Saint-Pierre de Revel (La Roque-Sainte Marguerite, causse du Larzac)

Saint Pierre de Revel, connu aussi sous le nom d’ermitage Saint Pierre est situé à 2 km au Sud-Est de La Roque-Sainte-Marguerite au sommet du versant occidental du Larzac et à 400 mètres à l’ouest de l’Esperelle. Il domine du haut de sa falaise de 100 mètres, la vallée de la Dourbie et le village de la Roque, face à Montpellier le Vieux.

De même que les corniches du Méjean ont Saint Pons, que celles du Noir s’enorgueillissent de Saint Michel, les corniches du Larzac ont aussi leur ermitage. Un peu en contre bas du plateau, dans un grandiose chaos, près d’une faille vertigineuse, un grand rocher d’environ 25 mètres sur 30 est de tous côtés inaccessible.

Description du site

Le piton rocheux sur lequel la chapelle est construite s’est détaché des falaises et se trouve à une trente de mètres en contrebas, si bien que le site est impossible à deviner du plateau. Cette plate-forme présente plusieurs terrasses. La terrasse supérieure, la plus grande, a été aménagée (murs en pierres sèches), la terrasse inférieure, au nord-est, très étroite, porte la chapelle, une autre au nord-ouest présente aussi des traces d’aménagements. L’accès à l’ensemble se fait par un passage étroit à flanc de rocher et au bord de l’abîme. Près de cette falaise sourd la source de Saint Pierre (d’après Geneviève Durand, L’architecture préromane en Rouergue, tome 99, 1987).

La chapelle

Accrochée au flanc nord-est du rocher qui porte son nom, la chapelle est difficilement abordable. Robert Pirault nous le confirme :

« Cet ermitage est pratiquement inconnu. Pour y aller il faut absolument un guide sous peine de ne le voir que de loin (et plusieurs fois !) sans y accéder. J’ai vu de vieux bergers et de vieux chasseurs s’y perdre et me dire : « Pourtant, c’est par là ! ». Mais la recherche vaut la peine. Dès que l’on accède à la petite vallée qui y aboutit (cadastre : vallée de St-Pierre) les arbres : hêtres et pins prennent toute leur dimension parce que protégés du vent. Il y avait là de multiples terrasses encaissées, autrefois cultivées qui ont laissé place à la futaie. On aperçoit entre les pins, au milieu de la vallée, un rocher forteresse avec quelques vestiges de murs (au sud-ouest). Il faut en faire le tour (par l’est) pour voir la chapelle. Le décor est inoubliable. La roche, ruiniforme et ondulante est de toute beauté. Les premiers moines qui vinrent s’établir là devaient avoir du cœur au ventre et une foi bien accrochée ! Ici on ne visite pas : on contemple. » (Saint Martin du Larzac et ses environs, 1980).

Pour y accéder, on peut partir du hameau de Pierrefiche, et après être sorti du village prendre le ravin des gours qui mènera après quelques passages vertigineux, en bordure des corniches. Saint Pierre de Revel est placé un peu en contrebas du plateau, sur un grand rocher dominant un à pic vertigineux. Du côté sud, il mesure environ 30 mètres de long sur 20 mètres de haut. Sur un de ses côtés, presque plaquée contre le roc vertical, se trouve la petite chapelle pré-romane, caractérisée par son appareil taillé avec soin et ses « arcs en retrait sur leurs pieds droits ».

Jean Birebent, au cours d’une visite qu’il fit en 1928 nous en fait la description : « La petite plate-forme sur laquelle la chapelle est bâtie surplombe le ravin de St Pierre au fond duquel coule une petite source à la base des falaises. La chapelle en ruines conserve encore son clocher, le mur du chœur et des peintures murales. Les dimensions de la chapelle sont approximativement de 5 mètres de longueur sur 3 mètres de largeur et 5 mètres de hauteur y compris le clocher. Le chœur est orienté au nord. Le crépi intérieur des murs était blanc et remarquablement dur. Il était décoré d’un grillage ocre avec des points noirs à l’intersection ; dans les carrés du grillage, de petits carrés noirs renfermant une croix terminaient la décoration. Il n’en subsiste d’intact qu’un fragment d’un demi-mètre carré environ.

Restes de peinture (19 avril 2017).

Le chœur est aussi large que long. C’est un cintre étiré. Pour accéder à la plate forme qui se trouve légèrement en contre bas de la falaise, un chemin de chèvres, dangereux par endroits, profite de quelques aspérités du rocher pour y parvenir. A gauche de cette plate forme, un mur soutient une rampe de terre par laquelle on arrive sur une nouvelle terrasse qui est au dire des gens le cimetière des ermites. Quelques dalles recouvertes de terre n’ont pas été soulevées. » (P.V. de la Sté des Lettres, Sciences et Arts de l’Aveyron, séance du 4 avril 1929).

Robert Pirault ajoute à cette description de la chapelle que « le bâtiment, terminé vers le nord-est par une abside arrondie, a une petite nef ouvrant sur le chœur par un arc en plein centre. Le tout, à cause de sa position « accrochée », ne semble pas avoir été voûté : on voit du reste les traces d’emplacement des poutres du toit. Dans l’abside éclairée autrefois par deux petites fenêtres, on aperçoit encore des croisillons peints au mur : la fresque doit dater du XIIe siècle. Un clocher-mur portait une cloche. Un muret retenait la terre, ce qui permettait de se rendre à d’autres bâtiments situés au-dessus et dont l’accès n’était possible que par une échelle. »

D’après Geneviève Durand : « Saint Pierre se singularise par un plan exceptionnel en Rouergue…Un élément fondamental pour la datation de ces chapelles, l’arc d’entrée du chœur, est encore en place à Revel. Dans l’architecture préromane, l’arc triomphal ferme le chœur et isole le prêtre de la nef où se tenaient les fidèles. Il a donc une double fonction, architecturale et liturgique… Comme dans l’Hérault ou la Catalogne, l’arc est bâti en pierres de taille. Les claveaux de taille moyenne sont en grès ou en travertin. A Saint Pierre de Revel, la porte d’accès à l’église était située au sud-ouest, on y accédait par des marches directement taillées dans le rocher et sans doute une échelle. Seul subsiste le piédroit gauche (1m27 de haut) construit en moellons comme le parement » (L’architecture préromane en Rouergue, tome 99, 1987).

Ça et là de nombreux murs de fortification sont encore visibles, et sur le haut du rocher, inaccessible sans une échelle, se trouve comme à Saint Michel (Causse Noir) une citerne carrée ouverte à même le roc. Cette « pise » a été creusée certainement par la main de l’homme.

La citerne (photo © Jean Jacques Despériès)

Louis Balsan pour atteindre cette citerne fit preuve d’ingéniosité :

« Pour parvenir sur le rocher le plus élevé de l’ensemble, nous construisîmes, il y a quelques années une grossière échelle de 7 mètres de haut. Elle existe encore (juin 1932), mais nous ne pouvons garantir sa solidité : le soleil et la pluie sont de grands destructeurs. Divers murs de soutènements et de constructions sont visibles çà et là, et pour compléter l’extraordinaire ressemblance avec Saint-Michel sur le haut du rocher, une citerne (carrée, de 1m50 de côté et 50 cm de profondeur) a été creusée en plein roc. » (Causses et Cévennes, revue trimestrielle du Club Cévenol,n°3 et 4, 1932).

L’échelle permettant d’atteindre la terrasse supérieure.

A quelles fins, le rocher de Saint Pierre fut-il fortifié ? Pas comme poste d’agression n’étant ni sur une voie naturelle, ni sur un chemin d’aucune sorte, mais plutôt comme poste d’observation et de refuge. Ce refuge devint un ermitage né sur les ruines de l’ancienne forteresse de Revel comme nous allons le voir. La chapelle servit sans doute de lieu de pèlerinage depuis la plus haute antiquité.

Albert Carrière, à ce sujet écrivait : « A l’angle du rocher une cuve d’ouverture carrée de 1m environ de côté et 0m50 de profondeur. C’était la réserve d’eau des primitifs en cas de siège. En temps ordinaire, elle était alimentée par l’eau du ciel et en temps sec par levée d’eau. Les indigènes affligés d’une affection des yeux venaient lui demander leur guérison. Tassés au pied du roc, il leur suffisait d’en être aspergés et d’entendre les formules rituelles adéquates. Quoiqu’on ne le dise pas, l’ermite devait être affecté à cette fonction qui lui procurait le plus clair de ses ressources (argent, laine, fromages, agneaux, vêtements). Pareils dons se faisaient à d’autres ermitages. » (Par Monts et par vaux, Midi Libre, 31 mai 1953).

Jean Birebent pourrait ajouter : « L’ermitage de Saint-Pierre encore fréquenté en 1830 par les gens de La Roque et de Pierrefiche, qui venaient y demander la pluie et la guérison des maladies d’yeux, n’est fréquenté aujourd’hui que de quelques bergers qui gardent leurs moutons sur le Larzac et qui viennent parfois chercher de l’eau à la petite source aux propriétés bienfaisantes. L’eau en est très claire et très froide. Aucun document ne paraît exister sur cet ermitage dont le dernier ermite transformé en cultivateur par la nécessité aurait eu nom Banes. » (Procès Verbal de la Société des Lettres, Sciences et Arts de l’Aveyron, séance du 4 avril 1929).

Le château de Revel

Les anciens voient dans l’ermitage Saint Pierre le site de l’antique château de Revel existant avant la venue des Templiers. Perché sur ce rocher-forteresse, on domine toute la vallée de la Dourbie vers le Monna et Millau (à l’ouest) vers la Roque Sainte Marguerite (à l’est). Mais de la vallée on ne voit que du rocher ; le mimétisme est complet : parfaite harmonie de l’habitat et du paysage. Ermitage, signifie « tranquillité », repos et retraite au désert. Pouvait-on trouver mieux. Mais est-ce bien un ermitage ? D’aucuns y voient le reste de la chapelle du château de Revel. Où est-il ? Que sont ces éboulis de pierres au-dessus ?

C’est grâce aux recherches de H.-C. Dupont, que nous pouvons avoir la réponse :

« Quelle forteresse avait précédé l’ermitage ? Les archives des Templiers du Larzac conservées à Toulouse nous avaient bien révélé qu’au XIIe siècle il existait une forteresse aux environs de Pierrefiche et de Notre Dame de la Salvage, elle portait le nom de Revel. Mais bien que la documentation fut importante à son sujet, rien n’indiquait qu’elle pouvait s’identifier avec notre ermitage.
Pendant de nombreuses années, nous avons cherché en vain. Mais il y a quelques mois, notre patience fut enfin récompensée. En transcrivant un registre du notaire Guy Molinier de Millau, nous avons trouvé un testament du 20 juin 1327, dans lequel Hugues Saninhs, habitant de Saint Véran, lègue une somme de 3 deniers tournois, donne un quart d’huile au luminaire de « Saint Pierre de Revel ». Ce qui indique bien que la chapelle du château de Revel était dédiée à Saint Pierre et identifie cette forteresse avec l’ermitage. C’est en 1150 que Revel apparaît pour la première fois dans les chartes. Cette année Pierre Ahenric (un des seigneurs du château de Peyrelade, près de Boyne) donne à l’abbaye de Loc Dieu, le droit de prendre du bois dans la forêt de Revel.
Notre chapelle est citée, vers 1170, époque où les templiers de Sainte Eulalie du Larzac possèdent la moitié de la châtellenie et de « l’église de Revel » qu’ils ont achetées à un membre de la famille d’Albignac ( ?). En 1183, un autre Pierre Ahenric met en gage les deux tiers du droit de « quint » qu’il lève près de Revel. » (Le Rouergue Amicaliste, 10 octobre 1964).

Saint Pierre est l’une des constructions les plus originales de la « défense » du Larzac. Dans une petite vallée très difficile d’accès, encaissée, entre la ferme de Pompidou et le village de Pierrefiche il se dresse dans un décor dolomitique d’aspect uniforme.
Il était situé près du Mas de Vors, important village au XIIe siècle, mais aujourd’hui disparu, comme Revel.

La politique territoriale menée par les Templiers sur le Causse du Larzac a entraîné la disparition des petites seigneuries périphériques. Les populations sont alors venues se regrouper dans les nouveaux centres crées sur le Larzac : la Cavalerie, la Couvertoirade, Sainte Eulalie… C’est ainsi sans doute que le château et sa petite chapelle ont été abandonnés. Le testateur qui donne un quart d’huile pour le luminaire de la chapelle de Saint Pierre de Revel en juin 1327 est le dernier que nous connaissons. Notons que le cadastre porte encore un lieu-dit (derrière les Baumes) appelé « les portes de Revel »… la chapelle ne figure pas sur la carte de Cassini, ni sur le cadastre de 1840.

La forteresse de Revel apparaît au milieu du XIe siècle et semble alors partagée entre plusieurs coseigneurs. Nous y rencontrons les Ahenric, les Templiers de Sainte Eulalie du Larzac, les Revel. Cependant, en ce qui concerne le château, il semble que le seigneur dominant ait été celui de la Roque Sainte Marguerite.

Laissons la plume a H.C. Dupont qui nous expose ici le fruit de ses travaux : « Il existait à cette époque une famille portant le nom de notre forteresse et y possédant des droits. En effet, nous trouvons en 1180, Bérenger de Revel et Flore. Sa femme qui donne à l’abbaye de Bonneval leurs droits à Boissans sur le Larzac (à 5 km au sud de Millau). Ce Bérenger payait annuellement aux Templiers un cens de 12 deniers pour le terroir de « Pug Blos », situé dans la paroisse de Lapanouse de Cernon, comme nous l’indique un acte de 1184. En 1186, Guillaume et Bernard de Revel, frères, font un prêt de 350 sous de à Raymond Hugues et à Raymond de Miraval, son oncle. Ces derniers leur donnent en garantie le mas majeur de Saint Etienne du Larzac (village et église détruits à environ 3 km à l’est de Ste Eulalie de Cernon).L’année suivante, les deux mêmes donnent aux Templiers tout ce qu’ils possèdent au château et mas de Cornalach (forteresse détruite près de St Etienne du Larzac), plus la moitié des dîmes de leur « honneur » et leur pâturage de Saint Etienne du Larzac pour le prix de 200 sous. Bérenger de Revel, frère des vendeurs, se porte garant. En juin 1211, ce Bérenger de Revel donne aux Templiers la moitié de la forêt de la Salvatge. Au mois de janvier 1213, Hugues de Revel confirme au Temple de Ste Eulalie du Larzac la vente faite jadis par ses parents de tous leurs pâturages, bois et droits d’abreuvage qu’ils avaient sur le causse du Larzac. Sont cités dans la charte : Nizier de Revel et Guilhelme, père et mère d’Hugues. La seigneurie dominante du château de Revel appartenait pour un tiers aux Senhoret, seigneur de la Roque Ste Marguerite, puisqu’en 1253, Hugues de Revel avoue tenir en fief franc et honoré ce tiers d’Albert Senhoret, chanoine de Lodève. Jourdain, Bernard et Raymond de Revel, fils d’Hugues, donnent leur approbation à cet aveu.Après cette date nous ne trouvons plus mention de la famille de Revel qui parait complètement éteinte à la fin du XIIIe siècle. La forteresse devait présenter un assez grand intérêt défensif pour les Templiers du Larzac, possesseurs de la moitié de la châtellenie (seigneurie dominante) puisqu’elle était la seule au nord du causse à surveiller la vallée de la Dourbie et le chemin qui suivant cette rivière assurait les communications entre Millau et Nant. Elle avait aussi de l’importance pour les seigneurs de la Roque Sainte Marguerite à qui elle servait de sentinelle avancée. Comme pour Roquevaire et Montorsier, Revel parait avoir été abandonné de bonne heure, peut-être dès que la famille de Revel disparut. Il fut alors occupé par des ermites qui continuèrent le culte de Saint Pierre. » (Midi Libre, 7 janvier 1963).

En résumé, c’est certainement à la fin du Xe siècle et au début du XIe que la chapelle de Saint Pierre a été bâtie, selon les techniques pré-romanes » comme l’indique Robert Ardourel dans sa thèse sur les « Eglises d’origine romane du Rouergue méridional ». Le bâtiment forme un tout de 6,60 mètres dans l’œuvre de 2,60m de large.

Plan de la chapelle pré-romane (Xe siècle) de Saint Pierre de Revel par Geneviève Durand.

C’était la chapelle du château fort de Revel qui se dressait entre Pierrefiche et la Salvage, comme l’attestent des restes de fortification. Revel était le nom de famille qui l’habitait du temps des Templiers. Plus tard, il est à peu près certain que les ermites y vécurent. Le dernier connu étant Bannes.

Jean Pujol pourrait ajouter : connus sous le nom d’«ermitages», ces vestiges de Saint Pierre de Revel avec son mur en arêtes de poisson, comme ceux de Saint Michel de Montorsier (commune de Veyreau) subsistent essentiellement par leurs chapelles castrales bien abritées par des surplombs rocheux.

Les ermites de nos Causses n’ont pas construit d’ermitages « fortifiés », mais se sont simplement installés dans ces anciens châteaux, dont la situation correspondait bien à leurs désirs ; lieux presque inaccessibles et solitaires, propres à la méditation et à la prière, où ils avaient trouvé des édifices religieux favorables à un culte.

Marc Parguel