Patrimoine Millavois : Le Puech d’Andan

Le puech d’Andan ou Puech d’Ondon, est un des pics qui dominent Millau. Son nom lui vient du village d’Andan, disparu depuis cinq siècles. On sait que le mot « Puech »  signifie sommet. Le terme ande est un préfixe augmentatif synonyme de grand. Puech d’Andan signifie : grande éminence. Comme dirait Jules Artières dans « Millau à travers les Siècles » (1943) :

« Le Puech d’Andan, que nous dénommons « Piétondon » : Olp é de Piétondon, St-Germo es ossetat, dans notre langue maternelle, est cette éminence, d’où l’on jouit sur le Tarn, les Causses et le Lévezou, d’une vue magnifique. On sait que le mot « Puech » en roman, « Puy » en français, « Podium » en latin, « Poggio » en Italien, « Puits » en Catalan signifie sommet. Il se retrouve dans 170 lieux habités de notre département. Ce vocable s’est perpétué dans beaucoup de noms propres : Puech, Delpuech, Dupuis… »

Celui-ci est situé au Nord de Millau et à l’Est de Saint-Germain ; son sommet le plus élevé est à 884 mètres d’altitude, formé d’un plateau séparé en deux parties par le ravin de Montels. Il dépasse de 43 mètres la « Pouncho d’Agast », qui lui parait supérieure. De ce fait, c’est le belvédère de la région millavoise qui offre les plus vastes panoramas. Sa plate forme peu étendue permet d’en faire le tour en une seule excursion pédestre.

Observé de la plate-forme du Larzac, il est séparé des Grands Causses par la fracture du Tarn, et se présente comme une butte de forme tronc pyramidale dressée au centre du triangle équilatéral de 5 à 6 km de côté, formé par le Tarn, de Millau à Aguessac, par la Barbade, d’Aguessac à Saint Germain et le ruisseau de Pourcayras de Saint Germain à Millau.

Vue d’ensemble.

Ses flancs ne forment pas un talus régulier, mais présentent des épaulements immenses formés par le glissement sur leur base d’énormes pans de la butte primitive. Le plus considérable est celui de l’Est entre Solanes et Saliès : il mesure 6 à 700 mètres. Ajoutons ces quelques lignes rédigées par Juliette Andrieu :

« Ce puech se présente comme une protubérance insolite, comme une arche abandonnée par le reflux de quelque déluge dont la proue regarderait l’Orient et la poupe l’occident. Apparenté aux Causses voisins par son sol et sa structure, ce Puech n’aurait-il pas fait corps avec eux aux époques les plus reculées ? L’eau ayant toujours vaincu la roche la plus dure, ne serait-ce pas le Tarn qui, pour se frayer un passage aurait miné leurs assises, jour après jour, jusqu’à la séparation ? Quoiqu’il en soit, du haut de ses promontoires, tel une vigie il scrute l’horizon depuis la nuit des temps. » (Grimpons sur le Puech d’Andan, Journal de Millau, 1er juin 1979)

Au pied de la hauteur centrale, au contact des marnes sous-jacentes, jaillissent des sources dont les plus importantes ont déterminé l’emplacement des mas et des églises champêtres : Veyrac, la Martinerie, Solanes, La Borie Blanque, Sauvebiau, Montels, Fontanet…Lieux dits : les Dourines, Colombe, Pas de la Louve (D’après cadastre, section B, 1910), les églises (aujourd’hui disparues) de St Eusébit dans les environs de Prignolle, de Troussit, à 300 mètres à l’Ouest de Solanes. Autour du Pic, les terres qui ne sont pas couvertes par celles venues des sommets, conviennent à la culture des céréales, de la luzerne, des arbres fruitiers, de la vigne.

Vue depuis Saint Germain.

Le Puech d’Andan projette sa grande ombre sur le village de Saint Germain jusqu’à ce que le soleil en émerge. La lune en son plein, comme d’un tremplin y prend son essor pour s’élancer à la poursuite des nuages.

En se fixant à sa végétation, le givre, en hiver, lui fait une parure étincelante mais si c’est un voile de brume qui s’y accroche ne dit-on pas : « Se lou Puèch met soun capel, Pastre, prem toun mantel » (Juliette Andrieu). C’est la plus intéressante des montagnes qui entourent Millau. Pour y accéder, il faut emprunter l’un des multiples sentiers qui, de ses flancs, convergent vers sa cime, subir la griffe des ronces, la gifle des branches et s’agripper, sans lâcher prise, alors que la pierraille se dérobe sous vos pas en petites avalanches.

Mais quel enchantement lorsque, un peu essoufflé, on débouche sur un plateau recouvert d’herbes folles, piquées de fleurs, de buis, de genévriers…(paradis du chasseur, du randonneur et du berger dont les brebis marquent le passage des lambeaux de leur toison !).

En montant vers le Puech d’Andan.

Le Puech présente de nombreux vestiges des temps passés. La présence de caps barrés (fortifications primitives établies sur les promontoires du plateau, en à-pic de deux côtés et fermés par un barrage de pierres du côté accessible) en ces lieux nous rappellerait, s’il en était besoin, que tout au long de l’histoire, il a toujours fallu se défendre contre l’assaillant. Les traces d’une occupation sur cette hauteur (VIIIe siècle avant notre ère au Ve siècle après J.C.) sont révélées par l’Abbé Frédéric Hermet au XIXe siècle. Une information reprise par Albert Carrière qui évoque le site dans sa communication sur les caps barrés de la région de Millau :

« Le bord de la cime du Puech d’Ondon qui domine la vallée du Tarn, se termine par deux ou trois « caps-barrés » : l’un sur Aguessac, l’autre sur Millau. Le plus important est sur la corne d’Aguessac. Son barrage de pierres et de terre mesure environ 80 mètres de long. A son extrémité Est, il ménage une entrée de quelques mètres, tandis qu’à l’Ouest, il s’éboule sur la pente abrupte. A l’intérieur, il est longé par une bande nivelée et gazonnée d’une dizaine de mètres de large, tandis qu’au-delà, jusqu’à l’extrême pointe, l’enceinte hérissée de pierres est vierge de tout travail humain. Le second sur la corne de Millau, est beaucoup moins fort,c’est-à-dire moins long et moins large, mais réserve une entrée à un bout et s’éboule sur la pente à l’autre bout. On y voit quelques fragments de briques à rebord… Le troisième, si c’en est un, pare en écharpe le versant droit du ravin de Montels. A ces barrages, il faudrait ajouter un dolmen sur la partie orientale du puech appartenant au domaine de Veyrac, dolmen détruit et dont on ignore l’emplacement » (Par monts et par Vaux, Midi Libre, 11 octobre 1953).

Détail de la table d’orientation de la Pouncho d’Agast.

Au Moyen Age sur ce « puech », comme sur les autres points élevés entourant Millau, on envoyait des sentinelles faire le guet ; on voit souvent dans les comptes consulaires, des mentions du genre de celle-ci, qui date de l’époque des routiers : « A XI de may (1422) mezem bada en Andon per paor de las gens d’armas » (le 11 mai, on met un guet sur le Puech d’Andan par peur des hommes d’armes); et de l’époque des guerres civiles entre calvinistes et catholiques du XVIe siècle : « sept sous à Blaise Balcous et Ysaac Lagarde, laboureurs (gens de la terre, paysans) envoyés en sentinelle au Puy d’Andan, pour voir si les troupes qui estoient au village d’Aguessac, qui s’en alloient au siège de Cornus, s’approchaient de la présente ville ». (Jules Artières, Messager de Millau, 15 janvier 1910).

Non loin du sommet du puech d’Andan se trouve un abri de modeste dimension circulaire. Clos par un mur en pierre de taille et ouvert par une porte à linteau, il domine Millau et le village de Saint Germain. La présence de canonnières de part et d’autre de la porte d’entrée ainsi que le système de fermeture rappelle son rôle de poste de surveillance. Idée confirmée par Albert Carrière :

« On y a trouvé des briques à rebord (époque romaine), une anse d’urne, un tesson de pot de fleurs…. Les gros blocs taillés de l’entrée, les trous de la barre qui servait à fermer la porte, laissent croire qu’elle fut d’abord un refuge soit pour l’homme, soit pour les animaux. Si ces cornes ne portent pas trace de barrage, c’est que les flancs abrupts de la cime suffisaient à sa défense et qu’il suffisait d’y établir des postes d’observation (Mémoires de la Société des Lettres de l’Aveyron, t. XXI, 1921)

« Cette grotte si bien décrite par Albert Carrière ne peut être que la « Jasse des Fadarelles » la grotte des fées d’où sont sortis dans le passé, tant de légendes merveilleuses aujourd’hui tombés dans l’oubli » (Juliette Andrieu, J. de Millau, Grimpons sur le Puech d’Andan, 1er juin 1979).

L’abri du Puech d’Andan.

En 1907, un article ressemblant à un conte publié dans le « Messager de Millau » et intitulé « La louve du Pic d’Andan » nous relate l’histoire d’un chasseur qui, passant près de cet abri dont nous venons de parler, y rencontra un déserteur que tous les gendarmes du secteur recherchaient. Après avoir sympathisé avec lui : « Debout, l’inconnu m’invite à m’asseoir et m’offre pour siège une pierre pareille à celle où il était assis : j’accepte et nous lions conversation. »

Le déserteur se confie et dit que dans cet abri il se nourrit du lait de sa chèvre. A cette époque, dans les récits, il est souvent question du loup… mais laissons l’homme s’exprimer et les archives parler :

« Depuis que je me cache dans ce trou, je me nourris du lait d’une chèvre du domaine de St Antéjax ; tous les jours la petite bête m’apporte son lait. Ce matin je la regardais partir, quand une louve fond sur elle ; je me précipite, en criant : haro ! L’animal carnassier prend la fuite ; mais la petite chèvre est étranglée… (…)Seul et m’apitoyant sur le sort de la petite chèvre, je me dis : « Si le carnassier venait prendre sa victime, ce qui est dans les habitudes de ces fauves, je pourrai lui faire payer cher son méfait. Je me blottis dans la grotte. Le crépuscule commençait à peine que j’aperçois la louve revenant : elle s’arrête, flaire et d’un bond se jette sur la morte. J’épaule mon fusil : pan, pan ! la louve est morte. J’accours et, fier de mon exploit, je m’écrie : « l’innocence est vengée et le crime puni ». ». (Messager de Millau, 12 janvier 1907).

Intérieur de l’abri du Puech d’Andan.

Faits divers. Le cadavre du pic d’Andan (1892).

« Nos lecteurs se rappellent que le 1er mai dernier, il fut découvert, au bas du pic d’Andan, le cadavre d’un homme enchevêtré dans des broussailles et dont la figure, affreusement ravagée par des oiseaux de proie, n’avait plus aucune forme humaine.
Il fut impossible alors de constater son identité, mais son costume permit d’établir son signalement d’une manière assez précise pour que M. Sabatier, procureur de la République pût procéder à des investigations fructueuses.
Aujourd’hui l’identité de ce malheureux est reconnue. Les initiales de sa chemise H.C. correspondent au nom de Clément Henry, qui exerçait la profession d’architecte à Perpignan. Voici dans quelle circonstance il était venu finir ses jours à Millau.
D’abord ce Clément Henry donnait depuis quelques temps des signes d’aliénation mentale et ses trois frères, qui habitent Perpignan, l’avaient envoyé à Paris afin de lui faire subir un traitement. A cet effet, un billet pour lui avait été pris en destination de la capitale, mais ce pauvre diable descendit du train à Millau, afin de visiter notre ville. Il alla prendre un repas à une auberge ; puis se rendit au café Carnac, où il ne put payer sa consommation faute d’argent.
La police avertie s’empara de lui et l’enferma au violon où il coucha, et le lendemain on le fouilla.
Il n’était possesseur que d’une médaille et d’une pièce d’or de 10 francs dont il déclara la provenance. Le commissaire s’aperçut alors qu’il avait affaire à un déséquilibré. Conduit à la gare pour lui faire reprendre sa route, M. Clément Henry réussit à esquiver le train et dirigea ses pas vers le lieu où longtemps après son cadavre était trouvé.
Y a-t-il suicide ou accident ? C’est ce qu’on ne pourra jamais savoir.
La montre trouvée sur lui a été réclamée par la famille, qui a pris à sa charge les bois de sépulture faits par l’hospice. Ajoutons que dans cette affaire la conduite du Procureur de la République mérite d’être signalée, car c’est à cette sagacité qu’il a été possible de reconnaître l’origine de Clément Henry » (Journal de l’Aveyron, 1er juin 1892).

Carte postale de 1903.

Revenons au Mas d’Andan qui a disparu depuis plus de cinq siècle : Au XIVe siècle, un Millavois portait le nom de Bernard Dandan ou Dandon. Au XVe siècle, « la borio des Andan » (la ferme d’Andan) appartenait à Raymond Mayrose, marchand de Millau, famille d’industriels millavois, d’où est issu le cardinal Mayrose qui fut évêque de Castres. Au siècle suivant, ce territoire passa au « Seinhen Pons Molinier » et le compois ou matrice cadastrale de l’époque (1528) s’exprime ainsi : « Senhen Pons Molinier… tot lo « territori Dandon, (toute la contrée d’Andan) compres to so que es estat de Dozo et la Vayssieyra, et tres eminas del camp de Pogetz…tot atocan ». Il était imposé pour 71 livres 5 sous.

A quand remontaient ce « Mas d’Andan » ? Une première occupation apparaît sur les deux hauteurs au Bronze final III b. et se poursuit au premier âge du Fer (Labrousse 1972, A.Vernhet 1994). Ensuite, un habitat fortifié est indiqué au départ du ravin de Montels pour le 1er siècle avant notre ère. Sur toute la partie Ouest du pic, on trouve de la céramique gauloise commune, des fragments d’amphores italiques Dressel 1, des monnaies de Marseille (Labrousse, Information archéologiques, Millau, Gallia, 32).

Millau vu du Puech d’Andan.

Des vestiges, murs, tegulae, canalisations en terre cuite, céramique sigillée de la Graufesenque, poterie commune, poids de tisserand, meules en basalte, se retrouve dans la partie Ouest des hauteurs du Puech d’Andan, avec une extension sur le versant sud en direction de l’actuelle ferme de Montels, marquant une occupation du sol durant le Haut empire (D’après De Condatomagus à Amiliavus, quelle filiation ? Mémoire de Maîtrise présenté par Christophe Saint Pierre). Au Bas empire, l’occupant abandonne la partie Ouest pour se déplacer sur l’éperon Est. On a retrouvé les traces d’un sanctuaire de hauteur, associé à un habitat (Louis Balsan, Temples et fana des Rutènes, Revue du Rouergue,1961). On a trouvé également comme mobilier des fragments de vases à décor estampé (Bourgeois, Revue Archéologique de Narbonnaise, 1980) et des céramiques communes du Ve siècle de notre ère.

Marc Parguel