L’hiver est là, et avec lui, la neige rappelant que cette saison est bien la plus froide. Aussi, les paysages de nos Causses et Vallées en ce début d’année se sont parés d’un beau manteau blanc.

Observons celui-ci en grimpant à Montfraysse (Mont du Frêne) qui est situé à l’extrémité Sud Ouest de Veyreau. C’était autrefois le lieu de tous les passages. En effet, la vraie route de Peyreleau à Meyrueis était sur le Causse Noir, par le vieux chemin ferrat d’Alayrac, Montfraysse, Saint Jean des Balmes, Veyreau, Dargilan, Meyrueis, où elle aboutissait au château. Ce chemin s’embranchait près de Montfraysse sur celui de Millau à Meyrueis : c’était la « strada publica que va de Millau à Meyrueis » (1509) ; ou encore : « lo camin ferrat que va de St Johan de las Balmas et s’en va vers lo Mas de Luc » (1544), chemin ferrat que se despart de Meyrueis tirant vers Millau, (1571, Duranc). Par « camins ferrats » (latin : via ferrata, iter ferratum) il faut entendre un chemin ferré chargé, consolidé de cailloux et devenu dur comme du fer (J. Delmas, Voies romaines, drayes et chemins présumés, Vivre en Rouergue, 2006).

En bordure de l’embranchement du chemin de Montfraysse se trouvaient jadis les fourches patibulaires où les condamnés étaient exécutés. Sous l’ancien Régime, on préfère les exécutions publiques à la prison. « On sait que les Fourches patibulaires étaient dressées à proximité des grands chemins pour inspirer de salutaires réflexions à ceux qui glissaient sur la mauvaise pente. » (A. Carrière, A propos de la voie romaine de Condatemag, Journal de l’Aveyron, 13 mai 1923).

Le nom donné à ces appareils vient sans doute qu’ils consistaient en deux fourches, séparées par un certain intervalle, dont le manche était planté en terre et dont les deux ouvertures, dressées en l’air, se trouvaient reliées par une traverse. D’ordinaire les corps des suppliciés y restaient suspendus quelque temps après leur mort, pour servir d’une manière durable de leçon aux vivants.

Le droit de condamner au gibet les malfaiteurs ne fut exercé bien librement par les seigneurs que dans les premiers temps de la féodalité. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres les rois de France restreignirent progressivement les attributions de la justice seigneuriale, à mesure qu’ils devinrent plus puissants, et ils avaient fini par n’en laisser plus guère qu’un simulacre quand la Révolution survint.

C’est à l’emplacement de ces fourches patibulaires que fut érigée une croix du calvaire en forme de T majuscule, instrument de supplice des criminels, suite à la condamnation par le Parlement de Toulouse en 1630 de l’assassin du curé Albat, Jacques Maurel qui a été écartelé en cet endroit. Cette croix en pierre très renommée en bordure de la voie tomba de vétusté quelque deux cents ans plus tard. En 1870, on pouvait voir encore quelques restes du fondement percé à travers le sol.

M. Clément Bion riche et religieux, propriétaire de Marlavagne avait eu la pensée de refaire cette croix à ses frais. Mais il mourut subitement en décembre 1877, sans avoir réalisé son pieux dessein. Hyppolyte Marlavagne, son frère, voulut pour l’honneur de sa famille élever la croix projetée. Celle-ci en pierre du pays coûta, dit-on cent écus. Elle mesure 2 mètres reposant sur un socle de 2m80 et n’occupe pas tout à fait l’emplacement de l’ancienne, elle est distante de 80 ou 100 mètres environ du côté de Veyreau (Section B7, parcelle 213 propriété O.N.F. cadastre de Veyreau).

La croix de Montfraysse.

On l’a placée sur un point culminant afin qu’on puisse l’apercevoir plus aisément de tous les pays environnants. Le terrain de l’emplacement a été cédé par MM. Bion et Philippe Sauveplane propriétaire de Veyreau « décidés à donner gratuitement par acte notarié leur propriété respective touchant cette croix à la fabrique de la paroisse : c’est le meilleur moyen de transmettre cette croix à la postérité la plus reculée » (Livre de Paroisse de Veyreau). C’est le 9 novembre 1879 que la bénédiction a été faite par M. l’abbé Balitrand, curé doyen de Peyreleau, assisté de plusieurs prêtres du district. Sur la face méridionale du piédestal on lit gravé sur la pierre la courte inscription suivante : CLEMENTIS BION DE MARLAVAGNE SUMPTIBUS RESTITUTA 1878 (Restauration au frais de Clément Bion de Marlavagne, 1878).

Devant la croix.

Attardons-nous quelque temps auprès de cette croix à laquelle la neige donne un côté immaculé et portons nos yeux sur ces étendues blanches. Le blanc est la couleur de la propreté du corps (et de l’âme). Les langes sont blancs (les linceuls aussi). Le blanc lave (on blanchit l’argent sale), le blanc rend honorable. La neige par sa blancheur est symbole de pureté. Et comme le dit si bien Jacques Bruyère : « Il n’a jamais existé de faiseur de neige, alors que les faiseurs de pluie, de grêle ou d’orage, souvent sorciers malveillants, peuplent notre folklore. Le paysan a considéré de tout temps la neige comme utile, voire nécessaire. Le manteau blanc protège la terre. Les graines peuvent passer l’hiver tranquilles, à l’abri de la voracité des oiseaux. Sous la neige, pourtant la vie se poursuit. C’est un bon isolant, renfermant une quantité d’air importante, qui préserve des gelées profondes. » (Mais où sont les neiges d’antan ? Midi-Libre, 21 janvier 2007).

Marc Parguel