« Covid 19 n’aime pas les terrasses »

(Photo illustration © Wikipedia)

Le vide était là qui me contemplait. Cinquante mètres plus bas. P… de sac qui brinquebale. J’aurais dû soigner le serrage. J’aurai dû. Trop tard. Impossible de faire marche arrière. Vie. Mort. Instant suspendu. Demain n’est plus qu’un concept incertain. Et pourquoi je suis parti avec ses grolles pourries ? Pourquoi ? Trop tard. Va falloir te décider coco… Le moment de débrancher le cerveau.

Faut dire qu’on n’a pas bien dormi. Obligé de rabattre la tente et de rejoindre le refuge en rampant, le chemin d’accès de la crête balayé par les bourrasques de vent. Une petite frontale qui brille dans un horizon incertain. Luciole salvatrice. « J’ai vu vos lumières au loin, c’était impressionnant de vous voir progresser à ras du sol, entre deux rafales » nous glisse l’ancien. Nous trop contents que sa vessie l’ait titillé et poussé hors du lit, en pleine nuit. La salle commune ressemble à un camp de réfugiés. Des corps pêle-mêles, matelas à même le sol. Ronflements qui te susurrent leur douce musique, respirations frémissantes, à quelques centimètres, qui te collent à la peau.

Ils sont loin ces fameux gestes barrière qui nous avaient tant faire rire jaune en fin d’après-midi, quand nous avions dégusté une bière bien méritée une fois l’ascension terminée. « Sont vraiment cons avec leurs couches-culottes sur le nez à 3000 m d’altitude », avais-je glissé à Julien. Oublié ce fantasque virus dont on attend toujours, semaine après semaine, la fameuse seconde vague. Seconde vague mon cul. S’il revient ce sera sous forme saisonnière, après avoir muté. Mais va expliquer cela dans ce monde devenu fou où il faut protéger son voisin. Protéger de quoi ? Du cancer des neurones ? Du trouillomètre qui fonctionne à plein tube ? Des « Matins Bruns » qui le feront se réveiller, trop tard, quand un conseil scientifique exigera de faire abattre ton chat ou ton chien, vecteur potentiel de contamination.

C’est loin tout ça. Là j’ai juste à me décider. Transférer le poids du corps sur l’autre orteil, espérer que ça tienne…

Six heures plus tard, nous sommes de retour vers la civilisation. Luçhon. La canicule. Et les regards scrutateurs qui inspectent ta barbe de quatre jours. « T’as vu ils ont presque tous un masque », fais-je remarquer, moqueur, à Julien. « Il y a peut-être une loi qui a été votée, instaurant le port obligatoire même à l’air libre, pendant que nous étions là-haut » me répond-il du tac au tac, toujours pragmatique. Désagréable impression d’atterrir sur la planète Mars avec une trompe à la place du nez. Bon, il faut que je tire un peu de liquide pour arroser notre virée. Je me glisse à l’intérieur du sas vitré, après avoir pris soin d’enfiler le déguisement qui traîne depuis une semaine au fond de ma poche. A défaut d’être efficace, l’odeur de sueur et de merde de bouc devrait faire fuir Covid 19. Ouais, j’ai marché sur une bouse en sortant du refuge, après la nuit mouvementée, et j’ai oublié le kleenex dans mon short.

Vraiment l’air d’un con à pianoter tout seul sur les touches du distributeur. Une fois à l’air libre, à la recherche d’une terrasse « sympa », on se fait agresser par deux Belphégor arborant fièrement leur symbole d’allégeance. « Et vos masques ! » nous aboie le bedonnant diabétique qui ferait sans doute mieux de surveiller son régime alimentaire. « Oui c’est obligatoire, renchérit la mère Ubu langoureusement accrochée à l’avant-bras potelé. « Non je rêve, t’avais raison Julien. Tu vois pas qu’à Millau ce soit la même »… Abasourdi, je regarde s’éloigner le couple de Bidochon qui, quelques dizaines de mètres plus loin, s’installe confortablement à la terrasse d’un café, après avoir pris soin d’ôter leur muselière…

L’espace d’une fraction de seconde, je me revois tout là-haut, en train de transférer mon poids de corps sur mon orteil…

Philippe Donnaes

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