Patrimoine millavois : Le Vieux Moulin (première partie)

Un peu en amont du pont Lerouge, on aperçoit les deux arches du pont vieux. La seconde pile de cet édifice porte un moulin. Pittoresquement assis sur la rivière du Tarn, il a une histoire intéressante.

Comme le rappelle Jean-Pierre Azéma : « Ces deux bâtiments (pont vieux et vieux moulin) sont une symbiose… l’un vient indéniablement renforcer l’autre. Si cette portion de pont n’avait pas résisté aux multiples crues du Tarn, on n’aurait jamais bâti le moulin contre. Et si le moulin n’avait pas existé, il n’aurait pas renforcé les piles du pont. Ces deux édifices trouvent ainsi leur équilibre dans leur complémentarité » (Et le nouveau moulin fut, Midi-Libre, 24 juin 2017)

Le causse Noir et sa Pountcho d’Agast se logent sous l’arche du pont du vieux Moulin © Michel Séguret, février 2019.

Ce moulin du Pont vieux était appelé aussi Moulin du Roi, mais de nos jours, nous l’appelons plus communément « le vieux moulin ». Il est mentionné pour la première fois en 1371.

A cette date, il appartenait au Roi, qui l’avait inféodé à la ville moyennant une rente annuelle qui était, en 1414 de 40 sous.

Elevé contre la deuxième pile du pont vieux, en aval du Moulin de la Roque qui est encore plus ancien (1163), sa plus ancienne mention le qualifie de moulin à grains. A cette époque, le bâtiment est érigé à fleur d’eau.

Victime des flots et des hommes au XVe siècle

Emporté une première fois par une inondation en 1393, le XVe siècle se montrera peu clément pour notre vieux Moulin. A peine le meunier a-t-il le temps de commencer son ouvrage, après l’annonce de la mise afferme publiée en 1413, qu’une inondation en 1414 détruit entièrement l’usine.

Les consuls se trouvèrent dans un très grand embarras pour faire moudre le blé. Le moulin de la Roque avait également été détruit, on le dit « afolat » et son propriétaire ne se pressait pas de le reconstruire.

Les Millavois ne pouvant pas se retrouver sans farine, les consuls firent aussitôt relever les ruines du moulin par le mécanicien Calhol venu de Saint-Affrique, qui avait promis aux consuls qu’avec « l’adjutori de Dieus, el faria aqui un noble moly et sufficien à molre à tot lo poble d’Amelhau et à mays gens » : Avec l’aide de Dieu, il remonterait au même emplacement, un noble moulin suffisant à moudre pour tout le peuple de Millau (D’après Jules Artières, Millau à travers les siècles, 1943).

On se mit à l’œuvre sans tarder, et prévoyant un coût élevé, pour avoir l’argent nécessaire, le conseil jeta une imposition générale sur tous les contribuables de la commune (Archives municipales, CC.273.)

En 1415, Calhol, mécanicien de Saint-Affrique remplaça les moteurs, rouets, arbres de transmission et releva le moulin sur la pile du Pont Vieux ruiné, à la même place où on le voit aujourd’hui. Comme le rappelle Jules Artières : « Sa situation pittoresque sur le vieux pont de Millau, dont il reste seulement deux arches, attire avec raison les regards des passants bien étonnés de voir un moulin suspendu sur le Tarn, dont il semble braver les flots. » (Millau à travers les siècles, p.138, 1943)

Le Moulin du Pont Vieux. Lithographie de Harding (1833).

En 1436, une autre crue du Tarn endommage la chaussée desservant le moulin communal du Pont Vieux et le moulin de la Roque. Le consul-boursier, Jean Joannis aîné commande aussitôt la réparation aux frais de la caisse de la ville.

Après les flots tempétueux du Tarn, ce sont les flots « des gens d’armes » qui s’acharnent sur notre vieux moulin. Le 28 octobre 1474, il subit une attaque de ces bandes armées qui pénétrant en force « en lo moli del pont vielh ont avia belcop de blats, l’escampero per lo moli et ne portero las picas e la bassina de la moldura… » (Albert Carrière, La meunerie, Journal de l’Aveyron, 11 août 1929).

Au XVIe siècle

Moulin à moudre le blé pour les Millavois, on lui ajoute un moulin drapier en 1529, alors que depuis un siècle, l’industrie drapière domine la ville.

Une enquête concernant le pont vieux de 1539 signale que grandes tours le défendent ; dans la forteresse d’une de ces tours, « ung moli à farine à deux meules… » fonctionne.

Le 8 mars 1557, un acte nous apprend que Guillaume et Jean Chimbert, père et fils, meuniers, sont les rentiers du moulin du Pont, à Millau, à eux arrenté par les consuls (Pierre Edmond Vivier, Archives communales, notaire Coderci, registre n°259)

Depuis 1560, le calvinisme se prêche à Millau, et dès 1562, un climat de guerre civile règne dans la région.

Le moulin est affermé par la ville pour le prix de 80 setiers de blé. Sur l’un de ces baux à ferme, dont on trouve le texte dans les vieilles minutes des notaires de Millau, il est stipulé : « qu’on doit servir également le riche et le pauvre, suivant le dire commun : que premie es al moly, premie engrana… »

En 1578, le 20 juin, Pierre Baldoy est dit meunier du Pont Vieux (Pierre Edmond Vivier, archives communales, notaire P. de Carbasse).

Le vieux moulin en 1836.

A la suite de Pierre Baldoy, les Consuls de Millau engagent, le 1er janvier 1586, le dénommé Antoine Alric, lui accordant une location du moulin du pont vieux pour un bail de cinq ans. Le nouveau fermier « sera tenu d’avoir et tenir deux serviteurs, de la religion et lui qui fera le troisième, chacun ayant son arquebuse, pour la garde et défense dud. Pont et dudit moulin… »

Gardien, mais aussi meunier, Antoine Alric, selon les termes du contrat « sera tenu de réparer ou faire réparer les bresches qui sont depuis le commencement du pont devers la ville jusques aux portes de la grande tour à ses coutz et despens, sauf que lesd. Consuls illec presans seront tenus comme ont promis de payer la pierre que led. Alric sera tenu de aller querre à ses depens à la peyriere… » (Pierre-Edmond Vivier, Annales).

Vétusté de l’édifice ou dommages occasionnés par les guerres, les consuls se voient obligés, en 1598-99, d’acheter plusieurs poutres, payées 45 sous chacune, pour la réparation du moulin du Pont Vieux (Archives municipales, CC 77).

Rénovation et vente du vieux moulin

A l’occasion de leur changement, on apprend qu’en 1631, une des paires de meules à froment est en tuf de Creissels tandis que l’autre, de grès provient de Saint-Beauzély (F.Galès, Focus Pont Vieux et moulin de Millau, mai 2017)

Entre 1614 et 1617, le meunier se nomme Jehan Balcenq (molinier du Pont Vieulx). Le 9 avril 1614, les consuls lui versent 6 livres, prix de deux « arescles » (archures) neuves, achetées pour le service du moulin ; le 7 mai 1617, les mêmes autorités lui remboursent 5 livres en contrepartie de tuiles par lui achetées pour refaire la couverture de la « meson qu’il faict sa demeure sur les molins du Pont Vieulx… » (Archives municipales, CC 94).

En juin 1656, la ville qui était endettée vendit après autorisation de la cour de Montpellier, moyennant la somme de 31 000 livres, à Jacques de Tauriac, sieur d’Altayrac, ce moulin « bladier » contenant deux étages ainsi qu’un petit jardin situé à l’extrémité du pont, et, en plus, tous les droits de courratage (droit de poids et de mesures sur les transactions les plus usuelles, s’appliquent à toutes les denrées qui se pèsent ou se mesurent).
Sa famille le conservera jusqu’à la Révolution. Son propriétaire Philippe-Louis-Gaspard de Tauriac émigre et en 1795, le moulin est vendu comme bien national à Fulcrand Fabreguettes, un habitant de Millau.

Le vieux moulin en 1908.

Nous l’avons relaté, concernant le Pont Vieux (voir article le pont Vieux), une crue du Tarn, le 8 janvier 1758, emporte deux arches du vieux pont, interrompant toute circulation. Deux arches et le moulin à blé subsistent, rive droite, tandis que laissées à l’abandon, les ruines du Pont Vieux encombrent longtemps le lit du Tarn

Les crues suivantes de février 1808, mars 1812 (neuf mètres) furent fatales à notre pont. On parlait dès lors de construire un nouvel édifice. Au printemps de 1817, le préfet d’Estournel lançait résolument cette idée. Les projets, plans et devis furent confiés à l’ingénieur d’arrondissement des Ponts et Chaussées, Le Rouge (Voir article le pont Lerouge)

Le 16 juillet 1818, sur les quatre arches restantes, il fut décidé deux arches seraient abattues pour permettre de « lancer le Pont Lerouge ». (J. Poujol, quelques ponts dits « Gothiques » en Sud Aveyron, 1984-1985, Los Adralhans).

Les deux arches étant tombées, le 20 décembre 1819, un arrêté autorise le sieur Joseph Laurens, dit Paulet, à réparer les deux arches restantes de l’ancien pont de Millau, propriété publique, établissant la communication du rivage à son moulin adossé à la deuxième pile du pont. Le meunier, dans le but d’éviter des accidents, engagera à ses frais les travaux indispensables, en se conformant aux instructions de l’ingénieur d’arrondissement. Il conservera la jouissance du passage jusqu’à ce que le gouvernement juge convenable d’ordonner la démolition des deux arches (Archives municipales, 4 D 42).

Le sieur Laurens demande l’autorisation d’acquérir un avant-bec du Pont Vieux en vue d’y établir une écurie pour le service de son usine. Le maire, M. Bourzès l’y autorise, mais ne perd pas l’idée que le meunier pourrait être amené à délaisser son vieux moulin si « à l’avenir, on jugeait convenable la destruction entière des restes du vieux pont (20 avril 1822, archives municipales, 4D 82)

De 1824 à 1829, le moulin est brièvement équipé d’une meule destinée à la fabrication d’huile de noix (17 janvier 1824). Elle s’élève à « l’emplacement de l’écurie attenante au moulin à blé », sur le tablier du pont arraché depuis 1758. Le maire de Millau qui a donné l’autorisation fait cependant savoir « qu’il se réserve toujours la possible démolition de deux arches du pont vieux, auquel cas, le meunier devra démolir ses nouvelles constructions, à la première sommation, sans pouvoir prétendre à indemnisation » (Pierre-Edmond Vivier, Archives municipales, 2 D 36).

Cinq ans plus tard, il n’est plus question de démolir les arches restantes, mais le 19 août 1829, Joseph Laurens se voit contraint par l’autorité municipale de démolir son moulin à huile et remettre les deux arches en leur état primitif sous la surveillance de Messieurs les ingénieurs des Ponts et Chaussées (Archives municipales, 4 D 84).

A suivre…

Marc Parguel