Situé dans la commune de Saint-Beauzély, le petit village d’Azinières qui compte quelque 104 habitants en 1868, est un endroit paisible et calme en apparence… en apparence seulement, car le 15 août, qui était un jour de fête religieuse, ce petit coin du Causse rouge allait être le théâtre d’un double assassinat dont les détails font frémir. L’histoire nous est retracée par le journal local « l’Echo de la Dourbie » :

Depuis assez longtemps, Hippolyte Boyer, ouvrier maçon, à peine âgé de 25 ans, appartenant à une honnête famille d’Azinières, prétendait à la main d’une jeune paysanne du voisinage, Nathalie, fille de Mandagot, fermier à la Roquecanude ; il poursuivait l’accomplissement de ses vœux, lorsqu’il apprit qu’il avait un compétiteur préféré ; dès lors, sa tête s’exalta, un sinistre projet s’empara de son esprit.

Il n’avait pas de fusil ; il s’en fit prêter un pour aller à la chasse ; il y fut en effet, pendant toute la matinée du 15. De retour à Azinières, il entra dans un café ; quelqu’un lui demanda s’il avait fait bonne chasse ? « Non, dit-il, mais je sais un gros lièvre que je ne manquerai pas au passage. »

La tour d’Azinières en 1900.Le lièvre n’était pas son concurrent, mais la jeune paysanne du village pour qui il éprouvait une réelle passion. Il faisait donc allusion à Nathalie, contre qui un peu plus tard encore il proférait des menaces de mort.

Vers 3 heures et demie, Boyer alla se placer en embuscade derrière un pli de terrain, d’où il pouvait garder le chemin que Nathalie devait parcourir en rentrant à la ferme. Elle arriva bientôt, accompagnée de sa mère et d’un domestique.

Quand la petite troupe fut à la portée de son arme, Boyer s’écria : « Qui d’entre vous a mérité la mort ? C’est Nathalie ! » Et aussitôt, couchée en joue, la malheureuse fille tomba percée d’une balle qui l’avait frappée au-dessus du sein gauche. Comme elle respirait encore, son misérable assassin lui tira un second coup de fusil qui atteignit la victime en pleine poitrine.

Croyant l’avoir tuée cette fois, il s’éloigna tranquillement du théâtre de son crime. Il ne tarda pas à rencontrer le père de Nathalie auquel il annonça lui-même l’horrible attentat qu’il venait de commettre. Ce malheureux père ne pouvait ajouter foi à cette nouvelle, lorsqu’elle fut confirmée par son domestique, accouru en toute hâte. Pendant que Mandagot, la douleur dans l’âme volait vers sa fille, Boyer rechargea son arme avec du gros plomb, et revint vers le lieu où se passait la plus désolante des scènes.

En l’apercevant, Mandagot voulut se précipiter sur lui ; mais Boyer ne le laissa pas s’approcher et tira, de haut en bas, un coup de fusil, qui, frappant Mandagot au visage, l’étendit raide mort. L’assassin, reconnaissant que sa première victime n’était pas encore morte, tenta de l’achever par un dernier coup de feu ; le plomb partit, mais heureusement cette fois, il ne fit qu’effleurer le cuir chevelu.

Le dénouement de ce drame avait une vingtaine de témoins, ils étaient tous glacés de terreur et nul n’osa tenter l’arrestation du coupable. Ce forcené put ainsi, sans être inquiété se diriger sur Millau, où il vint vers 6 heures du soir, se dénoncer lui-même à M. le procureur impérial et se mettre entre les mains de la justice qui le fit écrouer immédiatement.

Dès la première inspection, les blessures de la victime survivante furent jugées mortelles ; cependant, grâce aux prompts secours de l’art, grâce à des soins intelligents et de tous les instants on a quelque espoir, maintenant, de lui sauver la vie » (L’Echo de la Dourbie, 22 aout 1868).

Passé en cour d’assises, le 16 décembre 1868, le forcené Hippolyte Boyer écopa des travaux forcés à perpétuité, les jurés estimant que son double crime méritait des circonstances atténuantes.

Marc Parguel