Situé en bordure de la route D 171 qui va de Saint Beauzély à Mauriac, le col de la croix de Boudet apparaît sur le versant sud de la chaîne du Lévezou. Culminant avec ses 1011 mètres d’altitude, c’est un point de passage très ancien chargé d’histoire, à proximité de l’ancienne voie romaine qui reliait jadis Condatomag (Millau) à Segodunum (Rodez), voie importante entre le Causse Rouge et le Lévézou par la vallée de la Muse.

De cette époque, il nous reste les vestiges du sanctuaire antique gallo-romain des Basiols, témoin de l’importance de ce site au sommet de ce col. De ce dernier, on a un excellent panorama : notamment sur le Mont Seigne (1128 mètres), sommet du Lévézou.

Là finissent les terres schisteuses du Lévézou et commencent les terres calcaires des Grands Causses. La vallée de la Muse qui berce Saint Beauzély est une barrière géologique entre ces deux unités. Le col de Boudet tire son nom de la croix érigée à la mémoire d’un certain Boudet, dont le corps recouvert par la neige, a été découvert au début du printemps 1844 à la fonte de l’épais manteau blanc. Boudet n’était pas le seul à périr dans la neige. Bon nombre d’articles de cette époque relatent des décès dus aux méfaits du froid : « Dans la journée de mercredi, le cadavre du nommé François Gineste, originaire de la commune d’Alrance, a été trouvé, dans la neige, sur la route de Rodez à Saint-Affrique entre Bouloc et Salles Curan. Ce malheureux est mort de froid. » (Echo de la Dourbie, 1er janvier 1848).

« Le cadavre du nommé Etienne Gary, vieillard de 75 ans, fut trouvé le 20 janvier courant, sur la route de St Léons à Verrières, par l’adjoint et le curé de cette dernière commune. Il a été procédé à l’autopsie, et il en est résulté que cette mort était accidentelle et devait être attribuée à une asphyxie par le froid et à des infirmités » (L’écho de la Dourbie, 29 janvier 1853).

Approchons-nous de la croix de Boudet. La date de 1844, bien qu’encore lisible, est comme abîmée par les marques du temps et surtout la rigueur du climat. Moins lisibles sont les initiales gravées au-dessous de la date, en passant la main autour on peut lire d’après les contours « P. G. » : il s’agit de Pierre Gavalda (1798-1888). Propriétaire à Alaret, il fit dresser cette croix sur ses terres en souvenir du sieur Boudet.

Cette croix n’a pas été érigée à cet endroit par hasard. Si Albert Carrière était là, il nous dirait : « La situation de certaines croix est à remarquer. A petite distance d’Aubrac, au bord des trois drailles se dressent deux grandes croix de pierre et une de bois en piteux état, destinées à protéger voyageurs et troupeaux et à leur servir de point de repère. Ce rôle de repère explique la situation de la croix de Boudet au point culminant où l’ancienne voie romaine franchissait le Lévézou. » (Nos croix champêtres, Journal de l’Aveyron, 22 décembre 1940).

La croix de Boudet, au pied massif, de grande hauteur, justifiée par les rigueurs de l’enneigement, est à elle seule un symbole. Point de repère et de passage, elle remplaça sans doute une croix plus ancienne. Jadis, des paysans la montraient du doigt et disaient « Vèja Bodèt que s’es tuat amont… » (Regarde Boudet qui s’est tué là-haut) ; les propriétaires de la Gineste avaient pour habitude de dire qu’il vaut mieux se trouver auprès du feu, qu’en chemise mouillée à la croix de Boudet.

Marc Parguel