Patrimoine millavois : Le Vieux Moulin (deuxième partie)

Vers 1840, le vieux moulin change d’aspect, il empiète davantage sur le tablier du pont. Lucien Aldebert fabricant tanneur à Millau et Jean-Antoine Alègre, propriétaire à Aguessac succèdent à Joseph Laurens, dans la copropriété des moulins à blés du Pont Vieux. L’usine s’adosse à ce moment-là à la tête aval de l’édifice, contre la seconde pile. Cinq turbines dont une extérieure au bâtiment mettent en jeu le moulin et tout ce qu’il compose (23 octobre 1851, Archives départementales de l’Aveyron, 305 W27)

En 1855, la commune de Millau compte cinq moulins à blé en activité. Les tarifs de mouture varient d’un moulin à l’autre.

Le meunier du Pont Vieux se fait payer 0,50 franc et garde un kilogramme de son par hectolitre de blé (P.Edmond Vivier, Archives municipales, 4D 87).

Restes du vieux pont.

Inventaire du vieux moulin

L’ouvrage « Les moulins de Millau » nous donne la suite des évènements :

« Le 17 avril 1864, les deux copropriétaires, Joachim Guy, qui remplace Lucien Aldebert, de Millau et Louis Allègre, héritier de Jean-Antoine Alègre, d’Aguessac, en présence de leurs fermiers Louis Christol et François Jules, meuniers associés au moulin de Massebiau, en 1864, et au moulin de la Roque en 1872, font expertiser leur moulin…
Deux experts, Pierre Daurat charpentier à Millau et Jean Maury meunier demeurant à Rivière, examinent consciencieusement tout l’appareillage et évaluent la valeur marchande de chaque objet.
De cet inventaire, il ressort que le moulin du Pont Vieux possède trois jeux de meules, trois blutoirs , un crible à nettoyer le blé, le tout mis en jeux par cinq rouets moteurs, décrits et estimés ci-dessous :
– Un premier moulin blanc, en pierre de la Ferté (la meule courante de 24 cm d’épaisseur, estimée 367,50 f. ,la meule gisante de 25 cm d’épaisseur, estimé 395,50 f., avec tous les agrès, le banc en bois et son levier en fer, la grénoire, le rouet, la chandelle, fer de meule, nille, patin, manchon, encastre, arescle, frayon en fer et fonte, chevalet et trémie, petite crémaillère, boitard, le tout estimé 1111,80 f.)
– Un deuxième moulin blanc, en pierre de la Ferté, (la meule courante de 27,7 cm d’épaisseur estimée 409,50 f., la meule gisante de 27,4 cm d’épaisseur, estimée 399 f. et les agrès. Le tout estimé 1099,50 f.)
– Un troisième moulin brun, en pierre de Saint-Beauzély ( la meule courante de 20 cm d’épaisseur, estimée 36 f., la meule gisante de 21,5 cm d’épaisseur, estimée 36,90 f. , et les agrès… Le tout estimé 395,90 f.)
Les trois moulins ont chacun leur rouet en bon état. Le total de l’inventaire, y compris le moteur des manèges, un rouet, trois blutoirs, un crible à nettoyer le blé, le moteur des bluteries, un rouet, s’élève à 6104,88 f. » (Société d’Etudes Millavoises, éditions Lacour-Ollé, 1993)

Le 3 mars 1877, on peut lire par voie de presse la mise en vente aux enchères, prévue pour le 16 du même mois du moulin à blé dudit Pont, au Palais de Justice. Son revenu annuel est évalué à 2 600 francs, et la mise à prix est fixée à 16 000 francs (Le Millavois, 10 mars 1877). Les acheteurs du vieux moulin, Jean Alric, propriétaire, et Jules François, meunier, ne le gardent pas longtemps. En juin 1878, ils le remettent en vente.

Le vieux moulin en 1900.

L’entreprise familiale Sorro

Jacques Sorro, patron tanneur, devint propriétaire du moulin du Pont Vieux. A partir de ce moment-là, on renomme l’édifice : Moulin Sorro. Il fait l’acquisition de trois meules à froment : désormais l’on produit de la farine de boulangerie.

Le 19 octobre 1883, il demande l’autorisation d’élargir le pont, devant la porte de son usine ; il veut substituer à deux poutres en bois actuellement pourries, deux poutres métalliques sur lesquelles il lui sera possible d’établir les appuis nécessaires à la couverture d’un hangar qu’il se propose de construire sur cet emplacement (Archives départementales de l’Aveyron, 305 W 27).

Autorisation acceptée, mais les manœuvres de Sorro feront perdre énormément de valeur au moulin. Il surélève le bâtiment, fait remplacer les meules de grés ou de tuf par des meules en silex venant de Seine-et-Marne.

Ces importants travaux réalisés, donne au moulin et à la pile sur lequel il repose leur aspect actuel.

Jacques Sorro donne ensuite à son moulin une autre destination. Il le convertit en moulin à tan. Les écorces de chêne broyées servent aux ateliers de tannage des peaux, nécessaires à l’activité peaussière de la ville, dont la sienne, au « Cap del Barry ».

Tandis que deux de ses fils assurent la succession dans la profession (Usine Sorro Frères), Jacques Sorro décède en 1886.

En 1906. La pile du moulin côté nord supporte les glissières des vannes motrices des roues et turbine. Sur la face ouest, l’arbre de transmission de la roue en escargot est tenu par deux paliers (J.-P. Azéma).

De l’usine Sorro à la Minoterie Treilles

Albert et Jules Sorro entrent en contact, en 1908, avec G.C.Dumont, ingénieur des Arts et Manufactures, directeur des usines du Pont de Saint-Uze, près Saint-Vallier (Drôme) en vue d’installer au moulin du Pont Vieux, trois turbines commandant une génératrice électrique. Ces trois turbines, leur système de transmission et de vannage, leur transport à Millau et le montage mécanique reviennent à 22 400 francs (devis du 24 février 1908, Archives famille Treilles, les moulins de Millau, 1993). Faute d’entente, ce projet ne verra pas le jour.
Deux ans plus tard, C’est à Eugène Treilles qui est rentré dans la famille Sorro par un marige, que revient le mérite de la transformation de fond en comble du moulin.

Celui-ci redonna au Moulin sa mission première : moudre du blé. Et dès janvier 1910, les ouvriers débarrassent le moulin du pont vieux de son ancienne mécanique, à l’exception d’un jeu de meules de pierre, remplacée par du matériel flambant neuf.

En seulement six mois, celui qu’on appelle vieux moulin est de nouveau flambant neuf. En mars 1910, il est équipé par une entreprise de Tours. Ce moulin par Cylindres et Plansichter Lafon travaillera environ 200 kilos de blé à l’heure.

Notons que la physionomie du moulin a en plusieurs décennies bien changé. Le bâtiment a été entièrement reconstruit, perdant ses vieux colombages. Le moulin à nouveau converti en minoterie est désormais équipé d’appareils à cylindres cannelés et de plansichters.

En septembre 1910, par voie de presse Eugène Treilles prévient : « boulangers, grainetiers, propriétaires et fermiers qu’il vient de monter un moulin perfectionné à cylindres et à plansichters pour la mouture à façon ». (Messager de Millau, 17 septembre 1910).

La minoterie fonctionne sous la direction M. Guibert habitant Saint-Georges de Luzençon, ancien contremaitre de M. Guillot (le minotier fermier du moulin de la Roque).

Un malheur allait le frapper en plein travail : « Mardi 18 octobre, vers deux heures et demie du soir, M. Eugène Guibert, contremaître à la minoterie Treilles, était occupé à mettre du blé dans une trémie. Pendant qu’il se livrait à cette opération, un des écrous d’un arbre de transmission tournant tout à côté lui prit la veste et entraîna le malheureux dans son mouvement rotatif. Aux cris poussés par la victime un des employés qui travaillait à l’étage au-dessus s’empressa d’aller arrêter le moulin et porta secours au blessé. M. le docteur Bompaire, appelé en toute hâte, constata une double fracture de la jambe gauche et des contusions sur différentes parties du corps. L’état de la victime, âgée de 32 ans, est grave. » (L’indépendant Millavois, 22 octobre 1910). Il s’en tira miraculeusement et fit marcher la minoterie une dizaine d’années, sous le patronage d’Eugène Treilles.

Vers 1910.

Après douze ans passés à la tête du moulin du Pont Vieux, Eugène Guibert quitte la minoterie et Eugène Treilles propriétaire donne à ferme son usine à Gabriel Bousquet, meunier de Lodève (Messager de Millau, 12 août 1922). D’après les enquêtes faites sur les usines hydrauliques cette année-là, la hauteur de chute du moulin est de 1,10 m.

En 1929, la société électrique « Sorgue et Tarn », envisage l’achat sur site. Eugène Treilles lui délivre une option de la valeur de 350 000 francs (Archives familles Treilles, les Moulins de Millau, 1993).

L’année suivante, Eugène Treilles consent un bail pour six ans aux fils du précédent meunier : François et Henri Bousquet, pour un loyer annuel de 8000 francs.

Le vieux moulin en 1930.

Monument historique et cessation d’activité du moulin

Le 9 janvier 1932, le président de la République décrète que « les deux arches et les piles subsistantes du Pont Vieux, ainsi que la partie basse du moulin dit « Moulin du Roi », à Millau (Aveyron) sont classées parmi les Monuments Historiques. » Le décret exclut du classement la partie supérieure du moulin, ce qui n’est pas du goût du propriétaire Eugène Treilles, qui se sent dépossédé.

En effet, la partie classée est essentielle au bon développement de son usine, et une fois classé, il ne pourra plus vendre son moulin. Une enquête est menée et un nouveau décret, signé Albert Lebrun, président de la République, daté du 23 janvier 1934, annule le précédent et ne retient comme Monuments historiques, que les deux arches et les piles du Pont Vieux.

Entre temps, une crue mémorable le 30 septembre 1933 fit quelques frayeurs à notre vieux moulin dont des lézardes compromettent la solidité.

Le 30 septembre 1933.

Après 27 ans passés comme meuniers en tant que père et fils, le mois de juillet sonnera le glas pour l’entreprise familiale. En effet, la faillite des frères Bousquet est déclarée le 27 juillet 1937. Le moulin ne moudra plus jamais de grain de blé (Messager de Millau, 31 juillet 1937).

La bâtisse fut ensuite vendue à Eugène-Hyppolyte Tarruson, industriel millavois qui la revend en mars 1954 à la Ville de Millau : « Le moulin est construit sur une pile d’un ancien pont sur la rivière du Tarn et sur les fondations d’un péage accolé à cette pile » (Journal de Millau, 17 avril 1954).

Du musée à l’association des peintres et sculpteurs millavois

Placé idéalement à l’entrée sud de la ville, lieu de tous les passages, c’était l’endroit rêvé pour y placer le Musée. Mais le moulin ouvert aux quatre vents, dont les murs sont délabrés méritait une sérieuse restauration. Ce qui fut fait sous la municipalité millavoise de Charles Dutheil (maire de 1948 à 1965). Le musée dont une partie était aménagée dans le grenier de l’Hotel de Pégayrolles, eut une nouvelle vitrine dans le vieux Moulin, et Louis Balsan aidé de passionnés pu y présenter les trésors recueillis à la Graufesenque.

Quand le vieux moulin devint musée.

Fin 1957, la Société d’Etudes Millavoises vient y élire domicile.

D’autres inondations vinrent ébranler le Vieux Moulin, celle du 8 novembre 1962, et surtout la « Tarnade » qui eut lieu 20 ans plus tard le 8 novembre 1982, où l’eau était montée à 9m20 qualifiant cette sortie du Tarn de « Crue du Siècle ».

Le musée ayant déménagé définitivement à l’Hotel de Pégayrolles en 1987, le vieux moulin devint l’antre des peintres et sculpteurs millavois.

Le vieux moulin lors de la crue du 8 novembre 1982.

Restauration du Vieux Moulin (2015-2017)

Le Tarn, bien connu pour ses colères refit parler de lui à de nombreuses reprises depuis : en novembre 1994 où il atteint les 8,60m, le 23 janvier 1996, le 24 novembre 2003 où il atteint 6,95 mètres, le 21 octobre 2006, et le 3-4 novembre 2011. Le pic de cette dernière crue a été atteint à Millau vendredi 4, à sept heures du matin : 6,40 mètres au Pont Lerouge. Suffisante pour mettre à mal le vieux moulin. Déjà victime des aléas du temps et des va-et-vient incessants de la rivière, la bâtisse a souffert particulièrement de cette dernière avarie.

Une partie de l’avant-bec triangulaire s’est effondrée, entraînant l’apparition de nouvelles fissures le long de l’arche. Inquiète par la tournure des évènements, l’association des artistes du vieux moulin qui loge dans les murs se voit contrainte de fermer sa porte au public le 30 mars 2012. Elle est relogée tout d’abord au 1er étage du logis millavois avant de déménager au 1er janvier 2013 au 1er étage de l’ancien Hôtel Dieu.

Après l’inspection des parties immergées par les plongeurs d’une société spécialisée venus de la Loire, deux employés municipaux et une équipe de l’entreprise Sévigné ont procédé le 26 septembre 2012 à la consolidation de l’avant-bec du Vieux Moulin, consolidation provisoire dans l’attente des travaux définitifs de maçonnerie.

Après une année 2014 dédiée aux études, appels d’offres, et autres procédures administratives, le programme de restauration entre en juillet 2015 dans sa phase active.

L’équipe municipale menée par Christophe Saint-Pierre nouvellement élu en 2014 reprit le dossier en main et ce fut l’un des premiers projets urbains mis en place.

A la faveur de l’étiage du Tarn, la première phase a consisté de juillet à décembre 2014, a consolidé les deux arches restantes, notamment l’avant-bec situé sous le moulin. La ville a retenu l’entreprise de maçonnerie Muzzarelli et Fils, basée au Bosc (34) pour la partie maçonnerie et Théron et Fils, de Lodève, pour la serrurerie-métallerie. Un fragment de meule a été récupéré lors du curage du plan d’eau.

Sur les deux becs, ces avancées de pierres situées à la base du moulin, des barres métalliques ont été apposées en 2016 pour renforcer l’ensemble fragilisé par la violence du Tarn. Côté soubassement, les joints des pierres calcaires, dont certaines ont été remplacées puis vieillies pour ne pas nuire à l’ensemble du bâti, ont été refaits en l’espace de deux semaines. Fin septembre, on évalue à 441 123 euros le cout de la restauration du vieux moulin. La fondation du Patrimoine au 28 septembre 2016 avait apporté 7000 € d’aide. Il restait à refaire l’enduit des façades, la toiture en tuiles et en lauzes, et rénover les espaces intérieurs.

© Michel Séguret

Reconnu pour ses qualités patrimoniales et historiques et notamment l’histoire industrielle, le vieux moulin a été inscrit au titre des monuments historiques en 2016.

Le mercredi 21 juin 2017, l’inauguration du « nouveau » vieux moulin a eu lieu. Pour tous les présents lors de cet évènement, c’est une véritable victoire pour le patrimoine local. L’association des Peintres et sculpteurs Millavois a pu regagner les lieux le 8 août 2017. Le vieux moulin est désormais à nouveau prêt à défier le temps et les flots capricieux du Tarn.

Marc Parguel