Les gantières de Saint-André-de-Vézines

Dans sa période faste, en plus de Millau, l’industrie gantière s’exerçait dans les bourgs et les villages d’alentour.

La main d’œuvre gantière rurale était, dans sa quasi-totalité, féminine. Selon Pierre Solassol, plusieurs raisons expliquent à la fois, et l’étendue et la féminité de cette main d’œuvre : « Nous distinguerons deux formes de travail : le cousu main, les piqueuses sur machine. En période de « presse », car la ganterie était un travail saisonnier très irrégulier, on faisait appel à une main d’œuvre qu’on savait disponible. Prétextant une habileté moindre que les citadines, profitant de l’aubaine que ce supplément de revenu constituait pour les rurales, les patrons gantiers préféraient donner du travail à ces dernières : elles étaient payées à un tarif inférieur à celui de Millau » (Les gantières rurales, Le causse Noir, 2008).

Denys Luche (1882-1945) nommé curé de Saint-André-de-Vézines le 20 février 1920, découvrit une paroisse saignée à blanc par la guerre de 1914-1918, qui avait entre autres séquelles laissés des « jeunes veuves » et des « vieilles filles » qui vivotaient seules avec un bout de champ ou de jardin et un petit troupeau. Soucieux de leur bien-être, c’est lui organise la confection des gants à domicile, recherche des fournisseurs, lance une responsable Léontine Vernhet et peut se féliciter dès avril 1926, de maintenir les jeunes filles dans leur famille où s’introduit un peu d’aisance. Mme Vernhet travaillera avec l’entreprise Louvety de Millau.

Quelques paires de gants « cousues main » faites à la veillée, à la lampe à pétrole, viennent arrondir les fins de mois des travailleuses ou constitue pour elles un petit pécule. Aux plus habiles sont confiées quelques broderies ou fantaisies.

Famille Saysset en 1935. Léontine Vernhet (ép. Saysset), Léonie, Pierre, André et Rosalie Bourrel.

Laissons la parole aux témoins de ces époques :

Irma Flavier (1911-2013) : « Pour les gants, on avait Léontine Vernhet (épouse Saysset), qui était la contremaîtresse. C’était elle qui distribuait les gants, qui faisait les comptes, qui payait. Les gants on allait les porter à la Roque Sainte Marguerite à l’autobus, chaque deux ou trois jours, quand il y en avait un paquet. Et de la Roque, les gants partaient pour Millau. Mais Léontine connaissait son monde, elle n’envoyait pas n’importe qui amener les gants à la Roque, il fallait quelqu’un qui ne soit pas trop fragile, comme Yvonne Rigal ou moi… Une fois, j’y suis allée qu’il faisait de la neige, et je partais de St André à 4 heures et demie du matin, ma mère me disait « il faut que tu partes tôt, car tu ne marcheras pas vite sur la neige ». Je suis partie donc de bonne heure, pour y aller, je n’ai pas eu de problèmes, mais en montant, il y avait une épaisseur de neige importante qui masquait la route, et vers 15h, je me suis retrouvée perdue sur un chemin sous Montméjean, je ne pouvais plus retrouver la route. Une fois, je me trouvais sous un grand rocher, une autre fois, sous des arbustes. Je n’avais pas mangé à midi, et je suis arrivée exténuée à St André » (Entretien du 11 février 2004).

Madeleine Vernhet (1914-2008) : « Dans toutes les maisons, on faisait des gants. Quand j’ai quitté l’école déjà on faisait des gants…c’est dans les années 1930 que l’on a commencé. Moi, j’avais ma sœur Marie qui s’en occupait avec mon beau frère, ils avaient fait des gants pour Balsan, pour Guibert Frères. Ma sœur s’en occupait, elle allait les apporter dans les ateliers puis elle nous les renvoyait. Nous avons fait ça toute notre vie mes sœurs et moi. Les gantières, nous faisions nos gants ensemble. Quand il faisait beau, on s’asseyait autour du rond sur la place, où il y’avait le tilleul, ou devant la vierge. Quand il faisait un peu froid, on allait devant le pailher de la famille Bion vers l’aire, ou devant l’écurie de Marthe Bion dans la cour. » (Entretien du 16 mars 2004).

Gantières devant la maison Bion, en 1937.

Reine Lapeyre (1922-2017) : « C’est le curé Luche qui avait mis ce mode de travail au point en 1927. Avant,toutes les jeunes filles ici allaient se placer comme employées de maison et la plupart partaient en ville, plutôt que d’aller travailler à Marlavagne ou Navas, quand elles avaient soigné dans les porcheries ou des bergeries des bêtes un temps, elles partaient. Et puis quand le travail des gants s’est créé, les filles sont revenues ou restées chez elle à Saint André, et c’était bien mieux. Il y avait deux contremaîtresses, Madeleine en était une, parce qu’elle avait sa sœur qui était mariée à Millau, elle lui en faisait passer, et puis Léontine Saysset. La base était à Millau, elles allaient les chercher là-bas toutes les semaines. Quand elles les avaient faits, les gantières allaient les apporter le jeudi soir, et le vendredi soir, elles allaient chercher ce qu’il fallait qu’elles fassent pour la semaine. C’était le car de Mansou qui les portait, il n’y avait qu’un car le vendredi. Elles devaient tout faire à la main, il n’y avait pas de machine. Madeleine me disait y avoir abîmé ses yeux, avant il n’y avait pas d’électricité et c’était un travail minutieux. » (Entretien du 3 mars 2004)
Les syndicats ont toujours regardé avec haine l’évasion de la couture hors de Millau. Ils regardent ces ouvrières extérieures comme étant la cause principale du chômage à Millau et ils font sans cesse pression et campagne auprès des patrons et des pouvoirs publics pour que tous les gants coupés à Millau soient cousus dans la même ville. Mais les patrons n’ont pas cédé. Dans une lettre datée du 31 décembre 1934 et adressée au syndicat, ils déclarent en substance : « La couture à l’extérieur existe et existera toujours à des tarifs locaux complètement variables et différents de ceux de Millau ».

La ganterie, avant d’aller vers son déclin, connut après 1950 une amélioration progressive des salaires et des avantages sociaux : les ouvrières rurales en arrivèrent à la parité avec Millau.

Comme le rappelait Rachel Libourel (1922-2017) : « A l’époque, toutes les mères de famille et toutes les filles faisaient des gants, ça faisait bien marcher le village.
Toutes les filles restaient à la maison et gagnaient ainsi leur vie, et même les femmes d’un certain âge travaillaient les gants. Quand l’industrie des gants s’est arrêtée, de nombreuses filles ont dû quitter Saint André pour chercher du travail. » (Entretien du 22 janvier 2004).

Le travail des gantières s’est arrêté à Saint-André-de-Vézines en décembre 1957.

Marc Parguel