Saint Michel de Montorsier (commune de Veyreau, Causse Noir)

L’ancienne forteresse de Montorsier, plus communément connue sous le nom de l’Ermitage Saint Michel est située sur la commune de Veyreau, canton de Peyreleau à l’ouest du hameau des Paliès et à 2 km au nord de l’église de Saint Jean des Balmes.

Cet ancien site fortifié, un des plus étranges du Causse Noir est accroché aux impressionnants rochers ruiniformes des gorges de la Jonte au débouché du cirque de Madasse.

Le site comprend quatre massifs rocheux alignés du nord-est au sud-ouest, autrefois reliés entre eux par des murailles. Ils portent sur leur sommet diverses ruines et vestiges de ce qu’a pu être la forteresse de Montorsier.

Le rocher 1 : est surmonté de différents pans de murs en mauvais état et des traces de construction situées à son pied.
Le rocher 2 : est couronné par l’ancienne chapelle castrale dite de l’ermitage Saint Michel.
Le rocher 3 : renferme les ruines d’une construction connue sous le nom de Redoute.
Le rocher 4 : contient en son sommet une citerne taillée à même la roche.

Plan d’ensemble (1958)

Au pied de ces rochers, le cirque est barré par un rempart en ruines qui devait protéger les habitations du « mas » dont quelques pans de murs révèlent ça et là l’existence. On voit encore sur les parois des rochers, l’encastrement des poutres.

Les premiers descripteurs

Comme pour Saint-Pons, aucun document médiéval ne fait mention de l’ermitage Saint Michel. Le premier à l’évoquer sous ce nom fut l’abbé Bousquet en 1845 : « Dans la chaîne de rochers qui bordent ce désert, on voit sur une roche très escarpée, coupée en deux vers la cime, un ermitage dédié à l’archange Saint Michel. Sur une partie du roc, les ruines de l’église, qui conserve encore des restes de sa voûte : sur l’autre, les décombres de la cellule de l’ermite. Le pont-levis qui conduisait à l’église a disparu » (Eglises romanes du canton de Peyreleau, mémoire société des Lettres, Tome V, 1844-1845).

Plus tard, ce sera Edouard-Alfred Martel qui en parlera : « Un soir d’août 1884, mon ami M. Chabanon, notaire à Ganges, artiste photographe de premier ordre, et moi, nous faisions à Peyreleau nos préparatifs de départ sinon pour la découverte, du moins pour l’exploration topographique et photographique de Montpelîier-le-Vieux. Voyant en nous des touristes avides de nouveautés, l’aimable notaire de la localité, M. Fabié, proposa pour le lendemain matin une excursion à un certain ravin dit d’Espalies : «  Cela vous prendra une demi-journée ; mais, puisque vous cherchez des sites pittoresques encore inconnus, laissez-moi vous conduire à l’ermitage Saint-Michel et au cirque de Madasse; aucun promeneur encore n’est monté là-haut, et vous pourrez ainsi vous vanter d’avoir découvert une des plus grandes curiosités de nos Causses : je vous promets que vous en rapporterez de superbes clichés. » Marché conclu, partie organisée, et le lendemain matin dès six heures nous gravissions les pentes du causse Noir, de plus en plus intrigués par les descriptions du notaire et tout fiers de marcher ainsi en pleine France à la conquête d’une nouvelle -merveille. Sur des pitons rocheux en forme d’obélisques, de champignons, de pyramides, séparés par des ravines de 100 mètres de profondeur et plus, subsistent les ruines d’une petite redoute inexpugnable bâtie au moyen âge par quelque hobereau et celles de l’ermitage Saint-Michel ou Saint-Miquel; les cellules, le système de construction et les ornements en arêtes de poisson dénotent l’origine carlovingienne de cette chapelle ignorée (neuvième siècle?). Où moines et brigands en effet auraient-ils pu se trouver plus en sûreté que dans ce nid d’aigle défendu par la coupe des rocs verticaux, par les fourrés de ronces et les racines énormes des lierres revêtant les murailles naturelles comme un réseau de chevaux de frise, par les grands arbres et les broussailles accrochées aux moindres saillies, obstruant les plus petits creux? Parmi ces reploiements de roches et cette exubérance de forêt vierge, il faut escalader les blocs et trouver son chemin à grand-peine et pas toujours sans danger » (le Tour du Monde, 1886, 2e semestre, n°50)

La plus ancienne vue de Saint Michel qui n’a pas été prise, en août 1884 (Cliché Hubert Chabanon, fonds société des lettres, sciences et arts de l’Aveyron).

Aménagement

La section de la Lozère et des Causses du Club Alpin Français, fit aménager, en 1888, le piton qui porte la chapelle. En 1930, la section des Causses et Cévennes, du même groupement, rendit accessible le massif de la forteresse. Les premiers travaux furent effectués par le célèbre Louis Armand, les seconds par son successeur M. Libourel du Rozier.

Description

Nous l’avons dit, le premier rocher ne porte que des pans de murs et des traces de constructions à son pied.

Le second accessible par une échelle mène à une construction massive avec deux ouvertures dont le cintre, en retrait sur les pieds droits, cache une minuscule chapelle.

Vue générale sur la chapelle de Montorsier.

La façade, au-dessus des ouvertures jumelles est ornée d’un motif en arrête de poisson. Ces deux ouvertures donnent accès à deux pièces voûtées, une des voûtes est effondrée, constituant le rez-de-chaussée du bâtiment. Rez-de-chaussée perché cependant à une quinzaine de mètres de hauteur.

A l’intérieur et au premier étage auquel on accède par des marches taillées dans le roc et une porte en plein cintre avec arc toujours en retrait sur ses pieds droits se trouve la petite chapelle et sur le devant une petite pièce percée d’ouvertures de grandeurs diverses.

La chapelle ne mesure guère plus de six mètres de long sur deux mètres de large et seulement 1,50 m au chœur dont le chevet est arrondi. Le chœur minuscule était ouvert d’une voute en cul de four qui s’est effondrée en 1956 sous le poids de la neige, des années et de l’incurie des hommes.

Louis Balsan dans la chapelle avec sa voûte en cul-de-four le 18 septembre 1938 (Fonds Louis Balsan, société des Lettres, sciences et Arts de l’Aveyron).
La chapelle sans sa voûte en 2008.

Autrefois, l’intérieur de la chapelle était crépi et peint. Il ne reste plus aucun vestige de cette ornementation. Du côté de l’évangile s’ouvre une porte cintrée donnant dans une minuscule sacristie.

De cet étage, on a une magnifique vue sur le cirque des vases située en face sur le Causse Méjean

Vision lointaine sur le Vase de Sèvres (22 avril 2019).

Tout près de la chapelle, mais séparé par un profond fossé naturel se dresse sur le troisième piton rocheux, sorte de tour naturelle encorbellée, la forteresse de Montorsier. Quelques rampes, crampons et échelles scellées facilitent son ascension.

La poterne sur le troisième piton rocheux (© Jean-Yves Boutin)

A l’arrière de la poterne et accessible par une étroite corniche, se développe un donjon rectangulaire de 7 m sur 5, corps principal de la fortification.

Les murs n’ont qu’un mètre d’épaisseur, car grâce aux formidables défenses naturelles de l’ensemble, les habitants n’avaient qu’à craindre les armes de jet.

La plate forme avec sa construction de 35 m2 vu du cap barré des Paliès.

Une échelle de fer de huit mètres de hauteur permet de monter au sommet de l’ensemble. Du sommet de ce roc-donjon, la vue sur les gorges de la Jonte jusqu’à Capluc est extraordinaire, une des plus belles des Causses.

A peu de distance, sur le quatrième piton, qui devait communiquer avec le donjon par un pont volant, on voit un grand bassin creusé à même le roc, qui était la citerne principale du château.

Histoire

Montorsier, sur le Causse Noir, fut au Moyen Age une importante seigneurie qui s’étendait sur la quasi-totalité de la paroisse de Saint Jean des Balmes, dont les limites étaient sensiblement les mêmes que celles de l’actuelle commune de Veyreau. Une forteresse s’y élevait, dont il ne reste que des vestiges.

La tradition voulu voir là, un ermitage lié à Saint Michel qui selon H.-C. Dupont, devait s’identifier avec la forteresse de Montorsier, car des testateurs font des legs au luminaire de « Saint Michel de Montorsier » au XVe siècle. En voyant cet ermitage divisé sur quatre niveaux, avec un aspect si fortifié, on ne peut qu’être sceptique à l’idée d’affirmer que ce n’était qu’un simple ermitage, c’était certainement des restes du château avec une chapelle dédiée à St Michel.

Le château de Montorsier apparaît sous le nom de Castro de Monte orsiero (aussi monte roziero) (Montorsier) sur des actes du XIe – XIIe siècle (Jean-Yves Boutin).

La famille de Montorsier apparaît au XIIe siècle. Les importantes donations qu’elle fit aux ordres religieux laissent supposer qu’elle était fort riche. En 1156, Bernard de Montorsier vend aux templiers un champ au val de Sainte Eulalie pour 400 sous qu’il reçoit des mains d’Hélie de Montbrun ; de plus, il fait don au même moment au Temple de sa personne et de ses droits au mas de la « Villa » (Les plus anciennes Chartes en langue provençale, Clovis Brunel n°361).

La famille Montorsier, vassale des Roquefeuil, possédait un blason qui figurera à la clé de voute de la chapelle Nord de l’église de Saint Jean des Balmes.

Armes des Montorsier : Fascé de six pièces de sable et d’argent ; la première fasce chargée de trois molettes d’éperon du deuxième (dessin Pierre Mazars)

Le dernier acte mentionnant un Montorsier date de 1193, où est citée Astorg, nous trouverons plus tard la forteresse de Montorsier aux mains de la famille de La Roque qui viendra s’installer au château vers 1250.

Un acte retrouvé par H.C Dupont nous apprend que le 26 novembre 1316, Berenger de la Roque, damoiseau, seigneur du château de Montorsier, fils de feu Raymond chevalier, reconnaît tenir en fief franc et honoré de Gaston d’Armagnac, vicomte de Creyssels et baron de Roquefeuil, le château de Montorsier avec ses dépendances, juridictions, seigneuries, cens et usages et spécialement la villa du Maynial et les mas de Villaret, de Veyreau, de Bré, des Gaches, etc.,et les territoires de la Fontaine Saint Martin et de Montfraysse, le tout situé dans la paroisse de Saint Jean des Balmes ; plus les mas de « Chantalobas » et du Mas Maury dans celle de Saint André de Vézines et généralement tout ce qu’il a sur le Causse de Meyrueis (Noir) entre la Jonte et la Dourbie ; plus ses biens situés dans la paroisse de Saint Pierre des Tripiers, au diocèse de Mende, à savoir le mas des « Hermitas » et ce qu’il possède d’autres mas ; plus ce qu’il a depuis le val Saint Gervais jusqu’au mas de la Caze.

Il reconnaît que le vicomte possède la haute justice et peine de mort dans les biens avoués. Il promet en outre de le suivre à la guerre, à l’Ost et aux chevauchées, aux frais de ce dernier. Il s’engage à lui rendre la forteresse de Montorsier quand il en sera requis. Il fait hommage et serment de fidélité (Arch.dép de Haute-Garonne). Cet aveu est primordial pour l’étude du système féodal sur les Causses : le Noir, le Méjean, le Sauveterre. C’est un des rares documents explicites quant aux modalités du fief franc qui oblige le seigneur dominant à assumer les frais de « service militaire » de son vassal, au contraire du fief lige où le vassal devait servir à ses propres dépens (D’après une forteresse oubliée Montorsier, Revue du Rouergue, 1957).

Le 21 septembre 1381 un autre Béranger de la Roque, damoiseau et probablement le fils du précédent, renouvelle le même hommage au vicomte de Creyssels. Il reconnaît notamment que ce dernier possède dans la seigneurie de Montorsier la haute justice, tout le restant de la juridiction appartenant à Bérenger (A.D Tarn et Garonne). Les la Roque semblent s’éteindre peu après, car au début du XVe siècle la seigneurie de Montorsier est possession de la famille de Capluc.

Le 21 mars 1402, noble Jean de Capluc, héritier et tenant les biens de feu noble Bérenger de la Roque, avoue en franc-fief à Bernard, comte d’Armagnac et de Rodez, vicomte de Creyssels et baron de Roquefeuil, la forteresse de Montorsier et tous les biens énumérés dans les précédents hommages (Arch. dép. Tarn-et-Garonne, A-84, f°36v°).

Noble Jean de Capluc est à cette époque seigneur à Capluc où il a la possession du donjon ; il tient du baron de Roquefeuil en plus de Capluc, les forteresses de Balme-Rousse, du Fournel, de Rabière et de Roqueplane, toutes situées « sur ou au pied des falaises » du Causse Méjean, dans les Gorges de la Jonte ou du Tarn.

Au XVe siècle, les centres humains se déplacent sur le Causse Noir , Saint Jean des Balmes et Montorsier perdent de leur importance au profit de Veyreau et du Maynial. Cela explique l’abandon du château de Montorsier, tout du moins en partie. En effet, une fois les guerres anglaises terminées, la forteresse de Montorsier s’est sans doute avérée inutile, ne fut plus entretenue, tomba en ruine et fut en fin de compte abandonnée par ses possesseurs. Jean de Capluc, en 1433, ne s’intitule plus en effet seigneur de Montorsier mais seigneur du Maynial. Son fils Pierre de Capluc fera de même après lui (A. D. Aveyron 3 E 9260 f°7 v°).

Au XVe siècle, après l’abandon et la ruine de la forteresse, le culte de ce saint s’y est maintenu dans la chapelle castrale. Toujours dédié à St-Michel on la fréquentait encore entre le XIVe et le XVIe siècle, ce n’était pas un ermitage.

Nos ancêtres n’oubliaient jamais, à leurs derniers moments, de faire plusieurs legs à ces églises ou chapelles. C’étaient ordinairement des dons en huile qu’on appelait luminaires (luminaria).

Les testateurs faisaient des legs à l’œuvre de la luminaire des bassins de la luminaria et du purgatoire

Un document datant du 1er janvier 1453 retrouvé par M. Henry Dupont mentionne que M. Pierre Bersagol, habitant du Truel, paroisse de St Pierre des Tripiers, fait son testament. Au nombre de ses dispositions pieuses, il lègue 5 deniers tournois à chacun des luminaires de St Gervais (Château des Séverac, construit sur un éperon du Causse Méjean dont il subsiste une chapelle), de St Pons de Roquevaire (forteresse paroisse de St Pierre des Tripiers) et de St Michel de Montorsier (Arch. dép. Aveyron, 3 E-9260, f°124 v°).

En 1557, le 27 août, André Bézénech, prêtre du château du Maynial, fait son testament devant M. Vidal, notaire à Peyreleau, il lègue à la luminaire de Saint Michel à tout jamais deux quarterons (cartons) d’huile qui ont été achetés de censive à Jean Julien du Truel ou bien la somme pour laquelle ont été acheté quand Julien les recouvrera.

Jean-Yves Boutin nous donne des précisions : « Luminaire : mot employé par les scribes et par les médiévistes pour désigner des lieux où l’on pouvait donner des offices religieux, à une époque où se rendre à une paroisse demandait beaucoup de temps, car éloigné des lieux de vie. Bien entendu, ces lieux étaient éclairés par des bougies, d’où vient le nom lumière puis luminaire… Les luminaires sont légion dans la région des Causses et sont dédiés à un saint systématiquement, nous privant souvent du nom initial du lieu. »

Marc Parguel