Millau. Le fantôme du château du Monna (1897)

L’histoire que nous allons raconter aujourd’hui se déroule au Monna à la fin du XIXe siècle, elle nous est rapportée par les écrits de Raymond Robert, qui la tient de sa grand-mère paternelle. La voici.

En 1897, le château de M. de Bonald reçut la visite d’un fantôme, nous dirions plus précisément au Monna d’une « trèbo ». Deux domestiques l’habitaient seulement. C’était immédiatement après la mort de M.le vicomte Marie- Etienne de Bonald (1814-1897), le dernier des De Bonald à l’avoir habité en permanence.

Le soir venu, dans la lucarne de la grande tour la plus élevée, on entendait des bruits effrayants, et dans la pâle clarté de la lune qui l’éclairait, on voyait contre la vitre une forme incertaine qui s’agitait nerveusement.

Les habitants du Monna se rassemblaient dans le ravin pour regarder cet étrange spectacle. Ils s’interrogeaient inquiets. Qu’est-ce que cela peut bien être ? On se racontait des histoires de fantômes et de revenants, de morts revenus sur la terre, pour quémander des prières pour le repos de leurs âmes, ou simplement pour se venger en effrayant les vivants. Et chaque soir, les jours de lune, le spectacle se reproduisait. L’abbé Arnal, curé du Monna, depuis 1894, avait été averti et essayait de calmer les esprits. « C’est un reflet de quelque chose » disait-il. Mais les gens ne le croyaient pas et s’inquiétaient de plus en plus. Les domestiques interrogés, disaient qu’ils ne voyaient rien et n’entendaient rien à l’intérieur de la grande maison. Voulant en avoir le fin mot, l’abbé Arnal alla voir un soir Joseph Fabre le fermier du château :

— « Fabrou nous cal ona beiré so que y o, Fabre il nous faut aller voir ce qu’il y a »
— « Bous cresès ? Vous croyez ?»
— « Los fennos baou beni coluguo de paou ! Les femmes vont devenir folles de peur ! »
— « Olare onen y, mais cal estre prudent, nous amenoren lous fusils, Alors allons y, mais nous devons être prudent, nous amènerons les fusils. »

Carte postale du début du XXe siècle.

C’étaient tous deux, d’excellents chasseurs qui n’avaient pas peur. Et le soir venu, ils frappent à la porte du château. Les domestiques surpris leur ouvrent. Le silence le plus total règne dans la vieille demeure où tous les bruits sont étouffés par l’épaisseur des murs.

— « Il nous faut aller voir ce qu’il y a dans la tour »
— « Allez-y donc ! Que voulez-vous qu’il y ait ? »

Ils prennent une chandelle… Ils gravissent lentement les escaliers suivis par les domestiques. Arrivés au sommet de la tour, ils s’arrêtent derrière la porte de la chambre du dernier étage. Ils écoutent. Un étrange bruit se fait alors entendre, comme un froissement d’ailes, avec des cognements saccadés et parfois un bruit sec comme une fenêtre qui se ferme.

— « Obès aousit ? Vous avez entendu ? » interroge Fabre
— « Opé, nous cal entra. Oui il nous faut entrer » répond le curé.

Un peu émus, ils poussent doucement la porte. Et tout d’un coup, tous les deux éclatent de rire, un rire bruyant, tonitruant, qui bravait l’émotion qu’ils avaient eu un instant. Le fantôme était là.

Carte postale rare (vers 1915).

C’était un grand duc, énorme, qui voletait contre la vitre, et qui maintenant les regardait de ses gros yeux ronds éblouis par la clarté de la chandelle. On trouvait alors de nombreux grands-ducs au Monna. Les domestiques avaient l’habitude de laisser la petite lucarne entr’ouverte pour aérer cette chambre. Un courant d’air avait ouvert la fenêtre. Un matin, l’oiseau s’était réfugié dans cette ouverture. Un autre courant d’air avait refermé la fenêtre, le faisant prisonnier.

Et tous les soirs à la tombée de la nuit, vainement, il essayait de retrouver la liberté, en heurtant de son gros bec crochu les vitres qui l’enfermaient. Ainsi lorsque la lune éclairait la lucarne, tout le village pouvait voir ses larges ailes se débattre dans le cadre que formaient les vitres et l’on entendait les coups de bec et les claquements de la fenêtre, qui s’entr’ouvrait et se fermait bruyamment sous les poussées de l’oiseau de proie magnifique.

Un coup de crosse du fermier abattait le fantôme. On n’avait pas à cette époque un amour particulier pour ce genre d’animal. Et les deux héros, joyeux emportant leur trophée descendaient au village.

— « Oben tua lo trebo, nous avons tué le fantôme ».

Marc Parguel