La rue Peyrollerie forme un triangle avec la rue Droite, la rue des Jacobins et la rue du Voultre. Elle en constitue le côté ouest ; la seconde limite ce triangle au nord et les deux autres à l’est.

Comme nous le rappelle J. Artières et C. Toulouse : « La Rue Peyrollerie était, au XVe siècle, habitée par des chaudronniers, en patois, des payrouliers, d’où ses noms successifs de rue Peyrolière, Empeyrolerie, Peyrollerie. Une ordonnance royale du 4 juillet 1461 obligeait les « peyroliers » à exercer leur métier dans cette rue où l’on trouvait naguère des restes capables d’intéresser les archéologues. Au n°55, par exemple, on voyait autrefois, parfaitement conservée, une fenêtre géminée, avec 3 colonelles à chapiteaux, remontant au XIe ou XIIe siècle. » (Millau, ses rues, ses places, ses monuments, 1924).

La fenêtre romane en 1910.

Cette fenêtre disparut en 1912, au grand désarroi des passionnés d’art et d’histoire. Elle fut achetée par des Américains pour être réemployée dans un château du Toulousain.

La presse de l’époque relata sous le titre « Le vieux Millau qui s’en va ! » ce triste évènement : « Nous avons aujourd’hui le bien vif regret d’enregistrer la disparition d’un des rares vestiges de l’époque romane que nous possédions à Millau. Nous voulons parler de la jolie fenêtre de la rue Peyrollerie que les archéologues de passage dans notre ville ne manquaient pas d’aller visiter et dont nous donnons ci-contre la reproduction. Vendue à une personne étrangère à la ville et au département, elle a été démolie cette semaine. Cette perte est d’autant plus grande pour notre cité, que c’était à peu près le seul joyau de l’époque romane que les vicissitudes du temps aient laissé subsister parmi nous. Moins heureuse que beaucoup d’autres villes, Millau n’a rien, ou presque rien, conservé de ses monuments anciens ; tous sont tombés sous les injures du temps ou sous le marteau des démolisseurs ; ceux que nous possédons ne datent que du XVIIe siècle. Voilà pourquoi, outre sa valeur intrinsèque, cette gracieuse fenêtre était pour nous d’un prix tout spécial. Et voilà comment peu à peu le vieux Millau s’en va ; voilà comment notre cité perd chaque jour de plus en plus son caractère spécial, ses vieux souvenirs et ses curiosités. Il est bien regrettable que la décision des propriétaires de l’immeuble en question n’ait pas été connue plus tôt. Nous aurions fait appel à la générosité publique et nous avons la conviction qu’il eût été possible de trouver le malheureux « billet de mille » nécessaire pour éviter cette regrettable disparition. C’est trop tard. Il ne nous reste plus qu’à enregistrer cet irréparable exode et à le déplorer. » (J. Artières, Messager de Millau, 26 octobre 1912).

Albert Driesler, délégué du Syndicat d’initiative, ajoute dans un article intitulé « Vandalisme local » : « Appelée à de plus hautes destinées la petite fenêtre ornera dans quelques jours la somptueuse habitation d’un richissime étranger, qui vient de l’acquérir à prix d’or. Dès que l’actif Président de notre Syndicat d’initiative eut connaissance du fait, il entra sur le champ en campagne avec la noble ardeur que tout le monde lui connaît. Il courut tout d’abord chez le premier magistrat de notre ville et lui fit aussitôt part de son indignation. Ensemble, ils envisagèrent tous les moyens propres à empêcher l’exode de ces vieilles pierres ; ils firent incontinent appeler le propriétaire ; mais, pas plus dans cette entrevue que dans les deux ou trois autres qui suivirent, aucune solution favorable ne put être trouvée. Le marché, bien que verbal, était régulièrement conclu ; comment espérer d’ailleurs réunir une somme équivalente à celle qu’on offrait au propriétaire ?… Le vandalisme est consommé. Nous le déplorons amèrement !… ».

L’immeuble n°55 de la rue Peyrollerie à laquelle appartenait cette fenêtre s’appelait « ostal cavalade » sans doute ancienne dépendance des Chevaliers du Temple. C’était une élégante fenêtre romane géminée, bandeau à damier, arcades de superbes pierres de taille qui garnissaient un mur aux assises de moellons faits pour défier les siècles. Tout cela a disparu jusqu’au pittoresque réverbère !

Un vulgaire crépi orangé a jeté son voile sur cette honte. La carte montrant la fenêtre de face permit à Louis Balsan, de l’examiner quarante ans après qu’elle ait disparu, et de reconnaître, contre la colonnette de gauche une pierre portant rosaces et entrelacs, fragment sans doute provenant de quelques édifices carolingien, et réutilisé au Moyen-Age.

Plus précisément et d’après F. Galès : « La baie géminée était formée de deux arcs en pierre de taille reposant sur trois chapiteaux sculptés, ornés d’entrelacs largement couvrants qui semblent se prolonger sur la colonne centrale, sur laquelle de petits masques humains crachent des rinceaux retombant en de petites feuilles perlées. » (Millau au Moyen Age, 2006).

Dans la dernière maison de la même rue au numéro 59, une autre vieille fenêtre, qui n’est malheureusement pas intacte a été mise à jour dans les années 1970. Ses caractères stylistiques la datent de la deuxième moitié du XIIe siècle, période de la construction de la tour royale. Cette baie aux chapiteaux ornés d’une variation de palmettes ciselées constitue une ouverture d’apparat par excellence.

Marc Parguel