Située entre l’actuelle place Lucien Grégoire et le croisement reliant le boulevard de l’Ayrolle et la rue du Barry, au niveau de l’ancienne porte de l’Ayrolle, la rue droite « carrieira drecha », doit son nom à son tracé rectiligne. Elle occupe l’emplacement d’un antique chemin qui devint plus tard la voie gallo-romaine de Lodève à Rodez par Millau « au fond de la place mage sive ancien cimetière de la ville » (Archives Millau, repert. f°24- 1355).

Cette section de la voie partait du « ga de las olmièras » (répert. f°251-1334) descendait par la rue du Barry et, après avoir fait un coude en face la place Foch, traversait le Tarn, et grimpait sur les flancs du Larzac.

C’était surtout la rue « directe », elle constituait jadis l’un des deux axes de la ville (l’autre axe ou rue directe étant la rue de la Capelle).

Longtemps appelée « Rue de las Torres », en raison des nombreuses maisons à tours, propriétés de familles riches, (dont il reste le monumental Beffroi) et portes qui se trouvaient dans son tracé, elle a longtemps conservé son cachet de rue moyenâgeuse. Elle formait d’ailleurs à cette époque l’artère la plus vivante de Millau. On l’a successivement appelée rue : de la Mersaria, de la Pelissaria, ou encore de la Sabataria. Ces appellations venant de l’occitan évoquent sa fonction économique et commerciale. De nombreuses corporations y tenaient donc boutique. Des marchands négociaient des articles de mercerie, chaussures, vêtements de peau et de fourrure.

La rue Droite est la plus longue parmi celles de l’antique cité, traversant Millau d’est en ouest, entre le causse du Larzac et le causse Rouge.

La rue Droite. (© Millau il y a 100 ans, en cartes postales anciennes)

Comme l’indique Léon Roux (1858-1935), « La rue droite était la principale rue, parce qu’elle était la plus centrale. C’était et c’est encore une ligne médiane divisant la ville en deux parties à peu près égales, ligne tracée d’une main un peu tremblante par des générations se succédant depuis des siècles. Elle était surtout la rue du commerce, et surtout la rue des « marchands », rue du commerce et des marchands, ceci paraît une naïveté. Mais non, du tout. Cette désignation de marchand qui est cependant générale à toute personne qui vend n’importe quelle marchandise, désignait à cette époque les seuls marchands de nouveautés : toiles, indiennes, mérinos, cachemire, soies, satins, reps, calicot… On disait : M. Agret, M. Calmels, M. Muret, M. Arnal, le « marchand » », mais M. Bagou était qualifié d’épicier, M. Caussignac de chapelier, M. Cros de grainetier. Les marchands n’étaient pas en boutique, ils tenaient magasin ». (Millau, hier et aujourd’hui, Messager de Millau, 5 mars 1932).

Vieille porte, rue Droite. (© Millau il y a 100 ans, en cartes postales anciennes)

Au XIXe siècle, la première partie de la rue Droite qui part du Boulevard de l’Ayrolle jusqu’au croisement qui descend vers la rue Peyrollerie s’appelait rue de l’Ayrolle (1835) en rapport avec la porte d’honneur qui se trouvait autrefois à l’extrémité de la voie donnant sur le boulevard à l’ouest. L’autre partie de la rue droite s’appelait : la Grande Rue. Puis au milieu du XIXe elle reprit son nom de rue Droite. Depuis des siècles, tous les rez-de-chaussée ont été occupés par des magasins qui n’étaient pas toujours à l’abri des cambriolages : « Un vol audacieux a été commis dans la nuit du 11 au 12 juin 1890 au préjudice de M. Salson, marchand de nouveautés, rue Droite. Des malfaiteurs se sont introduits dans son magasin à l’aide de fausses clefs. Un chien couchait là, mais en lui donnant quelque bon morceau de viande, ils ont su le rendre muet. Ils ont tout fouillé et n’ont pu trouver qu’une somme de 50 francs, qu’ils ont emportée. Sur le coffre fort, ils ont exercé plusieurs pesées sans pouvoir venir à bout de l’enfoncer. La justice informe. » (Journal de l’Aveyron, 14 juin 1890).

Encore au début du XXe siècle, c’était la voie la plus fréquentée de Millau.

La rue droite a aussi été le théâtre de drames

Le mardi 14 juillet 1857, un terrible éboulement mérite d’être signalé ici, tant il a fait du bruit, si je puis dire, dans la cité du Gant, en voici le détail : « Vers onze heures et demie du matin, un bien triste évènement a mis en émoi la population de Millau. Une partie du mur de la maison du sieur Paul Malzac, située dans l’immeuble de la rue Droite, est tombée sur le toit d’une maison contiguë, qui s’est affaissé et a entraîné, dans sa chute, le plancher du second étage. Dans cette partie de la maison se trouvaient, le sieur Jean Beaumelou, fabricant d’allumettes chimiques, et une petite fille, âgée de 8 ans, nommée Sophie Treilles, aidant ce dernier dans son travail. Ils ont tous les deux disparu sous les décombres. A l’arrivée des premiers secours, Beaumelou a été retrouvé vivant : une poutre tombée obliquement au-dessus de lui l’avait préservé d’une mort certaine ; il a reçu, néanmoins, de très fortes contusions. La petite Treilles avait été également ensevelie sous les ruines, un grand nombre de personnes  se sont mises à l’œuvre pour continuer les recherches. Après une heure d’un travail opiniâtre, exécuté au milieu de l’anxiété générale… on est parvenu à déblayer le premier étage et on a découvert le cadavre de la pauvre petite, dont la tête avait été complètement écrasée. Le toit de la maison, avait en s’écroulant, enflammé une grande quantité d’allumettes chimiques et déterminé un incendie ; mais, grâce aux prompts secours et à l’habileté des sapeurs pompiers, le feu a été bientôt éteint et l’on a pas eu à déplorer un nouveau sinistre… Dans sa chute, le mur du sieur Malzac n’a atteint et renversé que la moitié de la maison ; l’autre partie est restée debout. Cette maison appartenait au nommé Joachim Tiquet, marchand à Aguessac, et était habitée par Beaumelou. Les pertes sont évaluées à environ 3000 francs. » (L’Echo de la Dourbie, 18 juillet 1857)

En 1895 : « Un énorme moellon s’est détaché le 7 septembre, vers une heure de l’après-midi du haut de la tour du Beffroi et est tombé dans la rue avec un fracas épouvantable. Il n’y a pas eu d’accident, mais l’émotion a été vive dans le quartier. » (Messager de Millau, 14 septembre 1895).

Plus proche de nous, en 1932 : « Un ouvrier de la voirie municipale, M. Lavabre, âgé de 34 ans, se trouvait sur la première plate-forme de la tour du Beffroi. Il enlevait les ampoules du vieux monument historique posées le jour du 14 juillet, lorsqu’à la suite de vertige ou pour toute autre cause, il est tombé dans le vide sur le pavé de la rue Droite, d’une hauteur de 22 mètres. La mort a été instantanée et le docteur Bompaire, qui se trouvait sur les lieux au moment de l’accident, n’a pu que constater le décès. » (Journal de l’Aveyron, 31 juillet 1932).

En 2008, de janvier à juin, on refit une beauté à la voirie. Un dallage en pierre reconstituée, similaire à celui des trottoirs de l’Ayrolle a remplacé le pavage en calcaire du Causse conçu quelque 20 ans avant par l’architecte Jean-Bernard Doucet-Bon. Le chantier lui avait été confié dans le cadre d’un projet de réhabilitation du vieux Millau. A l’époque, les réseaux d’eau étaient en pierre et la rue encore goudronnée. Le « décroûtage » de l’ancien revêtement, mais aussi une revalorisation patrimoniale avec une opération façade a été réalisé en 2009. La rue Droite a depuis retrouvé une nouvelle jeunesse au grand bonheur des commerçants.

Marc Parguel