Le territoire de Troussit s’étend sur le flanc sud du Puech d’Andan. Il est connu par de nombreux Millavois pour son cimetière récent (1982) situé dans ce qu’on appelait autrefois « La combe de la Rode », et aujourd’hui vallon de Troussit ou encore pour son ancienne usine hydraulique en bordure du Tarn. Mais si son nom parle à beaucoup, peu de gens savent qu’il y avait jadis à Troussit, sur les pentes du Causse Rouge, une église dédiée à Saint Amans, un presbytère, un château et même un petit hameau avec de beaux amandiers et des vignes.

Il est vrai que ce quartier est particulièrement agréable : étendu face au midi au pied du Pic d’Andan qui le protège du vent du Nord, de part et d’autre du ravin qui en dévale, celui-ci lui fournit une eau plus ou moins abondante selon les saisons.

L’église de Troussit (première mention 1126 – dernière mention 1596)

Déjà en 1914, un des rédacteurs (C. Belmon) de la Revue historique du Rouergue retraçant les visites pastorales de Vital de Mauléon (1417-1420) s’interrogeait sur l’église de « Trossito » et sur sa situation : « Eglise de Trossito. Jeudi 13 octobre 1418, prieur sans cure : Jean de Veyrac, chanoine de Rodez, rien n’a été ordonné. Nous n’avons pu trouver aucune église dont le nom réponde à la désignation ci-dessus. » (Revue Historique du Rouergue, numéro 6, juin 1914)

Au-dessus du cimetière de Troussit.

Le mois suivant, le même auteur, écrit : « Dans le dernier numéro de cette Revue, à propos de l’église de Trossito, dont il était question aux visites de Mauléon, nous avons avoué l’embarras où nous mettait ce nom, que nous n’avons pas même osé traduire. En vain nous avions consulté plusieurs pouillés du Diocèse de Rodez, notamment celui de Pomarède, rédigé avec beaucoup de soin en 1510, nous n’avions trouvé aucun nom se rapprochant de Trossito. M. Lempereur, archiviste du Département, fut le premier à déchiffrer ce qui était pour nous une énigme et nous indiqua l’existence d’un ancien prieuré de Troussit aux environs de Millau ». Le premier a en avoir fait mention fut l’abbé Joseph Rouquette en 1890 : « Ce petit prieuré, de fondation très ancienne, était situé, au milieu des vignes, sous le pic d’Andan ; son église et le presbytère qui étaient à côté dominaient la vallée du Tarn. » (Recherche Historique, tome III, page 140).

Il est bien difficile cependant de proposer une date de fondation pour cette église. Mentionnée en 1126 dans le cartulaire de Gellone, J. Delmas dit qu’elle dépendait de l’abbaye de Cassan.

L’église de Troussit s’élevait près de la source du même nom qui vient de Solanes et rejoint le Tarn au niveau de Millau Plage, la dîme du vin faisait son principal revenu.
Elle s’élevait précisément à l’emplacement du chalet construit par D.Rey, architecte de Millau, à la fin du XIXe siècle. En 1985, un sondage fait par Alain Vernhet a permis d’en avoir confirmation.

A quelques mètres de l’église se dressait un moulin à vent. La présence de deux meules auprès de l’édifice, l’architecture intérieure, son emplacement face au vent du midi le confirme. Remanié au cours des âges, il a servi de pigeonnier. Son intérieur est pourvu de 320 boulins. Aujourd’hui, il sert de poulailler.

Octobre 1961.

Jules Artières dans le Messager de Millau nous donne plus de précisions sur ce prieuré : « On voit dans le Cartulaire de Gellone qu’une donation fut faite à Saint Amans de Troussit, par Pierre Guibert, en l’an 1126. Prieurs : 1367 : Me Pierre Bernier, 1374 : Nicolas Bannat, 1375 : Me Guibert de Veirac. Au mois de septembre 1375, le patriarche d’Alexandrie, administrateur du diocèse de Rodez, faisant la visite et se trouvant à Saint Amans de Troussit, ordonne qu’a l’avenir on y célèbre la messe, autant que possible, au moins chaque dimanche (Notaire de Millau), 1399 : Pierre de Montagut, 1407-1418 : Jean de Vayrac, chanoine de Rodez. A cette époque, le prieuré de Saint Amans était affermé 34 livres. (Messager de Millau, 11 mai 1907) Albert Carrière dans sa chronique « Par monts et par vaux » complète ces informations : « Si ma mémoire est fidèle, elle fut dévastée pendant la guerre de Cent Ans, puis réparée. Le patriarche qui la visite en 1375, apprend de quelques paroissiens qu’il s’y fait un service très irrégulier ; que la cloche a été enlevée, transportée à Millau où elle est placée sur une porte de la ville. »

Le pigeonnier.

En effet, les consuls de Millau s’approprient la cloche de Saint Amans de Troussit dix ans plus tôt, et la place sur le portail de la Capelle « local fonc trincada per qualque persona e pueis fonc mesa al senh que s’apela Girma cant fonc faz, lacal (la cloche de Troussit) pesava un quintal 16 l. » (25 août 1365 – archives de Millau CC 362). Une clochette fut achetée pour remplacer la cloche enlevée.

Albert Carrière complète nos informations : « La paroissette de Trossit dépendait du couvent de Sainte-Claire de Millau. Au début du XVIIe siècle, le couvent vendit la terre qui portait les ruines de l’église. Celles-ci furent enlevées pour planter une vigne. Toutefois, on ne toucha point au cimetière attenant qui ne fut défoncé que de nos jours, vers 1930. Les ossements exhumés durent être réinhumés. » (Le puech d’Andan, belvédère de la région Millavoise, Midi Libre, 11 octobre 1953)

L’église et le presbytère, détruits par les calvinistes au XVIe siècle, ne furent pas relevés.
« Sainte Claire inféode le terroir de Trossit à Galy qui donne à nettoyer les ruines de l’église, ensevelir pierres et rèbles, et remettre le terroir en état pour être replanté en vigne, moyennant 16 écus, 2 tiers. » (14 mai 1596, De Malrieu, notaire).

Le territoire fut annexé à la paroisse de N.D. de l’Espinasse et la dîme du vin donnée par le Pape au couvent des Clarisses de Millau.

Notons qu’il existait aussi un village sur les pentes du Pic d’Andan, dont il ne reste absolument aucune trace.

Le château de Troussit

Il y avait autrefois également, à Troussit, un modeste château mentionné dans la liste des possessions millavoises que Pierre II, Roi d’Aragon, engage à Raymond VI, Comte de Toulouse en 1204. Situé au-dessous de la ferme de Solanes, Henry Dupont indique que ce château appartenait au Comte, qui en avait financé la construction et qui possédait par ailleurs le château royal de Millau, près « du portal de l’Ayrola ».

Le château « sentinelle avancée de la ville forte » qui aurait contrôlé le débouché des Gorges du Tarn en amont de Millau est encore mentionné dans des actes du XIVe et du XVIe siècle : « Al Chairan, sous le château de Trossit » (Répertoire f°215, 1329). Pierre de Trossit, damoiseau du château de Verrières, fait quittance de 22 l. 10 sols pour une partie du champart des vignes joignant à Trossit » (Jules Artières, Messager de Millau, 19 juin 1937).

Important par sa situation, il ne l’était guère par sa construction, et loin d’être une forteresse. Ainsi a-t-il pu disparaître facilement lorsque, ruiné, ayant perdu toute utilité, il était même devenu gênant dans une exploitation agricole. Parmi les possesseurs du château, citons Guillaume et Etienne de Trossit qui figurent dans un acte de 1154 ; Guillaume de Troussit, en 1170 ; Pierre de Troussit, damoiseau, habitant Verrières, en 1338 ; Jean de Troussit habitant Creissels, en 1386.

De la source d’Encôte à la prise d’eau de Troussit

Depuis fort longtemps une chaussée avait existé en amont de Millau sur le Tarn appelé « La Peyrade de Troussit ». Celle-ci disparut à la Révolution, seul le quartier appelé « Moli trincat » conservait le nom d’un moulin qui fonctionnait à cet endroit. A la fin du XIXe siècle, la population de Millau ayant considérablement augmenté, on manqua d’eau. On décida en 1873-74 de créer une nouvelle adduction d’eau, en captant dans le quartier de Troussit, la source d’Encote. Jules Artières nous en parle plus précisément : « il s’agit d’une petite source appelée vulgairement fouon d’Oncouoto. – Les vieux cadastres ou actes de notaires donnent l’orthographe suivante, qui nous explique l’étymologie de ce mot : fon d’En Cota (1348 et 1452), fon d’en Coste (1650). Cote ou Coste était donc le nom du propriétaire sur le terrain duquel se trouvait cette source. » (Messager de Millau, 4 mai 1907).

On décida de construire un barrage sur le Tarn. La construction de cette station de pompage et de filtrage fut interrompue par la crue de 1875, mais tous les travaux furent cependant terminés en 1878.

Cette retenue devait permettre à la fois d’actionner des pompes refoulant l’eau d’Encote jusqu’au niveau du bassin de Montplaisir, et d’alimenter en eau du Tarn, par un canal, les industries de la ville.

Le barrage de Troussit.

L’entreprise n’alla pas sans incidents et déboires causés notamment par les crues de la rivière. Comme en témoignent ces articles de presse : « Le crieur public vient de nous annoncer de la part de M. le Maire que l’eau manque à Millau. Pourquoi l’eau manque-t-elle ? Sans doute, parce que la source de la Mère de Dieu est basse et d’un débit insuffisant et ensuite parce que l’usine de Troussy ne peut pas fonctionner en raison de la crue du Tarn, qui, cependant, à cette heure, n’est pas bien importante, la rivière n’étant pas sortie de son lit. Que va-t-il arriver si la crue se maintient, ce qui est probable, avec le vent du Midi persistant, et s’il ne pleut pas assez pour augmenter le débit de la source de la Mère de Dieu ? Toutes les industries vont-elles être arrêtées et, de ce fait, les ouvriers qui les occupent, réduits au chômage ? Déjà les blanchisseuses sont empêchées de gagner leur journée par la fermeture des lavoirs. Sans vouloir ne critiquer personne, je ne puis m’empêcher de vous redire les idées que j’ai sur la question de l’eau à Millau et que j’ai déjà eu l’honneur d’exposer dans vos colonnes, lorsqu’il fut parlé pour la première fois de l’érection d’une fontaine monumentale. » (Article signé : Un Millavois, Messager de Millau, 21 octobre 1911)

« Il a plu assez abondamment au commencement de la semaine ; grande était la joie de tous les citadins, à la pensée que cette pluie alimenterait quelque peu notre source de « la Mère de Dieu ! » Mais contrairement à l’attente générale, nous avons eu moins d’eau que jamais ! Emue des légitimes doléances du public, la Municipalité prit aussitôt la résolution d’ajouter à l’eau de la Mère de Dieu celle de la Fon d’Encote, captée au barrage de Troussy ; et le crieur public, de sa voix triomphale, annonça cette bonne nouvelle à tous les carrefours. La population se réjouit à nouveau, escomptant avoir pour le coup de l’eau en abondance. Mais, nouvelle et cruelle désillusion ! Il y a eu encore moins d’eau qu’avant !!!
Qu’es aco ? Vite, nous allons nous renseigner auprès des personnes compétentes et voici ce qui nous a été dit : Le Tarn ayant subi une petite crue, l’usine élévatoire de Troussy ne peut fonctionner ; il faut donc forcément attendre que le niveau du Tarn ait baissé pour que nous puissions élever celui du Réservoir qui alimente la ville.
Et voilà ! Tantôt les eaux du Tarn sont trop basses ; tantôt elles sont trop hautes. Quand donc une fée bienfaisante viendra-t-elle toucher de sa baguette magique la surface de notre rivière pour la maintenir toujours au niveau précis, au-dessus et au-dessous duquel rien ne va ? En attendant, notre ville, qui est, comme le dit son nom, au milieu de l’eau, manque d’eau dans ses murs. Il faudrait certainement courir loin pour trouver une cité si heureuse, si bien servie. Et puis les hygiénistes et les docteurs vous diront ; « soyez propres, lavez à grande eau, si vous voulez éviter maladies et épidémies ». Tout cela est très bien, quand on a de l’eau à portée ; mais quand il faut aller la chercher au diable, on est porté à l’économiser, car on a autre chose à faire qu’à aller rôder en ville en quête d’eau. » (Toujours et plus que jamais, pas d’eau ! article signé X. Messager de Millau, 2 novembre 1912).

En 1923, M. le Maire expose au Conseil l’importante question du projet d’adduction d’eau. Deux projets sont retenus par la municipalité : « Le projet de transformation de l’usine hydraulique de Troussit pour obtenir un débit de 60 litres la seconde et dont le coût total s’élèverait à 750 000 francs ; 2° le projet de captation de la source de l’Esperelle avec surélévation à la cote 400 de l’eau nécessaire à la consommation de la ville et dont le coût serait de 2 750 000 francs. La Commission ayant favorablement accueilli ce dernier projet, M. le Maire examine les répercussions financières qui résulteront de sa réalisation. Il sera nécessaire, dit-il, de contracter un emprunt au Crédit Foncier au taux de 7,45 %, remboursable en 50 annuités. Cet emprunt devra être gagé par 105 centimes additionnels : 81 centimes à titres recouvrables et 24 centimes recouvrables éventuellement. A l’unanimité, le projet d’adduction d’eau est voté et le Conseil pour éclairer le public décide de publier divers documents se rapportant à cette importante question et de déposer au secrétariat un registre de réclamations. » (Journal de l’Aveyron, 22 juillet 1923)

En novembre 1923, M. Lacure, architecte de Millau, a exposé au conseil municipal les grandes lignes du projet d’adduction d’eau de l’Esperelle. Après avoir rappelé le degré hydrotimétrique des diverses eaux qui peuvent alimenter Millau, 27 pour la source de la Mère de Dieu, 29 pour Troussy, 17 pour l’Esperelle et 15 pour le Tarn. M. Guibert a déclaré qu’il est difficile de prétendre que les eaux de l’Esperelle ne remplissent pas toutes les conditions requises et il espère que les chiffres de cette analyse calmeront les craintes de nos industriels. Par un vote par appel nominal, le projet d’adduction d’eau de l’Esperelle a été adopté par 17 voix, c’est à dire à l’unanimité des membres présents (Journal de l’Aveyron, 11 novembre 1923).

Avec ce projet de capter la source de l’Esperelle, on décida de modifier l’Usine de Troussit : « Le barrage de Troussy, après arrangement, peut donner une force suffisante pour lever l’eau du Tarn qui pourrait être distribuée aux industriels à des prix variant entre 0,08 à 0,10 c. le mètre cube. La Chambre de Commerce estimant que les dépenses à faire seront élevées pour l’adduction des eaux de l’Esperelle à Millau, verrait à contrecœur aboutir le projet proposé par la municipalité. » (Journal de l’Aveyron, 27 janvier 1924)

L’eau ne servant pas qu’aux usages ménagers et industriels, les Millavois ne tardèrent pas à prendre l’habitude de fréquenter la retenue de Troussit pour s’y baigner, autant par hygiène que pour la pratique de la natation, avant qu’en 1934, ne naisse Millau Plage, en face sur la rive gauche, dans la vaste prairie dite « aux Châtaigniers ».

Marc Parguel