Dans la nuit du dimanche 16 au lundi 17 avril 1882, Jules Loubat rentre chez lui d’un pas mal assuré, car il s’est attardé dans les cafés de la ville où, comme à son habitude il a consommé plus que de raison ! Après avoir réussi à garder son équilibre en s’appuyant soit à droite, soit à gauche, sur les murs des maisons, il est presque deux heures du matin, quand il parvient à trouver l’entrée de son domicile qui est aussi celui de ses parents. Ces derniers, comme l’arrivée de Jules est plutôt tonitruante que discrète, sont réveillés en sursaut.

Aussitôt le père, Emmanuel, lui « reproche de rentrer si tard » et lui fait les remarques maintes fois répétées sur sa mauvaise conduite, en ne manquant pas de lui rappeler qu’il est marié et père d’un enfant. Aux reparties promptes et vives de Jules, son père lui réplique « Prou, prou » (Assez, assez). Mais s’étant emparé du fusil accroché au mur, le fils le menace : « Tu ne diras pas prou demain ».

A ces mots, la mère de Jules, Angélique, intervient : « Jules, Jules, ne fait pas cela ». Trop tard, le coup est parti. Rien ne pouvait empêcher l’homme saoul d’utiliser son fusil contre son père. Le parricide a rapidement quitté les lieux, mais il sera arrêté le lendemain par la police dans un bistrot du centre-ville !

Dès le début de l’algarade, les voisins ont pu écouter toute la vive discussion entre les deux hommes, car leur chambre est contiguë à celle des Loubat. En entendant retentir le coup de feu, ils se sont précipités chez eux et ont découvert le « père Loubat étendu sur son lit et baignant dans son sang ». La victime décèdera quelques heures plus tard.

Quelques semaines plus tard, le samedi 17 juin 1882, la foule se presse aux abords du Palais de Justice de Rodez, car l’accusé Jules Loubat va comparaître devant la Cour d’Assises. A l’intérieur du Tribunal se trouve au premier rang le piquet d’honneur composé d’un adjudant et de neuf gendarmes.

Ils ont revêtu la grande tenue avec tous les équipements blancs : aiguillettes, trèfles, gants, ceinturon et même… la bretelle du fusil sont blancs. Lorsque le Président avec ses deux assesseurs pénètre dans la Salle d’Audience, le greffier annonce d’une voix forte : « La Cour ! ». En même temps, d’une voix aussi forte, l’adjudant commande : « Présentez, armes ! ». Les trois temps du mouvement sont exécutés impeccablement ainsi que le : « Reposez, armes ! » qui suit, sitôt que les juges sont assis.

A la demande du Président, Loubat encadré par deux gendarmes entre dans le box des accusés. C’est un homme de petite taille, au teint « ordinaire », les yeux bleus, les cheveux bruns et la moustache noire. A l’injonction du Président, il répond avec assurance : « Jules, Auguste, Loubat, né le 7 novembre 1849 à Millau, fils d’Emmanuel Loubat et d’Angélique Portes, gantier, marié à Anne Gages, père d’un enfant ».

Ayant ainsi vérifié publiquement l’identité de l’accusé, le Président procède au tirage au sort des neuf jurés. Aucun n’ayant été récusé, les débats commencent par l’interrogatoire de l’accusé sur les faits incriminés. Puis, le Président appelle à la barre les témoins à charge pour venir déposer. Tous soulignent « la violence du caractère » de l’accusé.

Ainsi, ils avancent qu’il avait « battu plusieurs fois sa jeune femme et proféré des menaces de mort contre son père, son beau-père et sa belle-mère ». Un témoin atteste qu’il l’avait même entendu dire : « J’arracherai les boyaux à mon père et à ma mère ! ». Ces mots soulèvent dans l’assistance horrifiée de bruyantes rumeurs qui obligent le Président à réclamer le silence sous peine de faire évacuer la salle.

Enfin, un autre certifie que la veille du crime, il avait dit au fossoyeur de Millau : « As-tu des fosses prêtes ? Oui, avait répondu l’employé, j’en ai toujours quelqu’une. Eh bien, ajoutait Loubat, prépares-en 6 ou 7 ; je t’enverrai des cadavres pour les garnir ! » Pour soutenir le silence réprobateur de la salle, l’Avocat général lève les bras au ciel et se fend d’une exclamation retenue.

Le système de défense de l’accusé qui prétendait que le coup de feu était parti accidentellement est facilement démonté par l’expert en balistique et le médecin légiste qui a autopsié le corps du père de l’accusé.

Enfin, le Président donne la parole au ministère public. L’avocat général, Emile Monsservin, 44 ans, Procureur de la République de Rodez, prononce un réquisitoire solidement étayé et impitoyable. Il demande la peine de mort.

La tâche de la défense assurée par Maître Cassan s’avérait insurmontable. En effet, la plaidoirie n’a pas convaincu les jurés, car, lorsqu’ils sortent de la Chambre des Délibérations, « ils apportent un verdict de culpabilité sans circonstances atténuantes ». Le Président prononce contre l’accusé la peine de mort et ordonne que l’exécution ait lieu à Millau. S’écriant encore qu’il est innocent, le condamné est emmené par les gendarmes hors du prétoire.

Mais le bourreau ne viendra pas dresser les bois de justice à Millau, car un décret présidentiel en date du 7 août 1882 va commuer la peine de mort en celle de travaux forcés à perpétuité au bagne de la Nouvelle-Calédonie.

En 1863, l’ile de la Nouvelle-Calédonie a été affectée comme lieu d’exécution de la peine des travaux forcés. Le premier des 75 convois de bagnards qui vont se succéder jusqu’en 1897 a quitté la rade de Toulon à bord de l’Iphigénie, le 6 janvier 1864, à destination de Nouméa.

Le « transporté », ou « forçat » Jules Loubat, va embarquer avec le 47e convoi sur « Le Tage », le 7 octobre 1882. Ce vaisseau de 100 canons est sorti des chantiers navals de Brest le 26 août 1824. Depuis le 30 novembre 1875, le vaisseau a été affecté au transport vers la Nouvelle-Calédonie des condamnés aux travaux forcés. Le 1er octobre 1882, le navire fait relâche dans la rade de l’ile d’Aix (au large de Rochefort), afin d’embarquer un convoi de 400 bagnards. Le navire quitte l’ile d’Aix le 7 octobre 1882 avec 1058 personnes à son bord. Toutes les traversées maritimes sont très pénibles à cause de l’humidité, de la chaleur ou du froid, de la promiscuité et de la mauvaise nourriture.

En outre, le commandant du Tage, le capitaine Jean-Daniel Coudein (il est le fils de Jean-Daniel Coudein, un des quinze rescapés du Radeau de la Méduse qui est représenté sur le célèbre tableau de Géricault : allongé au centre en chemise longue et tendant le bras droit) note que si le vaisseau n’a pas connu « un seul jour de vent debout », il a affronté dans l’Océan Indien un terrible « désordre des éléments » qui a provoqué « des roulis insensés ». A l’occasion de l’un d’entre eux, « qui a dû atteindre 35° de chaque bord, les deux baleinières touchèrent l’eau » et « celle de tribord se remplit complètement ».

Le 17 janvier 1882, le Tage accoste au quai de l’ile de Nou où sont internés les condamnés aux travaux forcés. Depuis 1972, l’ile de Nou qui a été reliée à la partie ouest de la ville de Nouméa par une digue est devenue la presqu’ile de Nouville.

A leur arrivée, les bagnards sont répartis dans des équipes qui participent à des travaux d’intérêt général qui contribuent à la construction des quais pour l’agrandissement du port, à l’ouverture des rues de Nouméa, à l’édification des principaux bâtiments publics, à l’établissement dans l’ile du réseau télégraphique et à la création de routes à l’intérieur de la colonie. En outre, avec la fondation en mai 1880 de la SLN (Société Le Nickel), les bagnards vont être utilisés aux forages de mines et à l’extraction du nickel. Sur le Plateau de Thio, la SLN a employé jusqu’à 2000 condamnés.

Jules Loubat, qui porte le numéro matricule 13946, va travailler dans les mines à ciel ouvert du Plateau pendant une dizaine d’années. Il aura eu peut-être, l’occasion et le temps de parler du « païs » avec Marin Joseph Fenayrou, un autre millavois dont la condamnation à mort a été aussi, commuée le 14 octobre 1882 en peine de travaux forcés. Devenu pharmacien à Chatou (Seine et Oise, aujourd’hui Yvelines), Joseph Fenayrou a tué l’amant de sa femme à coups de marteau le 18 mai 1882. Emile Zola se serait inspiré de ce Millavois pour le personnage de Roubaud dans « La Bête Humaine »!

Le 28 février 1892, les témoins Louis, Joseph Gouzé, surveillant militaire Chef de 1re classe et Jean, François Morrazzani, surveillant militaire de 2e classe ont déclaré le décès de Jules, Auguste Loubat, 43 ans, survenu ce jour à Thio, à Jacques, Alexis Maillet, officier de l’état civil de Thio.

Bernard Maury

Source : La Gazette de Villefranche