Patrimoine millavois : Le Pont Lerouge

Depuis 1758, Millau était privé du passage du Pont Vieux, ébranlé aux cours des siècles par les crues du Tarn et dont deux arches s’étaient écroulées le 8 janvier de cette année-là. Bien des vœux émis depuis lors en faveur de sa reconstruction notamment en 1789 dans le cahier des doléances du Tiers-Etat, bien des démarches faites par les Députés de Millau auprès du Pouvoir Central, étaient jusque-là restées inutiles.

En attendant, on traversait le Tarn avec un bac (ce qui a laissé à un point du rivage, où l’on « sautait l’eau » ainsi, le nom de « Saoutadou »). On traversait donc tant bien que mal la rivière comme en témoigne cet article d’Etienne Aignan publié en 1818 : « Mon jeune guide ne m’a pas permis de séjourner plus longtemps à Millau ; et nous en sommes partis le lendemain de son arrivée, pour nous rendre à la Baume, chez le général Solignac ; nous avons traversé le Tarn sur un bac, en attendant qu’on répare le pont emporté par une crue d’eau. Une compagnie s’est présentée pour le rétablir, moyennant un droit de péage ; pourquoi n’en obtient-elle pas l’autorisation ? Pourquoi le gouvernement ne favoriserait-il pas ces entreprises particulières, dont l’agriculture et le commerce peuvent tirer de si grands avantages ? C’est à Auguste que j’adressais cette question ; notre batelier, qui m’a paru un homme de sens, s’est dépêché d’y répondre : « Si chacun se met à bâtir des ponts, à ouvrir des chemins, à réparer des routes, à quoi serviront messieurs des ponts et chaussées ? » (L’ermite en province de Milhau à Lodève, la Minerve Française, volume 2)

Après 60 ans d’attente, une heureuse nouvelle fit enfin tressaillir notre Cité : M. d’Estournel, préfet de l’Aveyron, avait résolument pris l’initiative de la construction d’un Pont sur le Tarn. Le conseil municipal s’empressa aussitôt de témoigner à ce magistrat sa reconnaissance et de lui voter des remerciements pour l’intérêt qu’il portait à la population millavoise (Délibération communale, séance du 16 août 1817).

Un premier projet dressé en 1813 faisait passer le nouveau pont en face de l’hospice (hôtel Dieu), dans l’axe du Boulevard de l’Ayrolle, mais sans doute en raison que le terrain était trop mouvant en cet endroit, on décida de l’élever à côté du Pont Vieux.

Une commission fut chargée d’aviser aux moyens d’exécution. Présidée par M. le Préfet, elle fut composée de MM. Dulac, sous préfet, de Bonald, Paul Bonhomme, Bousquet, Boyer, avocat, Cabantous, de Carbon, juge de paix, Carrière, d’Albis, Flottard, de Gualy, Loirette, Mercier, Sambucy de Sorgues et Thibaut.

Quatre-vingt-trois actionnaires se présentèrent et firent une soumission de 150 000 francs. Le projet, plans et devis, rédigés par M. Le Rouge, ingénieur de l’arrondissement, sous la direction de M. Raffeneau, ingénieur en chef, furent approuvés par ordonnance royale du 25 mars 1818 (Bulletin de l’Aveyron, 4 juillet 1820).

Action de 1000 francs de 1820.

Le 20 juin 1818 eut lieu la pose de la première pierre. On plaça dans les fondations de la culée gauche, une boîte de plomb contenant l’une des soixante médailles commémoratives, gravées par Gayrard, de Rodez, qui furent frappées en souvenir de cet évènement mémorable.

Sur ces médailles on peut lire la notice suivante : «  Ce jourd’hui, 20 juin 1818, Louis XVIII régnant, sous le ministère de M. Lainé, M. Becquey étant directeur général des ponts et chaussées, a été posée la première pierre de ce pont ».

Alors que l’ordonnance de Louis XVIII demandait que les travaux soient réalisés avant trois ans, dix-huit mois après le pont était fini grâce à la diligence de l’ingénieur le Rouge.

Le nouveau Pont, appelé Pont le Rouge, en deux mots, et depuis modifiée en Lerouge porte le nom de l’ingénieur Pierre-Jacques le Rouge qui en fit les plans et les études en 1820. Son nom fut donné à son œuvre par la voix populaire.

Le pont en 1905.

Certains Millavois l’appelaient « le Pont Rouge » que dément la couleur de ses pierres.
Les dépenses pour sa construction dépassèrent 175 000 francs et un droit de péage y fut perçu jusqu’en 1875.

Ce ne furent pourtant pas par les deniers des Ponts et chaussées que les bacs ou le nouveau pont furent construits. Ce furent les finances de la ville qui assurèrent la construction des bacs, et les économies des particuliers qui financèrent le Pont Lerouge.

Il fut livré au passage le 1er janvier 1821 et défini comme suit : « Ce pont en maçonnerie constitué de 8 arches pour une longueur entre culées de 111,90 m, au service de la route impériale 9 a été mis en service le 1/1/1821. La construction de ce pont est évaluée à 154 500 francs et son péage génère un revenu annuel de 20 000 francs » (Document statistique sur les routes et ponts, 1873). Suite à de nombreuses inondations notamment celle de 1996, il fut décidé de créer une neuvième arche en 2001 (voûte déportée de 10 m d’ouverture). Cette neuvième ouverture permet en cas de crue record de faire baisser le niveau du Tarn de 20 cm.

La neuvième arche.

Le 31 décembre 1820, Louis Montels, appariteur municipal, était allé signifier à Jean Oustrières, responsable des bacs, de ne plus passer désormais qui que ce soit.
Dès lors, les bacs installés, l’un au Gourg de Bades, et l’autre aux Ondes, n’eurent plus leur raison d’être.

Le Pont le Rouge demeura dans son état primitif, bordé d’un parapet de pierre et de bornes protectrices, jusqu’en novembre 1937 où il fut élargi et reçut une rambarde métallique, des trottoirs et des lampadaires. Dans sa séance du 28 décembre 1913, « M. le Maire donne lecture d’un vœu que lui adresse le Syndicat d’Initiative au sujet de l’éclairage du pont Lerouge par une puissante lampe électrique. Cette question est renvoyée à la Commission des Travaux publics. » (L’indépendant Millavois, 3 janvier 1914)

Perspective du pont Lerouge.

Au nouveau Pont, il fallait une nouvelle avenue ; on ouvrit donc en 1821, à travers l’enclos de l’ancien couvent des sœurs de Sainte Claire, une large voie, l’avenue du Pont Lerouge, et on traça la place circulaire du Pont de 25 mètres de rayon, qu’on nomma « place ronde du pont le Rouge » et pour l’embellir on y plaça en son centre une fontaine. La place fut rebaptisée par la suite place de l’Industrie par rapport aux importants ateliers de tannerie qui l’entourait et qui faisait d’elle, le centre d’un quartier industriel.

Place de l’Industrie (années 1950).

Le nouveau tracé de la Route Nationale de Paris à Perpignan contribua ainsi à agrandir et à embellir la ville et forma aussi une partie du beau et agréable boulevard circulaire ou tour de ville.

On sait que les voûtes du Pont Lerouge sont en tuf extrait des carrières de Creissels. A ce sujet, le Conseil Municipal de Creissels demanda le 26 mars 1820 à la ville de Millau une indemnité pour « le tuf extrait et nécessaire au pont de Millau et le droit de carrière ». Deux experts furent nommés pour évaluer l’indemnité due à la Commune.

Cette demande intervient alors que le droit de péage s’est inversé… une situation qui amène les Creissellois à passer fréquemment la rivière à gué ou à barque, pour contourner ce nouvel impôt.

Le Préfet l’Arros faisait vite droit aux réclamations millavoises par un sévère arrêt en date du 7 mai 1821. Des obstinés creissellois firent comme si de rien n’était. Ils continuèrent de passer le Tarn à gué ou en barque.

En 1822, trois d’entre eux sont convoqués devant le tribunal de simple police de Millau et condamnés à rembourser la somme de 10 centimes pour le droit de passage par eux soustrait.

Soutenus par toute la population de Creissels, les condamnés firent appel. L’affaire alla jusqu’en cassation où ils eurent gain de cause.

La cour, reconnaissant « que chacun a le droit de passer le Tarn à sa guise ». Le jugement de Millau fut donc cassé et annulé.

Sept ans plus tard, le 18 avril 1829, une transaction interviendra entre les habitants de Creissels et la Société des actionnaires du Pont Lerouge. Les habitants de Creissels s’engageront à ne pas traverser la rivière à gué ou autrement, moyennant une réduction de 50 % du tarif officiel, mais il faudra attendre 1875 pour que les droits de péage disparaissent définitivement.

Les tireurs de sable en 1894.

En 1932, Léon Roux écrivait : « Entre les garçons de Millau et ceux de Creissels, il n’y avait, certes, pas de haine farouche, mais il y avait tout de même quelque chose d’atavique qui les poussait à se flanquer de petites peignées et, les jeudis, à se faire la guerre à coups de pierres au bout du pont Lerouge. Certes, ce n’était pas l’acharnée et sanglante Guerre des Boutons, de la Franche-Comté, dont Louis Pergaud s’est fait l’historien.
Aujourd’hui, tout cela doit être changé, le village de Creissels, si j’en crois les on-dit, doit s’être modernisé, et la paix durable a été signé entre gosses : lous jubilis trooucach dé Creissels é lous caps de ferre de Millaou », que l’on peut traduire par les écervelés de Creissels et les têtus de Millau. (Creissels et sa fête, Messager de Millau, 2 septembre 1932).

Marc Parguel