Patrimoine Millavois : Au temps des vélocipèdes et des premières bicyclettes

Le premier vélocipède à deux roues de l’histoire vit le jour le 12 juin 1817. Fruit du génie inventif d’un jeune baron allemand Karl von Drais (1785-1851), cette machine « à courir » comme on l’appelait à l’époque parcourut ce jour-là, en une heure, une douzaine de kilomètres.

Connu aussi sous le nom de « Draisienne », ce véhicule (avec train de direction, cadre, selle et balancier, mais pas de pédales, ni freins et des roues en bois avec cerclage en fer) allait donner naissance à l’une des plus remarquables inventions, dont l’influence s’exerça à la fois dans le domaine social, économique et industriel : le vélo.

En 1820, le bel engouement pour ce nouveau moyen de transport ou de locomotion mû par la force musculaire de l’homme s’estompe. Il est vrai que pour circuler à 12 km/heure de moyenne sur des routes défoncées, avec des machines lourdes, dont les roues et la direction tournaient sur des axes dépourvus de roulements à billes (brevet déposé par J. P. Suriray le 3 août 1869) tenait de l’exploit sportif. L’huile pour le graissage des parties tournantes était injectée dans des trous percés à cet effet.

Vélocipède Michaux

Pourtant, après 1820 quelques inconditionnels continuaient à courir sur ces machines. Ils étaient rares toutefois et issus de la haute noblesse (Charles Astié, musée virtuel du vélocipède, 2003). Kirkpatrick MacMillan en 1839 avait imaginé, sans grand succès, de perfectionner la machine par un moyen de propulsion rudimentaire : un système de leviers et de bielles comme en ont encore certains jouets d’enfants.

MacMillan avait compris que si on voulait augmenter la vitesse il fallait également augmenter le diamètre de la roue motrice. L’ensemble mécanique de la propulsion sera en fer et le poids de l’ensemble de ce vélocipède sera de 28 kg ! Il aura fallu presque un demi-siècle pour un élément nouveau apparaisse : « la pédale » appelée dans un premier temps « pédivelle » crée par Ernest Michaux (brevet français n° 80 637 déposé le 24 avril 1868). Cette pièce essentielle allait détrôner les leviers.

C’est d’ailleurs durant l’automne 1868 que les vélocipèdes firent leur apparition dans les rues de Millau, ce qui donna naissance à un arrêté municipal le 23 février 1869, retrouvé par P.-E.Vivier et que nous livrons ici dans une version condensée : « Le Maire de Millau Jules Rouvelet, son adjoint César Loirette… considérant que les vélocipèdes, dont l’usage s’est introduit en cette ville depuis quelques mois, ont occasionné déjà plusieurs accidents dont les uns sont attribués à un défaut d’éclairage de ces véhicules pendant la nuit, les autres à l’inexpérience et à la maladresse de leurs conducteurs ; qu’il y a lieu de prescrire des mesures pour empêcher le renouvellement de ces accidents. Considérant que ces nouveaux véhicules doivent être assimilés sous certains rapports aux voitures ordinaires et assujettis aux mêmes règles de police arrête :

  1. A partir de la chute du jour, tout vélocipède circulant sur la voie publique devra être muni d’une lanterne allumée ; elle sera placée sur le devant du véhicule ; les verres de cette lanterne seront de couleur rouge, ils devront être entretenus et en parfait état de propreté.
  2. La circulation du vélocipède n’est autorisée que sous la condition que leur allure sera franche, régulière et modérée, et qu’ils seront conduits par des personnes capables de les diriger.
  3. Dans toute l’étendue du rayon de l’octroi, les courses à grande vitesse ne pourront avoir lieu qu’en vertu d’une autorisation spéciale et à la charge par les coureurs de se conformer aux mesures qui leur seront prescrites.
  4. Les exercices ayant pour but d’apprendre la manœuvre des vélocipèdes pourront avoir lieu sur les avenues de la ville, mais à une distance de cinq cents mètres au moins des boulevards.
  5. Les loueurs de vélocipèdes sont invités à ne livrer ces sortes de véhicules aux enfants que sur la demande des parents ou tout au moins après s’être assurés de leur consentement.
  6. La circulation des vélocipèdes sur les trottoirs des boulevards et des avenues est formellement interdite ».

Il est très douteux que les vélocipèdes apparus à Millau à la fin du Second Empire se soient lancés bien loin sur nos routes dès cette époque. Ces engins grinçants, lourds et cependant fragiles, exigeaient de ceux qui les enfourchaient un effort vite épuisant, et on les voit mal escalader ou dévaler les pentes des Causses ou du Lévezou, sur des chaussées caillouteuses et souvent ravinées. Nos premiers cyclistes avaient la ressource de faire quelques kilomètres en terrain plat, le long du Tarn et de la Dourbie.

Clément Ader ajoute à la pédale, le cale-pied et la manivelle réglable dès 1867. Des engins similaires au vélocipède Michaux eurent beaucoup de succès aux États-Unis après 1866, lorsque Pierre Lallement, ancien associé d’Ernest Michaux, obtint un brevet américain pour une machine qu’il appela « bicycle ». Quelques-uns la surnommèrent boneshaker (« secoueuse d’os »), en raison de la conception des roues, en bois cerclées de fer. La guerre franco-prussienne de 1870 retarda l’essor de ce qui allait devenir la bicyclette. Encore pas mal de progrès restait à faire, en effet, la machine était bien imparfaite : roues tout en bois ou en fer (la jante creuse à bandage de caoutchouc plein n’apparaîtra qu’en 1875), pas de frein autre que, si l’on peut dire, le « frein moteur », par la pédale elle-même, à moins de poser le pied à terre…

Une jeune gantière vous invite à Millau.

La première société cycliste de Millau fut un éphémère Vélo-Club millavois fondé en 1890. Il effectua cette année-là, le 14 juillet, sa première sortie officielle, Millau-Rivière.

« Voici les noms des gagnants des courses de vélocipèdes du 14 juillet :
Bicyclettes. – Première course, Gavalda ; deuxième course, M. Peyre de Fabrègues.
Bicycles. – Deuxième course, M. Bonnefous.
Tricycles. – Deuxième course, M. Carnac.
Le prix d’honneur a été gagné par M.Peyre de Fabrègues. » (Le Moniteur de l’Aveyron, 19 juillet 1890)

Suite à cette course, le Veloce-Club vit le jour : « La création du Veloce-Club millavois est aujourd’hui terminée. Voici le nom des membres du bureau d’organisation : président, MM. Aimé Guibert ; vice-président, Peyre de Fabrègues ; secrétaire, Bompaire ; trésorier, Brouillet ; commissaire des courses, Artières. Les membres du Veloce-Club ont installé un cercle au-dessus du café François, dans la grande salle du premier étage. » (Le Moniteur de l’Aveyron, 30 juillet 1890).

Publicité dans le Messager de Millau, 14 août 1897.

Après des débuts encourageants, ce Veloce club disparut. On pouvait lire dans le Messager de Millau du 7 mars 1891, l’article suivant relatant la disparition de ce club de vélo tout juste naissant : « Le vélocipède, son utilité, son but. Avec le développement vélocipédique, on a vu s’élever un grand nombre de sociétés ou clubs tendant à développer l’exercice du vélo parmi les premiers, la préparant ainsi à rendre plus tard à la Patrie d’utiles services. Les jeunes gens de cette ville avaient envisagé de se réunir en une société qui porte le nom de Vélo Club Millavois mais les membres les plus actifs ont été appelés sous les drapeaux et se sont vus ainsi obligés d’abandonner le poste où leurs camarades les avaient placés. Les circonstances n’ont pas été favorables au Vélo Club même dès sa naissance. Nous espérons cependant en l’activité des anciens membres du Vélo-Club et verrions avec plaisir que cette société fût reconstituée. Ne sommes-nous pas encore assez nombreux dans notre ville ? » (Un fervent de la pédale, Messager de Millau, 21 mars 1891)

L’arrivée de la bicyclette en 1890 fit de nombreux adeptes, et dès lors autour de Millau, on se mit à faire des courses hors de la ville, ce qui n’était pas toujours au goût des habitants des villages traversés. Ainsi lors du passage du peloton en 1897 se dirigeant vers Peyreleau, les habitants de Boyne les accueillirent par des volées de cailloux. Il faut dire que ces engins sur des routes peu sûres attiraient plus la crainte que l’émerveillement.

Cependant, le succès de la bicyclette grandissait et le 29 mars 1897, fut créé officiellement le Cycle Millavois. Déjà en 1880. comme le rappelle Georges Girard « Millau avait vu apparaître un premier club cycliste : le Vélo-Club Millavois, animé par le Dr Bompaire et André Peyre de Fabrègues. Des courses eurent même lieu les 14 et 27 juillet 1880. Il s’en suivit pourtant une éclipse inexpliquée de treize années. En août 1893, la presse locale annonçait la création d’un nouveau « Vélo-Club » présidé par Vaquier de Labaume avec Nazon comptable, Vivier comptable et Artières imprimeur. » (Autour du centenaire du cycle millavois, Journal de Millau, 2 mai 1997).

Le XXe siècle va assister à la naissance de la bicyclette telle que nous la connaissons aujourd’hui. Le cadre est pratiquement figé, les roulements à billes sont à présent partout où il y a frottement. Le confort est obtenu grâce aux pneumatiques à chambres incorporées, mais reste encore un problème de taille, un très inconfortable réseau routier. Il faudra attendre de nombreuses années pour que la situation s’améliore.

C’est aussi au début du XXe siècle qu’on inventa la roue libre, l’occasion pour le coureur cycliste de reposer ses jambes. Beaucoup de gens étaient réticents à son encontre la jugeant dangereuse. Motif invoqué : en cas d’avarie sur cet organe mécanique, le cycliste n’avait que le frein pour s’arrêter ce qui rendait dangereuse une descente. Avec une roue fixe, le cycliste se sentait beaucoup plus en sécurité à tel point que la plupart roulaient sans freins. Les inventeurs s’en donnèrent à cœur joie. Une floraison de freins envahirent le marché de la bicyclette (Charles Astié, musée virtuel du Vélocipède, 2003). 1903 voit la création du premier Tour de France, qui se courut sur des bicyclettes dépourvues de changement de vitesse. Cet accessoire sera autorisé aux épreuves du Tour qu’à partir de 1937 ! Ainsi était fait le règlement.

Depuis sa création, le Tour de France est passé à plusieurs reprises à Millau. Trois fois ville étape, deux arrivées ont aussi été jugées au sommet du Cade en 1987 et du Causse Noir en 1990. Millau a aussi été 6 fois ville départ d’une étape du Tour de 1954 à 1990 (1954 : Millau- Le Puy, 1955 : Millau-Albi, 1960 : Millau-Avignon, 1987 : Millau-Avignon, 1990 : Millau-Revel, 2018 : Millau-Carcassonne).

Avant la Grande Guerre, les bicyclettes avaient envahi les rues de Millau et des environs à tel point que les nombreux accidents liés à leurs utilisations remplissaient les colonnes des faits divers de nos journaux. En voici un florilège des années 1910-11 :

Août 1910. Dimanche à midi, un débutant cycliste, le sieur B., domestique de ferme dans les environs, suivait le Boulevard de l’Ayrolle. Arrivé sur la place du Mandarous, il ne put se rendre maître de la direction de sa machine et alla buter contre l’automobile de M. Gasc, épicier. La bicyclette fut sérieusement endommagée et le conducteur reçut quelques contusions peu graves, heureusement (Messager de Millau, 27 août 1910)

Janvier 1911. Mardi matin, un camion, en tournant vivement pour rentrer dans la cour de l’immeuble Neize, avenue de la Gare, prit en écharpe un bicycliste qui descendait l’avenue. L’accident aurait pu avoir des suites graves si le jeune homme n’avait été assez leste pour se jeter sur le trottoir. On le releva sans aucun mal apparent, mais sa machine fut mise en pièces sous les roues du camion (Messager de Millau, 7 janvier 1911)

Septembre 1911. M. Adrien Miquel, âgé de 24 ans, chauffeur-mécanicien à Millau, revenait à bicyclette, dimanche, vers 3 heures, de la Cavalerie, lorsqu’arrivé au bout de la côte, au commencement de la descente du Larzac, il voulut freiner trop fortement : la machine s’arrêta net et projeta le conducteur par-dessus le parapet bordant la route qui domine Massebiau. Miquel alla tomber une dizaine de mètres plus bas dans le ravin où il se fit de nombreuses blessures sur diverses parties du corps. Il dut être transporté à Millau en voiture, où les soins nécessaires lui furent prodigués par trois docteurs de la ville qui lui ont prescrit un repos complet de plusieurs semaines. (Messager de Millau, 23 septembre 1911)

Les exemples de ce type ne manquent pas. Tout un commerce se lança et de nombreuses enseignes firent les beaux jours des amateurs de cyclisme. A Millau, il y avait Marceau Cazes (Cycles Champeyrache, accessoires, vélos, réparations, motos), E. Fraysse (Pneus), M. Taurines (Cycles Motos Terrot)…

Le 14 juillet 1919 pendant les festivités marquant la fin de la Grande Guerre et l’ouverture du Parc de la Victoire, une course cycliste eut lieu sur le trajet Millau-Aguessac et retour. Le 1er arrivé fut André Modenel, sur vélo Jarry, 2° Bouloc dit « Toto » sur vélo running, 3° Odier Joseph sur vélo J.-B. Louvet, 4° Boussaguet sur vélo La Française. Notons que ce même jour eu lieu un concours de bicyclettes fleuries.

Devant l’engouement du cyclisme qui se développa en même temps que celui des sports automobiles, des courses de plus en plus prestigieuses virent le jour. La première grande course connue du département eut lieu en 1922 telle que nous le rappelle le Journal de l’Aveyron : « Grande course cycliste. – Cette grande course est organisée par le Grand Garage du Rouergue sous le patronage du Touring-Club Millavois. C’est irrévocablement le dimanche 1er octobre qu’aura lieu le « Grand Prix du Rouergue » ; plus de 3.000 francs de prix seront affectés à cette épreuve. Le parcours sera de 206 kilomètres. Itinéraire : Départ : Millau, Saint-Rome-de-Cernon, La Cavalerie, Millau, Nant, La Cavalerie, Millau, Saint-Georges, Saint-Rome, La Cavalerie, Millau, les Pins, Saint-Germain, Millau, ce qui fera 4 passages à Millau. » (Journal de l’Aveyron, 24 septembre 1922).

Nous ne développerons pas d’avantage l’histoire de la bicyclette à travers le temps, celle-ci s’est depuis les années 1920 largement améliorée notamment avec les systèmes à plusieurs vitesses dans les années 1930, l’invention du dérailleur, ou les produits dérivés tels le vélo solex ou plus récemment le vélo tout terrain. Les nombreuses pistes cyclables sont là pour témoigner que le sport lié aux deux roues n’est pas prêt à péricliter.

Marc Parguel