A la UneCausses et valléesSaint-André-de-Vezines

Le moulin de Corp (Saint-André-de-Vézines)

Le moulin de Corp, dit Moulin du Corp en 1840, se situe sur la rive droite de la Dourbie, au pied du Causse Noir, à environ 1,5 km du village de La Roque-Sainte-Marguerite, sur la rive droite de la Dourbie.

Le nom de Corp dérivé de Corbières, racine Kor-b qui se serait télescopée avec corvus signifierait : corbeau, et par extension, lieu où se rassemblent les corbeaux. Les colonies de corbeaux affectionnent les hauteurs rocheuses, et devrait-on ajouter les rivières. J’ai pu noter lors de précédentes recherches d’autres noms équivalents tels que : la rivière de Corps dans l’Aube (10 440), Corps, chef lieu de canton dans l’Isère (38). Selon Jacques Astor, le moulin de Corp parait devoir son nom à un gros rocher. Autre explication possible et à mes yeux plus vraisemblable : le nom viendrait de Gourg: gourc (Gourgá : former un gouffre, un petit gouffre, en parlant de l’eau, d’un ruisseau, etc. (Dictionnaire Aimé Vayssier, p.303,1879)).

Le Moulin sur la Dourbie © Pix’elles for u

Mentionné pour la première fois en 1308 « Ricard de Montméjean fait hommage au vicomte de Creissels d’un rivage appelé Corp », ce moulin a servi durant des siècles, à moudre le grain pour faire la farine à tous les paysans du Causse Noir et du Causse du Larzac qui descendaient pour s’y rendre par des chemins muletiers à travers la montagne. Les seigneurs de Montméjean exigeaient que les paysans de leur mandement dont dépendait Saint-André aillent moudre à Corp où ils percevaient un droit de banalité.

En 1851, le moulin était équipé de deux paires de meules, et travaillait 360 hectolitres de froment par an. Pour accéder d’une rive à l’autre, un vieux pont du IXe siècle enjambe la Dourbie, sa construction est toute en tuf et très solide. Il est adossé à la montagne côté Larzac et sur des rochers en tuf côté moulin.

Le pont de Corp. (DR)

Le pont de Corp a résisté aux plus grandes crues qui ont détruit ou considérablement abîmé ses frères. 1454, 1745, 1792, 1875, 1900, 1920, 1933, 1963, 1982 sont les dates des plus grandes crues. Seule la crue de 1910 emporta la chaussée du moulin. Cette chaussée verticale à râteau très particulière. Peut-être s’agissait-il d’un dispositif utilisé à l’époque où se pratiquait le flottage à bûches perdues, les dents du râteau servant à retenir le bois en amont de la chaussée ? Aujourd’hui, les dents ont disparu, et la chaussée dont le profil était droit a maintenant un profil oblique.

En 1906 (DR)

En 1963, les flots passaient un mètre au-dessus du pont. Ce dernier a tout de même été écorné par les gros arbres et par la suite arrangé le mieux possible.

Durant au moins cinq siècles, une seule et même famille a fait office de meunier de génération en génération. Il s’agit de la famille André.

Description du site (extrait du compois 1665)

Le moulin de Corp, Pierre André meunier du moulin de Corp pour sa maison d’habitation qui contient pour le sol dix canes quatre pans, avec trois membres séparés, dans lesquels sont construits deux moulins, l’un des deux moulins a moudre le blé est situé dans la rivière de la Dourbie et les autres deux meules sur la fontaine qui descend de la montagne de Montméjean, dite Lou Valat de la Fon. Le premier desquels contient neuf cannes, le second sept canes quatre pans pour le sol. Plus pour le même tènement un moulin battant d’une masse seulement, contenant pour le sol y compris. Un petit cazal, dix cannes autre membre sous un rocher voûté, dudit rocher servant de cave, four et fournial contenant vingt cannes quatre pans le tout et confronté du levant avec la rivière de Dourbie, du couchant et septentrion terres d’Etienne Malié de Montméjean et avec terres dudit André. Alivré le tout deux livres neufs sols huit deniers. Savoir les deux meules qui sont sur la rivière de Dourbie, une livre 19 sols, les deux du ruisseau et le moulin battant 10 sols 8 deniers.

Vue générale dans la vallée de la Dourbie (7 avril 2016). DR

Bribes historiques

6 mars 1408 : Noble Albert de Montméjan baille à nouvel acapte à Guilhaume André meunier, un terrain proche le moulin de Corp dans lequel terroir il y a une baume que le dit Montméjan pourra prendre pour y enfermer, s’il en a besoin son bestial de Brunas…le dit André pourra faire bâtir dans le dit terroir un four pour y cuire le pain pour le service de sa maison (Notes Historiques Millavoises, Jules Artières, Messager de Millau, 17 septembre 1906).

La source du moulin de Corp fut exploitée par la famille André au moins depuis 1406. Elle tarit pour la première fois en 1525.

Dans « Les Cévennes », son premier volume sur la région (Paris, Delagrave, 1889,p.192), E.A.Martel donne quelques précisions historiques sur la caverne dans laquelle il ne put pénétrer en raison de la hauteur des eaux. Il rapporte que la source tarit deux fois durant cette longue période : en 1525 et 1870. Erreur ! pour la seconde date. La source tarit pour la seconde fois en 1610 ! Au XVIe siècle, en 1525, son arrêt durera vingt-cinq ans. Le fermier du moulin intenta au sire de Montméjean son propriétaire un procès tendant à obtenir soit l’affranchissement de toute redevance de location, soit la construction d’un nouveau moulin (ce qui lui fut accordé bien plus tard) sur la Dourbie même.

Au cours du procès, des experts, commis à l’effet de rechercher si la disparition de l’eau n’était pas imputable à un détournement de la source commis par le meunier, pénétrèrent dans la grotte et y marchèrent pendant trois heures ; ils furent arrêtés, dit le rapport, par un grand lac qui retenait un frêle barrage de branchages et de broussailles mortes ; pris de peur, craignant une débâcle qui les eût noyés sous terre, ils regagnèrent en hâte l’orifice. Nous avons essayé d’avoir communication de ce curieux document d’exploration spéléologique au XVIe siècle, il semble malheureusement avoir disparu.

Louis Balsan indique : « En tout temps on peut accéder dans la grotte par un boyau latéral qui débouche au plafond de l’unique salle, mais alors une échelle de corde est nécessaire pour atteindre son sol. Le ruisseau souterrain se remonte ensuite sur quelques dizaines de mètres jusqu’à la classique voûte mouillante. Derrière elle le mystère reste entier : les spéléologues modernes n’ont pas eu la bonne fortune de refaire la promenade des experts du XVIe siècle » (Grottes et abîmes des grands Causses, 1950).

© Philippe Raveton

A Corp, le moulin primitif se trouvait à la sortie de la source Saint-Christophe. En 1610, celle-ci tarit tout à coup pour la seconde fois. Au terme d’un long procès entre les habitants du plateau, surtout de Vessac et les André, le seigneur accorda aux premiers la permission de porter leur blé aux moulins de leur choix et aux seconds la possibilité de construire un nouveau moulin sur la Dourbie.

Le 15 décembre 1614, il est sérieusement parlé de ce second moulin dans un acte longtemps conservé au Moulin de Corp : « Fait par Jean de Granger, seigneur de Montméjean en faveur de Bernard et Jean André père et fils du lieu de la Roque Sainte Marguerite du Moulin de Corp : Lequel moulin depuis trois ou quatre ans n’aurait pu tirer à cause que l’eau de ce dernier qui vient d’une fontaine se serait perdue, de quoi ledit seigneur aurait à attendre de grands préjudices du fait qu’il faille moudre ailleurs et par cela perdre le droit de mouture dont il a droit et qui lui causerait double perte à cette cause. Le dit seigneur de son bon gré… baille… à Bernard et Jean André père et fils du lieu de La Roque Sainte Marguerite, le lieu et l’espace pour y faire édifier un moulin ou moulins sur la rivière de Dourbie et fossé de St Christofoul en haut jusqu’au moulin dudit André…sur les entrées de 40 livres ts et la cense annuelle avec directe de 9 setiers blés. Savoir quatre setiers froment et cinq setiers mescle beau blé de cense » (Henry Forgue, notaire royal décédé, expédié aux requerants par Fulcrand Forgue, Archives Moulin de Corp).

Le moulin en 1906. DR

A partir de 1930, ce fut la famille Chassan qui reprit le moulin. Ce dernier cessa son activité avec la famille André. L’activité subsista cependant pendant la guerre de 1940, mais de façon artisanale, on faisait moudre pour rendre service aux voisins, comme en témoigne Roger Baumel (1913-2004) :

« Avant la guerre de 1940, le moulin de Corp fonctionnait bien, il travaillait toute l’année bien qu’il ne faisait pas de grands rendements. Les habitants faisaient leurs pains eux-mêmes et avaient besoin de farine. Pour cela, ils devaient aller faire moudre leurs grains. Certains chars à bœufs descendaient de Lanuéjols, des Mourgues pour aller à Corp. Lorsqu’on le pouvait, on descendait avec le cheval, avec six hectolitres ou sept, 400 ou 500 kilos que pouvait porter un cheval, on le laissait au meunier 2 ou 3 jours, et au bout de ces 2 ou 3 jours, on descendait un autre voyage, on montait celui que l’on avait laissé, pour ne pas attendre parce que s’il  y avait quelqu’un devant vous, quand vous l’ameniez on pouvait attendre jusqu’à minuit ! C’est quelque temps avant la Seconde Guerre mondiale que le moulin a définitivement fermé. » (Entretien oral, février 2003).

Pour Melle Eliane Chassan, actuelle propriétaire, « ce lieu est un endroit rêvé et magique. Il est éternel, mais cela étant pour qu’il perdure, il est nécessaire de trouver les moyens financiers, pour faire revivre la vieille turbine, ou d’en installer une nouvelle plus moderne afin d’en retirer quelques retombées économiques et énergétiques permettant le maintien en état de ce magnifique moulin » (entretien oral, novembre 2011).

Marc Parguel

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