Patrimoine millavois
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Millau. Quand la ménagerie Pezon s’installait sur la Place de la Fraternité (Capelle)

Au milieu du XIXe siècle, la ville de Millau, qui n’avait connu jusque là sur sa place de la Capelle qu’un marché aux cochons, voit apparaître des ménageries qui emplissent son espace appelée alors Esplanade. Le cirque connaît à cette époque son âge d’or grâce à des ménageries créées par des Lozériens comme Pezon ou Bonnafous.

Jusqu’à cette date, les Millavois n’avaient connu comme animaux sur la Place de la Capelle, que des cochons, comme le rappellerait si besoin le Maire de l’époque Achille Villa : « Le Maire de Millau…arrête. Art 3 : À l’avenir, la place de la Capelle, dite place de la Fraternité, sera affectée au marché des cochons. Il est expressément défendu de faire stationner ces animaux sur aucun autre endroit de la ville » (Fait en l’Hôtel-de-Ville à Millau, le 3 décembre 1855, paru dans l’Echo de la Dourbie,12 janvier 1856)

La ménagerie Pezon

Jean-Baptiste Pezon (1827-1897) – DR

Tout commence en 1842 avec Jean-Baptiste Pezon, qui à l’âge de 15 ans capture un louveteau alors qu’il était berger à Saint-Chely d’Apcher. Il le promène d’un village à l’autre et  parvient à le dresser. Puis croisant la route d’une troupe de montreurs d’ours qui partait dans les Pyrénées ariégeoises, il comprend très vite que le dressage de ses animaux peut le faire sortir de la misère et devenir quelqu’un. À Ustou, en Ariège, il acquiert un jeune ours. Dès lors, avec son loup, et son ours, sa vocation est née, il monte à Paris, où en 1848 pour agrandir sa ménagerie, il achète son premier lion, véritable attraction pour le public. Mais il ne se contente pas d’exhiber ses animaux dans des cages, il fonde à 28 ans (1855) sa grande ménagerie lozérienne avec laquelle il va parcourir la France, la Belgique, la Suisse.

La grande ménagerie du dompteur Pezon. (DR)

Jean Legros (1807-1892) dans une chronique parue dans l’Echo de la Dourbie évoque pour la première fois, l’effet que lui procure la vue de cette ménagerie sur l’Esplanade avec ses lions, tigres, panthères… La place de la Capelle n’existait pas encore sous sa forme actuelle, on la connaissait alors sous le nom de l’Esplanade, espace aux beaux arbres sur lequel on voyait un calvaire, on l’appelait aussi  « la Plate-forme » de la Capelle, jusqu’au lendemain de la foire du 6 mai 1848, ou elle fut renommée « Place de la Fraternité ».

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Une ménagerie en déplacement au XIXe siècle. (DR)

Voici ce qu’il écrivait, en fin observateur de ces félins, et avec humour en juillet 1863 : « Dimanche dernier, avec un compagnon, lestés tous deux de vins mousseux, nous nous sommes avancés bravement vers cette forêt vierge où le soleil ne pénètre jamais la nuit, appelée l’Esplanade, admirant ces arbres majestueux et séculaires qui poussent dans ce lieu solitaire. Tout à coup, au milieu d’un massif, un rugissement des plus sonores se fait entendre ; le roi des forêts vient de nous annoncer sa présence. La frayeur s’empare de mon compagnon et de moi. Pour éviter le terrible lion, nous fuyons à droite et juste nous allons tomber dans sa gueule ; heureusement pour nous que Sa Majesté se trouvait enfermée dans une cage, munie de bonnes barres de fer. Nous examinâmes avec curiosité ce superbe lion dont la crinière et les formes sont fort gracieuses, l’œil majestueux et digne.

Voyez comme il vous regarde, me dit mon compagnon ; on dirait que vous êtes en connaissance.

Pas que je sache ; car, je ne connais qu’un lion, c’est celui de Florence qui, passant un jour dans les rues de cette ville, enleva à une tendre mère son enfant dont il espérait faire son déjeuner ; mais la mère éplorée court après l’animal et, au détour d’une rue, le saisit par la queue. L’animal se retourne, touché des pleurs de cette bonne mère, dépose l’enfant entre ses bras et rentre chez lui, la queue en trompette, content de sa bonne action.

C’est peut-être le même ; car il y a des naturalistes qui prétendent que le lion vit plus de cent ans.

Ceci n’est pas très facile à vérifier, attendu que ces messieurs n’ont pas comme nous un registre de l’état civil. 

Tigres du Bengale, léopard et panthère 

Aimez-vous les tigres ; voyons un peu ceux-ci, ils sont bien beaux et paraissent de race. Le tigre n’a pas l’œil fier d’un lion, son regard est féroce et un peu en dessous. De quelle espèce sont-ils ? – Je crois que ce sont des tigres du Bengale, et ce qui me le fait supposer, c’est qu’hier, en ma présence, une jeune dame fort gracieuse lui présenta un bouquet de roses de Bengale qu’elle tenait à sa main pour lui faire sentir des fleurs de son pays. Le tigre flatté de cette politesse, regarde la dame et lui sourit…comme sourit un tigre. J’ignore si l’animal a conservé le souvenir de la dame aux roses ; mais je sais que la jeune dame rêva toute la nuit que le tigre la dévorait ; ce qui rendit son sommeil un peu agité.

Quel est ce superbe animal dont la robe est tachetée de diverses couleurs et qui, dans sa cage, a des allures nonchalantes ? C’est un léopard ; il est gracieux dans ses formes et dans ses mouvements. Oui le léopard n’a ni le regard du lion ni celui du tigre, il a le regard qu’affecte souvent un bel homme.

Connaissez-vous cet animal qui a les pattes et le regard du chat et la peau bariolée ? – C’est une panthère. Elle paraît fort tranquille et fort douce : ma fille me dit souvent de lui acheter un joli chat ; si je lui achetais un de ces animaux.

Gardez-vous en bien ; car le lendemain vous n’auriez pas besoin de chercher un gendre.

Devant les cages aux lions, tigres et ours. (DR)

Le quartier des singes et des ours 

Quelle est la cause de ce bruit que l’on fait là-bas ? Approchons. Nous sommes bientôt dans le quartier des singes. Deux gamins s’amusent à leur faire des grimaces, que ces petits habitants des bois leur rendent avec usure. Ils leur jettent des fruits secs et verts ; les singes les mangent et leur renvoient les coques et les pelures. Cet assaut de gentillesse des gamins des orangs-outangs et des mounines (femmes laides acariâtres) fait beaucoup rire le public.

Avez-vous remarqué, en passant, cet ours blanc de la mer glaciale et ce gros ours brun des Pyrénées ; ce sont de belles espèces.

Oui ; et leur vue m’a donné un certain désir.

Lequel ? Je vous prie.

Celui de savoir si c’est un ours blanc ou un ours roux qui dit à l’oreille du chasseur qui faisait le mort : Ne vendez jamais la peau de l’ours qu’après l’avoir couché par terre.

Il vous faut consulter M. de la Fontaine pour ça.

Il est muet à ce sujet.

S’il ne le dit pas, c’est qu’il a jugé inutile de nous l’apprendre.

Les oiseaux

Passons dans la partie réservée aux oiseaux. Y en a-t-il des perroquets et des perruches ! Que de variétés rares et curieuses.

Qui sait si ces perroquets parlent ? me dit mon compagnon 

Je ne sais ; mais il n’est pas toujours agréable de leur adresser la parole.

Pourquoi ? Ils vous répondent parfois des impertinences.

Ce n’est pas possible.

Voici un fait dont j’ai été témoin. J’étais à Marseille, il y a quelque temps, en me promenant sur la Canabière, je m’arrêtai auprès d’un perroquet très joli qui parlait très bien et qu’on avait baptisé l’insolent, à cause de ses réponses parfois sèches et impertinentes. Un paysan vint à passer ; ayant entendu dire que les perroquets parlaient, il s’approcha de celui-ci et lui dit : Jacquot as-tu déjeuné ? – B…de…C, qu’est-ce que cela te fait, répond la perruche d’une voix claire et bien accentuée. Le paysan interdit se découvre et se retire en lui disant : Pardon, Monsieur, je croyais que vous étiez un oiseau.

Tandis que nous étions dans un coin à regarder un faisan doré et argenté et qu’un cicérone indigène nous expliquait la différence de l’or et de l’argent, des hurlements et des rugissements extraordinaires se font tout à coup entendre à l’extrémité opposée.

Quel est tout ce tapage ? dis-je à un gardien

C’est le repas des animaux carnivores qui commence.

Nous nous rapprochons ; le lion, les tigres, les ours, la panthère ne faisaient qu’une bouchée des quartiers de mouton et de bœuf que leur passaient les servants. Leurs yeux n’avaient plus ce regard terne que donne la vie d’isolement, ils brillaient comme des escarboucles. Les viandes crues qu’ils dévoraient, colorant leurs museaux, donnaient à leur gueule une bave sanguinolente. L’aspect de ces animaux féroces était réellement effrayant ; tous les spectateurs étaient chair de poule. Mon compagnon ne voulut pas attendre la fin de cette mangerie, il tremblait de tous ses membres et avait toujours peur qu’un de ces carnassiers, trouvant sa pitance insuffisante, forçat sa cage et vint le dévorer.

Sortons, me dit-il ; j’ai assez d’émotion comme ça. Nous sortîmes.

Cette ménagerie est la plus belle qui soit passée à Millau depuis fort longtemps. Elle renferme, outre les animaux que j’ai cités, une quantité d’espèces rares et curieuses. Nous engageons le public à aller la visiter. Nous avons dans notre petite ville si peu de distractions qu’il faut profiter des occasions qui se présentent » (L’Echo de la Dourbie, 18 juillet 1863)

À cette époque, la Ménagerie Pezon présente pas moins de 100 animaux et à dans ses réserves 15 lions, panthères, tigres, un éléphant et même un ours polaire qui fait son numéro. Mais sa folle réussite attire les convoitises et en 1866, ses lions, ses tigres et ses chevaux sont empoisonnés. Qu’importe, il rachète une ménagerie italienne, avec de nouveaux animaux et les affaires reprennent. Peu de temps après, il trouve à Bordeaux, le superbe fauve qui fera sa fortune : Brutus. Le lion inspira de nombreux artistes parmi lesquels Bartholdi qui projetait son « lion de Belfort » (1880).

Publicité pour la ménagerie Pezon © Paris Musée Carnavalet

Longtemps, la nouvelle ménagerie Pezon s’est fait attendre dans la cité du Gant. La voici de retour à Millau durant l’été 1889 : « Nous apprenons que la ménagerie Pezon, qui jouit d’une réputation justement méritée, doit arriver incessamment dans notre ville. Nous sommes heureux de faire connaître cette bonne nouvelle à nos lecteurs, surtout dans un moment où notre ville manque complètement de distractions et d’amusements » (Journal la France, édition régionale 4 juin 1889)

« Cette ménagerie, si souvent annoncée, arrivera enfin dans notre ville mardi prochain, elle sera installée sur la place de la Fraternité » (La Dépêche, édition Toulouse, 28 juillet 1889)

Forte de son succès, elle reviendra à de nombreuses reprises, jusqu’à créer quelques frayeurs.

Ainsi en avril 1892, pouvait-on lire dans les faits divers de notre ville : « Lundi soir à la ménagerie Pezon, ce dernier faillit avoir un bras dévoré par l’un de ses terribles pensionnaires. Un des lions que l’intrépide dompteur faisait manœuvrer n’était pas trop d’avis à un moment donné, d’ouvrir sa gueule pour permettre à M. Pezon d’y enfoncer son bras. C’était à ce moment-là que fermant subrepticement sa mâchoire le lion prit entre ses dents la manche de veste du dompteur. À cette même séance, le tigre se fit également prier pour exécuter les divers exercices qu’on lui fait faire ; ce n’est qu’avec peine que le dompteur parvint à lui faire sauter la barrière qu’il avait dressée à cet effet » (L’Auvergnat de Paris, 3 avril 1892)

Quatre ans auparavant, Jean Baptiste Pezon frôla de peu la mort, le 20 janvier 1888, son ours Groom le terrasse et il ne doit la vie sauve qu’à la présence d’esprit de son fils Adrien qui repousse le plantigrade à coup de baïonnette.

Adrien poursuit l’œuvre de Jean-Baptiste qui meurt à 70 ans, en 1897. Sur ses sept enfants, quatre deviennent dompteurs. Enfants et petits enfants qui suivent reprennent le flambeau jusqu’en 1941 où la ménagerie disparaît.

Hormis la ménagerie Pezon, Millau aura vu défiler bien d’autres cirques prestigieux, toujours sur la même place, le cirque Maccadon, fondé au printemps 1905 par l’américain Joseph Terry Maccadon qui fit une tournée unique en France, cette année là, passant par Millau le 18 juillet. Ce cirque qui voulut rivaliser avec Barnum eut une existence éphémère puisqu’il fut vendu aux enchères à Grenoble, en septembre de la même année. Le 21 mai 1936, les quatre frères Bouglione dressaient à la Capelle leur chapiteau géant. Plus tard, les ménageries et cirques iront prendre place à la Maladrerie.

Marc Parguel

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