Patrimoine millavois : Le calvaire de l’esplanade de la Capelle

Quand Millau était une ville fortifiée, elle possédait sept portes dont celle de la Capelle, ainsi nommée vu la présence d’une petite chapelle ou « capellette » dédiée à la Vierge et placée sous un arceau de ce portail.

En 1291, les Clarisses avaient fondé un couvent situé non loin de là, au-dessous de la porte Saint Antoine.

En 1327, ces religieuses occupèrent un local ayant appartenu aux Frères de la Pénitence, plus près encore de la porte de la Capelle. Moins de deux siècles plus tard, leur couvent pillé et brûlé, les Clarisses abandonnèrent Millau pour n’y retourner qu’en 1629 et s’installer au faubourg du Pont Vieux.

Lorsque les secondes guerres de religion furent terminées, le roi ordonna la démolition des fortifications des places protestantes (juin 1629). Millau eut un délai de six semaines à compter du 18 juillet 1629 pour abattre les siennes. Des communautés éloignées coopérèrent à ce travail. Ainsi « Le 31 août, le seigneur de Loges baille à sire David Durenque et Jean Reignes marchands de Millau à jeter 224 cannes cubes de l’éperon joignant la porte de la Capelle dans le fossé des murailles de la ville moyennant 15 sous pour cannes, revenant à 168 livres » (Registre du notaire Gout. d’après Albert Carrière, contribution à l’histoire locale, Journal de l’Aveyron, 23 décembre 1923).

Une fois la porte de la Capelle tombée, les Clarisses, moyennant une rente annuelle de 15 livres cédèrent alors le sol de leur ancien monastère à la ville « afin d’embellir la sortie de la cité et réaliser une promenade agréable ».

Ainsi naissait, en 1667, l’Esplanade de la Capelle que le Conseil Communal agrandissait, dès 1782, par l’achat à la même congrégation, d’un pré leur appartenant, moyennant une nouvelle rente de 6 livres.

On se mit à construire un mur de soutènement pour retenir les terres.

Comme nous le rappelle Jules Artières : « En 1792, la Municipalité fit transporter 200 charretées de terre à la Capelle « pour aplanir l’Esplanade » et former ainsi « une aire très commode pour dépiquer les blés » (Millau à travers les siècles, 1943)

La place de la Capelle venait de voir le jour. Les membres de la municipalité y jurèrent « leur attachement indéfectible à la République et leur haine à la Royauté » (1796).

Vue du mur de soutènement Est durant les démolitions (2014).

Léon Roux (1858-1935) nous décrit cet ensemble : « La place de la Capelle, ou l’Esplanade, reliée au Mandarous par une centaine de mètres du Tour de Ville, est en effet un terre-plein élevé devant une petite plaine bordée par le Tarn, à l’est de la ville, face à la gorge de la Dourbie, à son confluent avec le Tarn. Ce terre-plein, sous le IIe Empire, était presque centenaire, puisqu’il fut créé à la fin du XVIIIe siècle. Le lavoir voûté était en contrebas, mais le dessous de la voûte était le prolongement de l’Esplanade, jusqu’à l’ancien point de départ de la route de Millau à Meyrueis. L’appellation populaire du lavoir était lou Rojouol. Dans ma prime jeunesse – et beaucoup plus tard même, le lavoir avait bien perdu de sa destination. Ce n’était pas la propreté qui y régnait : c’était au contraire un véritable dépotoir d’ordures » (Messager de Millau, 28 mai 1932).

L’érection du calvaire

En 1824, une grande mission fut prêchée à Millau par les Missionnaires de France ; la population rurale accourt des villages voisins, bravant la fatigue et les rigueurs de la saison, pour assister pieusement aux exercices du soir.

Cette célèbre mission fut clôturée par la plantation, sur l’Esplanade, de la grande croix du Calvaire. L’emplacement donné par la ville se trouvant en contrebas, le terrain fut aplani, nous apprend la tradition, par les corvées, volontaires de tous les fidèles.

La cérémonie de la plantation de la Croix fut imposante. Toute la ville était en liesse ; le Christ fut porté et escorté par les vétérans des guerres de l’Empire. De mémoire d’homme on n’avait rien vu à Millau de si beau et de si émouvant. Aussi, le souvenir de cette imposante manifestation chrétienne et de la mission qui l’avait précédée resta-t-il longtemps gravé dans la mémoire des contemporains.

Laissons la parole à Léon Roux pour nous décrire ce monument : « Sur l’Esplanade, avant le prolongement sur la voûte du lavoir, était élevé un calvaire, clos de murs sur trois côtés et d’une grille avec porte en façade. Une grande croix surmontant quelques marches de pierre, prie-Dieu dur aux genoux. Sur la croix était un Christ grandeur nature et la seule chose qui avait une légère relation avec l’art, la seule chose pouvant éveiller une émotion était l’expression de douleur résignée de la figure du Christ…Comme toute esplanade qui se respecte, celle de Millau était plantée ou, pour mieux dire, encadrée d’une allée d’arbres. C’étaient des ormes… Le milieu de l’Esplanade était libre, réservé aux théâtres et baraques forains, aux ménageries de passage. » (Messager de Millau, 28 mai 1932)

Quand l’esplanade devint place de la Fraternité

Le 7 mai 1848, on fit une « fête de la Fraternité » sur l’esplanade de la Capelle. Comme nous le rappelle Pierre Edmond Vivier : « Cette solennité avait été prescrite par le gouvernement, et la priorité donnée à la Fraternité sur la Liberté et l’Egalité était déjà révélatrice de l’esprit des quarante-huitards : foncièrement généreux, obsédés sans doute par le souvenir des épisodes sanglants qui avaient terni la gloire des deux révolutions précédentes, ils devaient être soucieux d’en empêcher le retour. On sait quelle terrible déconvenue les journées de juin allaient infliger à leur idéalisme un peu naïf. Mais en mai encore, ils pouvaient y croire… » (Millau et ses arbres de la liberté, Journal de Millau, 28 avril 1989).

C’est ainsi que le dimanche 7 mai, lendemain de la foire, fut plantée « l’Arbre de la liberté » : « Pendant que le cortège suivait les boulevards, le canon tonnait et les cloches de la ville sonnaient à grande volée. Il est arrivé sur l’Esplanade, où s’est joint à lui le clergé des deux paroisses, qu’escortait un détachement de sapeurs-pompiers, et il a pris le centre de la place » (sans doute au pied du calvaire).

Le maire G. Valibhouse prit l’arrêté suivant : « Pour perpétuer le souvenir de cette fête, l’Esplanade prendra le nom de place de la Fraternité ».

L’existence de l’arbre fut brève. Suite aux évènements sanglants de Paris, les arbres de la liberté plantés en ville furent abattus. Quant à celui de l’Esplanade, Rouvelet, maire de Millau en 1852 nous en donne de bien tristes nouvelles : « Il en avait été planté un en 1848, mais il sécha et il fut arraché peu de temps après » (Arch. de Millau, 4 D 86). La Place reprit le nom de « la Capelle » jusqu’en avril 1883, où un nouvel arrêté devait lui redonner le nom de « Place de la Fraternité ».

Le transfert du calvaire

Pendant 62 ans, le Christ levant les yeux au ciel avait vu passer des générations de fidèles venus s’agenouiller à ses pieds, lorsque survinrent les impérieuses nécessités de l’expansion citadine.

(© Jean-Louis Cartayrade)

Ainsi le Conseil Municipal de la ville fut amené, le 7 décembre 1886, à prendre l’arrêté suivant :

  1. que l’église provisoire du Sacré Cœur serait achetée et rasée,
  2. que la croix de la Mission serait déplacée.
  3. Qu’elle serait mise là où se trouvait le Maître-Autel, afin de perpétuer le souvenir du lieu où s’éleva la première église de la Paroisse du Sacré Cœur.
  4. Qu’un théâtre serait construit sur l’emplacement même du calvaire ».

Peu populaire d’abord, cet arrêté demeura à l’état de lettre morte, jusqu’au moment où pour une raison d’utilité publique, on crut devoir enlever les murs qui entouraient l’auguste monument.

Alors la croix se trouva isolée au milieu d’une place foraine, où le respect des choses saintes n’était guère observé, et sa translation sembla s’imposer au nom même des simples convenances.

Fin juin 1895, le Conseil Municipal reprit son arrêté de 1886 en main : « Le Conseil Municipal, réuni samedi en séance privée, a décidé que la Croix de la place de la Capelle, sera transféré devant l’église du Sacré Cœur » (Messager de Millau, 6 juillet 1895).

Cette même année 1895, on procéda a l’agrandissement de la place et à l’établissement d’un lavoir et de latrines : « La maçonnerie a été faite dans de bonnes conditions et le sous-sol aménagé en superbe lavoir est une opération des plus pratiques. Il est divisé en quatorze petits bassins indépendants où les femmes du quartier pourront, en toute saison, laver leur linge sans salir celui de leurs voisines. Dans quelques jours ce lavoir sera ouvert au public » (Messager de Millau, 24 août 1895).

Il n’était plus question, dès lors d’établir à la place du monument, un théâtre, les finances de la ville ne le permettant pas.

Ce déplacement du calvaire ne se fit pas sans quelques protestations, comme nous le rappelle Jules Artières : « Sans critiquer l’emplacement choisi, qu’il nous soit permis de regretter que l’antique croix du Calvaire, qui avait été élevée par la ville tout entière et placée sur un terrain communal, se trouve aujourd’hui sur un terrain privé et soit ainsi la propriété non des catholiques de Millau, mais de ceux d’une seule paroisse » (Annales de Millau, 1900).

Le beau christ en bois, après 71 ans passés à subir les caprices des cieux, fut descendu de sa croix pour ne plus jamais y remonter. Il repose désormais à l’abri dans une salle où son regard porte toujours l’expression de sa douleur.

En effet, M. Calmels, en charge de la paroisse du Sacré Cœur réussit à convaincre les conseillers municipaux qu’il lui soit accordé que le Christ en bois vermoulu serait remplacé par un beau Christ en fonte de trois cents francs. La commande fut aussitôt passée auprès de Monsieur Saules de Rodez, et les ouvriers se mirent à l’œuvre sur-le-champ. De plus, tous les frais de démolition, de transport et de reconstruction seraient à la charge de la commune.

Le dimanche 20 octobre 1895 eut lieu l’inauguration. Voici ce qu’on pouvait lire dans le Messager de Millau : « Une grande et belle cérémonie a eu lieu dans notre ville, dimanche soir. Le tout Millau chrétien s’est levé de nouveau, avec sa vieille et robuste foi pour faire au Christ un cortège digne de lui. Il s’agissait d’inaugurer un nouveau Calvaire, sur la place du Sacré-Cœur. Un Christ en fonte, d’une rare beauté, attendait depuis quelques jours déjà, le moment du triomphe. Certes il a dépassé toutes les espérances et toutes les prévisions.Il le fallait, du reste… Présidée par son Eminence, la procession s’est déroulée en files interminables sur le long parcours du Tour de Ville. Toutes nos communautés étaient là avec leurs bannières et leurs insignes. Un très grand nombre de fidèles, venus des quatre paroisses, ajoutait encore à la piété de cette grandiose manifestation. L’harmonie du Pensionnat du Sacré Cœur était à son poste d’honneur, heureuse et fière de consacrer à Dieu sa première sortie. Après elle venait le Christ, déposé sur un brancard, que des mains délicates avaient su orner avec un gout exquis. Quel spectacle magnifique, que celui de ce Christ, porté par une soixantaine d’hommes, à travers une foule immense, qui se pressait sur son passage. Et du sein de cette multitude, il ne s’est pas élevé un cri, pas une note discordante. Le recueillement et la sympathie rayonnaient sur toutes les figures. Quand le défilé arriva sur la place du Sacré Cœur, la foule l’avait déjà envahie. Malgré son poids de 216 kilos, le Christ fut en un clin d’oeil attaché, soulevé, et bientôt il apparaissait dans les airs aux acclamations du peuple… » (Inauguration d’un nouveau calvaire, Messager de Millau, 26 octobre 1895).

Le christ en fonte sur la place du Sacré Coeur.

L’ancien christ en bois, jadis sur l’esplanade reposait sur une croix faite de montants en fers très solides et de plaques de tôles très épaisses, l’ensemble s’élevant sur un piédestal bien plus élevé que l’actuel que nous voyons aujourd’hui sur la place du Sacré Cœur. Ce qui lui fit donner le nom de « Calvaire ». Autrefois entourée par trois murs et fermée par une grille de fer, son remplaçant en fonte de 216 kg apparaît dans un espace plus ouvert et propre à la méditation.

Marc Parguel