Il est presque minuit ce mercredi 14 septembre 1814. Depuis quelques minutes, le tocsin retentit dans le clocher octogonal de l’église de Creissels et très vite, les cloches des églises de Millau répandent à leur tour l’alerte dans toute la ville. Réveillés en sursaut, les Creissellois et les Millavois sortent dans la rue ou se mettent à la fenêtre. Un spectacle hallucinant s’offre à leurs yeux. Des fenêtres du château de Creissels s’échappent des flammes qui illuminent tout le village.

Dans toutes les rues de la ville de Millau s’entendent les cris : « Au feu ! Au feu ! Vite, vite ! A Creissels ! A Creissels ! » Les hommes, les femmes et même les enfants courent vers le lieu du sinistre. Au village, à partir des places de Carbon et de Planadieu jusqu’au Plô de l’église, tous les habitants ont rapidement formé deux chaînes pour se passer de main en main les seaux en bois remplis d’eau. Ils puisent l’eau dans le canal qui traverse le village du sud-ouest au nord-est en reliant les deux places.

Dessin prêté par Roger Boudes.

Dans le parc, le propriétaire des lieux, le baron Marc-Antoine de Gualy, tente de rassembler tous les occupants du château qu’il lui faut surtout dénombrer. Il manque deux personnes : la belle-sœur du baron, Mademoiselle de Saint-Amans, et une vieille religieuse infirme.

Soudain, les appels au secours des deux femmes fusent d’une fenêtre du premier étage du bâtiment central attaqué par les flammes.

Cernées par le feu, elles n’ont pas pu s’échapper. Sous la fenêtre, de Gualy fait placer deux matelas récupérés dans des chambres du rez-de-chaussée et exhorte la religieuse à sauter en premier. Celle-ci hésite, mais encouragée et aidée par mademoiselle de Saint-Amans à enjamber le rebord de la fenêtre, elle se jette dans le vide.

Malheureusement elle tombe au bord des matelas et rebondit violemment sur le sol. Elle hurle de douleur en se tenant la jambe gauche. Transportée plus tard à l’hôpital de Millau, il sera diagnostiqué une fracture du col du fémur. Pressée par les flammes, mademoiselle de Saint-Amans saute à son tour sur les matelas. Elle se relève et se précipite en pleurs dans les bras de sa sœur, la baronne Louise de Gualy, née de Saint-Amans. Elle a la figure noircie et les cheveux brûlés, mais elle ne souffre que de légères contusions.

Pendant ce temps, les villageois ont attaqué l’incendie qui se propage au toit de l’aile est. Au fur et à mesure de leur arrivée, les Millavois s’intègrent dans les chaînes et les seaux parviennent plus vite au château. Enfin monsieur Montels, architecte à Millau, arrive à son tour sur les lieux. Comme à cette époque il n’y a pas encore de corps de sapeurs-pompiers à Millau, Montels, depuis plusieurs années, s’est porté volontaire pour diriger la lutte contre les incendies. Il a donc acquis une solide expérience. En outre, il s’est entouré d’une équipe de bénévoles constituée surtout par des maçons, des charpentiers et des couvreurs.

L’architecte rejoint de Gualy dans le parc. Après un court temps de réflexion, il l’informe de son intention de manœuvre pour faire « la part du feu » afin de sauver l’aile ouest. Il délimite l’espace où le feu pourra s’étendre sans dépasser une zone vide créée par un contre-feu. Ayant reçu l’assentiment du propriétaire, Montels donne ses directives à son équipe en leur fixant la mission suivante : « à partir de la gauche de l’entrée du bâtiment central et sur toute la largeur dudit bâtiment, créer une brèche de cinq mètres de large en détruisant murs, cloisons et toit, afin d’empêcher le feu de progresser vers l’ouest et finalement de le circonscrire ».

Sur ces entrefaites, le sous-préfet de Millau, Jean-Pierre Randon, originaire de Saint-Jean-de-Bruel se présente à l’entrée du parc. Il est accueilli par le maire de Creissels, Louis Maury, qui le conduit vers le baron et l’architecte. Ce dernier lui rend compte de la situation et des dispositions prises.

Gendarmerie royale des départements. Gendarme à cheval.

Peu après, le lieutenant Martin qui commande la lieutenance de gendarmerie de Millau pénètre dans le parc avec six gendarmes à cheval. Au même moment, la religieuse est étendue par le curé de Creissels et son vicaire dans une jardinière à quatre roues pour être transportée à l’hôpital.

L’officier désigne deux gendarmes pour escorter la malheureuse à Millau. Elle est accompagnée par l’abbé Joseph-Julien de Gualy qui sera évêque de Carcassonne de 1824 à 1847.

Les armoiries de l’abbé Joseph-Julien de Gualy.

Le vicaire invité par son frère Marc-Antoine a été réveillé comme tous les habitants du château par les cris d’un fermier du village. Aussitôt, il est allé sonner avec ardeur le tocsin, après avoir averti l’abbé Canac. Celui-ci, originaire de Saint-Affrique, est curé de Creissels depuis 1802.

L’intensité de l’incendie ne faiblit pas en dépit de l’intrépidité et du zèle des habitants auxquels se sont joints de nombreux membres de la « cohorte urbaine » amenés par François d’Albis (ou Dalbis décédé le 7 janvier 1832), maire de Millau et Conseiller général.

Organisée dans les villes et placée sous la responsabilité du commissaire de police, la cohorte avait pour mission d’assurer la sécurité intérieure, de maintenir la tranquillité dans la cité et de garder les établissements publics.

Soudain, avec un bruit épouvantable, tout le toit du bâtiment de l’aile est s’effondre. Une nuée d’étincelles et de débris incandescents jaillissent dans le ciel provoquant un spectacle fantasmagorique. Saisis d’effroi, les témoins poussent une immense clameur qui retentit jusqu’à Millau. Du haut de la place de l’église, les gendarmes s’assurent que les projectiles n’ont pas mis le feu à des maisons du village en contrebas.

Les heures passent. Le jour se lève laissant apparaître les ravages causés par le sinistre. Pourtant au sein des chaînes, les combattants du feu ont fait preuve durant toute la nuit de la même ardeur, mais la lutte était inégale. Heureusement, l’équipe de Montels a réussi à ouvrir une brèche importante qui a permis de sauver la partie ouest du château.
A huit heures, le feu est enfin maîtrisé. Creissels est sauvé.

Mais les dégâts sont considérables. L’incendie a consumé l’aile est et le corps central, soit les deux tiers de l’ensemble des bâtiments. En outre, lors de l’enquête, il sera déclaré que « tous les meubles ont brûlé, l’argenterie a fondu, les titres de propriété et la bibliothèque sont entièrement perdus ».

Le préjudice subi par monsieur de Gualy est très important. Comme la Compagnie d’Assurance contre les incendies, créée en 1786, a été supprimée par la Révolution en août 1797, le baron ne peut que s’exclamer avec beaucoup de philosophie et de foi religieuse : « Le Bon Dieu a voulu affliger toute la famille par ce funeste événement, puisse-t-il permettre que nous le supportions avec résignation et qu’il soit utile pour notre bonheur éternel… ».

Mais le sous-préfet de Millau est un homme qui prend le plus vif intérêt à toutes les personnes dans le malheur. Il va émettre des vœux à son autorité supérieure afin que le propriétaire du château soit indemnisé de toutes les pertes enregistrées.

L’histoire ne dit pas si sa requête a été accueillie favorablement…

Bernard Maury
Membre de la Société d’Etudes Millavoises

Avec mes remerciements à Roger Boudes pour le dessin de Creissels et à Richard Reynaud pour son aide technique.