Poincaré, celui qui préférait les Causses à Verdun

L’histoire qui suit est vraie, elle était racontée autrefois par nos aînés, le soir à la veillée, sur les Causses Noir et Méjean. Avec les années, le souvenir de celui qui préférait les fleurs aux fusils, les champs de blé à ceux des batailles s’est pratiquement effacé. Pourtant celui que l’on surnommait « Poincaré » mérite bien d’avoir sa place dans nos livres d’histoire locale. C’est pour réparer cet oubli que nous évoquerons ce personnage haut en couleur qui fut illustre en son temps : Clément Ruas dit Poincaré.

Nous sommes en août 1914, et dans les campagnes, c’est la pleine moisson. Les cloches se mettent à sonner, le garde champêtre annonce la nouvelle : la Grande Guerre vient d’éclater.

Tous les hommes valides sont mobilisés sur décret du Président de la République Raymond Poincaré, et, en l’espace d’une semaine, la vie au village est complètement bouleversée, on ne compte plus un homme entre 20 et 30 ans. Clément Ruas, journalier agricole de la région de Meyrueis ne fut pas du voyage. En effet il ne put répondre à l’appel de mobilisation, car à ce moment-là, il était réformé.

Aussi, se loua-t-il quelque temps dans les fermes qui manquaient de bras et son aide fut accueillie avec empressement par des fermiers souvent trop âgés pour entreprendre seul le travail de la terre. On espérait que la guerre n’irait pas au-delà de l’hiver, mais hélas, les combats redoublèrent d’intensité, il fallait envoyer d’autres soldats sur le front. Au début de l’année 1915, Clément Ruas repassa devant le conseil de réforme et cette fois-ci il fut reconnu apte à combattre. Adieu la liberté des Grands Causses, le voici incorporé dans un régiment d’infanterie. Il se battit courageusement lors des attaques de Champagne de septembre 1915 et c’est au cours de l’une d’elles (25 sept.) qu’il fut blessé au ventre, une balle lui ayant traversé l’abdomen.

Le bataillon en route (1915).

Replié à l’arrière, il fut hospitalisé à Royat (Puy-de-Dôme). Guéri, il obtint un mois de convalescence. Une fois finies ces semaines de repos, il regagna son dépôt de Béziers, le 12 décembre 1915.

C’est alors qu’il se prit de querelle avec un de ses chefs, en arriva aux mains, à la suite de quoi il résolut de prendre le maquis. Et le voici de retour sur les terres qu’il n’a jamais cessé d’aimer. Il monta sur le Causse Méjean pour se mettre à l’abri. Dans les premiers temps, il se terra on ne sait où, mais bien vite, la faim eut raison de sa bourse, et il lui fallait impérativement retrouver du travail. Comme la saison des récoltes approchait, il se présenta dans une exploitation agricole. Et malgré ses craintes, il fut accueilli avec bienveillance par des familles dépassées par leur travail.

A défaut de servir la guerre, il mit son énergie au service de la terre. Il alla ainsi d’une ferme à l’autre, d’un village à l’autre pour travailler, se loger, à la journée. Mais il était bien pauvre, c’était selon l’expression du pays : un missard. (un misérable). Les fermiers le surnommèrent à ce moment-là Gimarou (trimardeur). Son surnom comme nous allons le voir allait vite évoluer en une appellation plus illustre : « Poincaré ».

Ses allées et venues furent bien vite connues de la maréchaussée. La gendarmerie de Meyrueis pour le Causse Méjean et celle de Peyreleau pour le Causse Noir organisèrent des recherches. Mais plutôt que de le dénoncer, les familles du Causse cherchèrent à le protéger. Cependant, un beau jour de 1916, alors qu’à Verdun la bataille faisait rage, et qu’il se trouvait chez sa tante Léonie Graille au Maynial (commune de Veyreau), il faillit être saisi « manu militari ».

Le Maynial (Fonds Pierre Solassol).

Ce fait nous est retracé par André Maury dans un article paru dans la presse locale au début des années 1960 : « Surpris dans la cuisine d’une ferme, qui ne comportait comme issue que celle par laquelle entraient les gendarmes, le chemin de la fuite ne lui était pas facile. Que faire ? Il fallait agir vite. En un tour de main, le déserteur avait pu se cacher. Ouf ! Les deux serviteurs de l’ordre questionnèrent longuement les familiers de la maison. « Non, pas de fuyard dans la maison ! » Personne n’avait vu le déserteur. Les deux gendarmes n’en poursuivirent pas moins un long et minutieux interrogatoire, et établirent un laborieux rapport de plusieurs pages. Après avoir accepté, contrairement au règlement de boire et de manger…le temps de faire une bonne collation…ils se retirèrent, certes un peu dépités de n’avoir pu ramener, entre leurs deux chevaux, le français rebelle solidement enchaîné. Dans le fond, les deux pandores n’étaient quand même pas trop mécontentes. Ils étaient aussi enchantés du casse-croûte savouré que du copieux rapport qu’ils pourraient présenter à leur chef. A peine les deux gendarmes avaient-ils franchi le seuil que le journalier souleva le vaste couvercle du pétrin, où il s’était allongé et sur lequel les deux membres de la maréchaussée avaient rédigé leur rapport avec toute l’application requise et le style exigé. « Poincaré ne m’a pas encore eu », s’écria tout joyeux le déserteur, devenu tout blanc, au contact des parois farineuses du pétrin. « Poincaré ! », il n’en fallut pas plus pour le désigner désormais de cette glorieuse appellation. » (Sur les chemins Caussenards, Midi Libre).

Clément Ruas n’était guère épais pour se faufiler dans le pétrin sans se faire remarquer, il était également agile et rusé et avait du répondant. Il continua à errer d’une ferme à l’autre jusqu’à la fin de la guerre et même après il chemina. En 1920, alors qu’il état mal chaussé et poursuivi assidûment par les gendarmes, il fut arrêté non loin de la ferme de la Pauperelle à un kilomètre environ de Meyrueis. Il fut jugé devant un conseil de guerre à Montpellier après deux ans de prévention. A cause de ses blessures, il fut condamné à une peine légère. Une fois payée cette sentence, il n’en continua pas moins sa vie de fuyard, avec toutefois l’âme tranquille.

Sa vie passée à errer le transforma physiquement, il changeait seulement de linge et de vêtements que quand on lui en donnait d’usagés, et ne couchait jamais dans un lit. Seules, les granges l’abritaient, la nuit.

Mais sous cet aspect rude qu’il donnait, à l’image du Causse qu’il parcourait, il était travailleur et bon, et semblait s’être parfaitement fait à cette vie de vagabondage.

Lo Rabalaire (Fonds Pierre Solassol).

Durant plus de trente ans, il continua a errer d’une ferme à l’autre, du Méjean au Causse Noir, du Causse Noir au Méjean, quémandant un peu de soupe et de pain pour reprendre des forces.

En effet, ce n’était pas l’argent qu’il recherchait, ni le confort, seulement un bon repas chaud, de quoi dormir, un peu de vin et du tabac, il ne coûtait pas cher comme employé et personne n’a jamais eu à se plaindre de ses services. Epris de liberté, il n’hésitait pas à partir de la ferme où il travaillait, du jour au lendemain ne donnant de compte à personne.

Cassagnes (Causse Méjean).

Alors que ceux qui avaient combattu à ses côtés dans les premiers temps de guerre avaient droit à leur retraite, en 1948, un des fermiers du Causse Noir lui dit en plaisantant « Peut-être tu pourrais toucher la retraite des anciens combattants ? » Ce à quoi « Poincaré » pas déstabilisé pour un sou répondit « en tout cas j’en ai fait plus que toi ».

Quant au salut de son âme, on lui suggéra d’aller à la messe, histoire de se purifier, mais « Poincaré » ne voulait pas s’y rendre. Alors quand on lui annonça qu’il irait en enfer, il répondit « Eh bien je ne serai pas le seul ». Il est vrai qu’en temps de guerre, déserter ce n’était pas pire que le marché noir, les dénonciations, et les vengeances personnelles.

Peu à peu, la maladie eut raison de ce corps robuste, trop sujet aux intempéries de ces hautes terres. Il connut la rude épreuve de rester plus de quinze jours prisonnier de la neige, dans une ferme abandonnée, sans vivre et sans feu, avec trois paquets de tabac pour toute nourriture. Un an après, au cours d’un rude hiver, il ne put, pris de boisson, se rendre à une ferme pourtant assez proche. Il s’endormit au bord de la route. A son réveil, on le découvrit avec un pied gelé. Il dut subir l’ablation des orteils. C’est à la suite de tous ses malheurs, atteint d’un cancer à l’estomac qu’il mourut à l’hôpital de Mende en 1958.

Telle est l’histoire de « Poincaré » cet ouvrier agricole qui préférait la liberté des Grands Causses, le silence et la quiétude, mais aussi la cisampa negra (la bise noire) de Cassagnes (Causse Méjean), à la fureur de Verdun.

Telle est l’histoire comme on la racontait il y a plus de cinquante ans sur le Causse, et telle qu’il fallait l’écrire avant qu’elle ne s’évanouisse à jamais.

Marc Parguel