Patrimoine Millavois : Au 14, avenue Alfred-Merle, le Parnasse des Muses

L’avenue Alfred Merle relie l’avenue de la République au plateau de la gare. Au milieu du XIXe siècle, cette voie n’avait absolument rien à voir avec celle que nous connaissons aujourd’hui, c’était un chemin fort incommode, traversant de vastes terrains privés, en particulier celui de la Condamine.

Ce chemin partait de l’avenue Jean Jaurès (actuelle rue Ferrer) traversait l’avenue de Rodez (actuelle avenue de la République) puis menait au plateau des « Mourgues ». Le nom de ce plateau fut donné en référence à las morgas, désignant les religieuses de l’Arpajonie. Sur cet espace (actuel plateau de la Gare) se dressait le couvent de ces religieuses.

Aussi, cette rue était connue sous le nom de « Volta de l’Arpajonia ».

Sur ces terrains, hormis cet ancien couvent n’émergeaient que les murs de la Maison d’Arrêt, communément appelée « la prison » construite en 1825, sur les plans de M. Etienne Boissonnade, architecte départemental. Le 7 juillet 1825, on y transféra les prisonniers qui, jusque là, étaient détenus, soit dans la tour du Beffroi, soit dans une maison qui y était adossée et qui disparut lors de l’ouverture de la rue du Beffroi. En guise d’entrée, la maison d’arrêt se présentait par une poterne de style médiéval, empiétant sur le trottoir, permettant d’accéder à une bâtisse formée de deux ailes parallèles à l’avenue.

La maison d’arrêt en 1950.

Avec son aspect sévère et délabré, cette « maison d’arrêt » ne faisait pas l’unanimité. En février 1959, au grand soulagement des riverains, la municipalité fit tomber le mur d’enceinte, la tour avec sa grosse porte cloutée et les petits bâtiments servant au corps de garde. En novembre 1973, on fit disparaître définitivement la prison qui sera vite remplacée par l’actuel hôtel des postes.

C’est dans le dernier quart du XIXe siècle, qu’un vaste programme d’urbanisme allait faire pousser ça et là des constructions qui transformèrent la rue de l’Arpajonie en une avenue.
Ces lieux jadis silencieux accueillirent le sifflement du chef de gare, et les bruits des premières locomotives. Sur les ruines du couvent de l’Arpajonie naquit la gare en 1874.

La gare en 1900.

Avec l’arrivée du chemin de fer, Guillaume Benoit un des principaux propriétaires des terrains de la Condamine voyant la bonne affaire vendit des parcelles de son pré dont 480 mètres carrés à Paul Laurent Condamines, entrepreneur de travaux publics qui se chargera d’édifier de nouveaux bâtiments.

Georges Girard évoque le nom des premiers entrepreneurs : « Autour des années 1875-1880, ces nouveaux propriétaires furent Paul-Laurent Condamines, entrepreneur de travaux publics en maçonnerie, Boulpicante, un forgeron venu du Lot, et surtout François Lacroix un tailleur d’habits bien connu de la rue droite… » (Vieilles maisons, vieilles histoires, Journal de Millau, 20 septembre 2007).

Pour se rendre à la gare, il n’y avait que la rue de l’Arpajonie (actuelle avenue Alfred Merle), aussi la municipalité décida d’ouvrir une voie tout aussi directe et large de 16 à 17 m entre la gare et la partie supérieure de l’Avenue de la République. Cette voie fut livrée à la circulation en 1877 et reçut le nom d’Avenue Thiers, en mémoire de Louis Adolphe Thiers (1797-1877) à la fois historien et homme politique. Bien plus tard, elle sera rebaptisée avenue Pierre Sémard.

La gare vue de la rue de Belfort.

Dans la continuité, longeant la partie orientale du Plateau de la Gare est la rue de Belfort.
Georges Girard évoque sa création :

« François Lacroix ayant acquis en septembre 1877 une large partie des terrains de Guillaume Benoît et devenu dynamique promoteur, pour desservir les maisons et les lotissements qu’il comptait y réaliser, il traça le long du terre-plein de la gare, alors close par des barrières, une voie faisant communiquer l’avenue Thiers (Sémard) et le chemin qui, passant devant l’enclos des prisons, montait à l’ancien couvent de l’Arpajonie. Et dès la fin de 1878, avec d’autres propriétaires ayant collaboré avec lui, il décida de céder gratuitement à la commune qui l’accepta et la reconnut officiellement et réellement en 1880. Couramment appelée dès cette création « boulevard Lacroix », elle ne deviendra  « rue de Belfort » qu’en 1883. François Lacroix fit aussi établir sur le terrain une autre voie reliant la rue Thiers (Sémard) et la rue de l’Arpajonie. Avec les autres propriétaires concernés, il l’offrit gratuitement à la commune. En 1879, elle sera dénommée « rue de Strasbourg ». (Vieilles maisons, vieilles histoires, Journal de Millau, 20 septembre 2007)

Toutes ces rues ouvertes entre 1877 et 1880 portent le nom et le souvenir de la guerre terrible de 1870-1871 où la France pleure la perte de l’Alsace et la Lorraine.

La rue de Belfort rappelle l’un des épisodes avec la résistance opiniâtre du colonel Denfert-Rochereau qui malgré l’infériorité numérique de ses troupes résista pendant 103 jours et subit un bombardement terrible de 73 jours. Les Prussiens avaient surnommé la ville de Belfort «fabrique de morts » et ce ne fut que sur l’ordre formel du Gouvernement de la défense nationale que Belfort se rendit (18 février 1871) ; la garnison sortit avec les honneurs de la guerre.

La rue de Strasbourg rappelle le siège mémorable que la vieille cité alsacienne soutint du 3 août au 27 septembre 1870.

La dernière rue qui fut créée rappelant le souvenir de cette guerre fut la belle rue Alsace-Lorraine, orientée exactement du nord au sud, large comme un boulevard. Sa construction remonte à 1880. Elle fut très vite bordée de maisons à plusieurs étages.

Jules Artières et Camille Toulouse nous donnent des informations complémentaires : « En lui donnant le nom de deux de nos plus belles provinces, notre Conseil Municipal exprimait le regret de tous les Français pour la perte d’une partie de la mère patrie. Saluons avec plaisir le retour à la France de ces deux belles provinces. A remarquer qu’une gracieuse tête d’Alsacienne est gravée au-dessus de la porte d’entrée de la maison portant le n°3 » (Millau, ses rues, ses places, ses monuments, 1924).

Faisant face à la rue d’Alsace et de la Lorraine, Casimir Vaissettes fit construire en 1880 une superbe maison neuve au 8 rue de l’Arpajonie (actuel 14 avenue Alfred Merle). Agé de 37 ans, et exerçant une confortable profession de caissier depuis 1872 à la banque Villa toute proche (actuelle Mairie de Millau), il s’installa dès 1881 avec son épouse Irma Marie Vernhettes, son fils Paul, et son beau-père Auguste devenu veuf.

Au 14 avenue Alfred Merle.

La rue de l’Arpajonie remodelée avec de nouveaux immeubles prit le nom d’Avenue de la Gare en 1883.

Tout comme le couvent de l’Arpajonie qui fut rasé, le souvenir lié à celui-ci fut effacé également du côté de l’avenue Jean Jaurès, la rue de l’Arpajonie fut dénommée « rue Ferrer », ce que déploraient Jules Artières et Camille Toulouse :

« Ferrer n’a aucun lien avec notre ville, pas même avec la France, puisque c’était un révolutionnaire espagnol. Nous souhaitons donc que la dénomination rue de l’Arpajonie, qui figure toujours sur la place indicatrice, y reste à jamais, puisqu’elle rappelle un souvenir local intéressant et essentiellement millavois » (Millau, ses rues, ses places, ses monuments, 1924).

Francisco Ferrer (1859-1909) était un républicain espagnol, pédagogue libertaire. Seul souvenir restant du couvent, la petite place de l’Arpajonie entre la rue Ferrer et l’Avenue de la République.

Revenons avec Georges Girard sur l’avenue de la gare :

« De nouvelles constructions n’avaient pas tardé à s’édifier dans ce quartier en formation, tout au long de ces récentes voies, à tel point que le recensement de 1886 constate qu’une nécessaire numérotation des maisons ayant été effectuée par la commune, l’immeuble Vaissettes-Vernhettes porterait désormais le numéro 14 de l’avenue qu’il conserve encore aujourd’hui » (Vieilles maisons, vieilles histoires, journal de Millau, 27 septembre 2007).

Par sa situation idéale proche de la gare, le rez-de-chaussée du bâtiment n’alla pas tarder à accueillir coiffeur et restaurant. Cette imposante maison de trois étages à l’angle de la rue de Strasbourg, toute de belles pierres, attire l’attention, et en levant les yeux, on peut voir des deux côtés d’un balcon, entre trois fenêtres s’ouvrant sous une toiture d’appareillage en épis, deux belles statues blanches. Ces deux pièces d’art représentent des muses.

Georges Girard nous donne des détails sur ces représentations :

« Les muses, dans l’Antiquité romaine, présidaient aux arts libéraux. Filles de Jupiter et de Mnémosyne, au nombre de neuf, elles habitaient le Parnasse. On les représentait chacune porteuse d’un attribut rappelant l’art qu’elles avaient la mission d’inspirer et de protéger. La lyre semble avoir été le plus choisi : aux mains de Terpsichore, elle personnifiait la danse, dans celles d’Euterpe la musique, dans celles d’Erato la poésie lyrique. Thalle et Melpomène avec un masque à la main symbolisaient la comédie et la tragédie. Uranie avec son compas et son globe l’astronomie et la géométrie. Certaines, comme Polymnie qui présidait aux hymnes et à l’art mimique, et Clio désignée pour la poésie épique et l’histoire, étaient indifféremment représentées assises ou debout, à la différence des autres toujours fièrement dressées. » (Vieilles maisons, vieilles histoires, Journal de Millau, 4 octobre 2007)

Attiré par la musique et la poésie, Casimir Vaissettes fit l’acquisition de ces deux magnifiques statues (vers 1889), dans les ateliers de la Maison Mandeville-Combéléran, fabriquant de produits céramiques, à Castelnaudary. Sa situation financière confortable, son souhait d’en mettre plein la vue aux Millavois, lui qu’on définissait comme « toujours bien mis, tête nue, fumant la pipe » n’hésita pas à positionner ses muses dédiées à la musique à l’angle de sa maison.

La muse de gauche tient en sa main un instrument de musique à cordes semblable à une mandoline ou un luth. Elle pourrait représenter Euterpe, inspiratrice et protectrice de l’art et de la musique.

Euterpe.

La muse de droite tient une lyre classique. Elle représente Terpsichore.

Terpsichore.

Camille Vaissettes habita cette demeure avec sa femme jusqu’au 22 février 1911 où la mort vint le chercher à quatre heures de l’après-midi. Il avait 68 ans. Son fils l’avait précédé de nombreuses années avant. Âgé de 14 ans, son petit Paul avait perdu la vie, le 10 novembre 1886. Son épouse Irma Vernhettes eut une destinée plus longue, elle mourra dans cette maison qu’elle n’a jamais quittée au 14 avenue de la Gare, le 9 juillet 1934, à l’âge de 82 ans. Elle a vu se succéder de nombreux locataires habitant aux étages et des commerçants au rez-de-chaussée.

Plaque commémorative.

L’avenue de la Gare qui porta ce nom depuis 1883, fut dénommée un mois juste après la libération de Millau (fin seconde guerre mondiale) et devint l’avenue Alfred Merle (1884-1944), suite à une décision municipale du 22 septembre 1944. Une plaque de marbre, apposée sur la grande maison qui fait face au jardin de la Mairie, à l’entrée de l’avenue rappelle le souvenir de ce martyr de la Résistance.

Marc Parguel