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Millau. L’eau potable de la Graufesenque

« L’eau est nécessaire pour la vie, pour ses agréments et pour l’usage journalier », affirmait l’architecte romain Vitrube.

Le problème de la distribution d’eau courante n’a guère préoccupé les chercheurs du site de la Graufesenque, tant ils étaient avides de percer les procédés techniques et la commercialisation des poteries. Le bien-être de cette société laborieuse devait être en priorité destiné aux personnes aisées : patrons et artisans libres (pérégrins) logeant dans des demeures confortables en dur à l’exemple de la maison à hypocauste mise à jour. L’arrivée du breuvage alimentant l’évier, éventuellement un bain, des latrines ou un bassin, se faisait par des canalisations de terre cuite, façonnées dans les ateliers locaux. Etaient dédaignés les tuyaux en plomb (fistules), courants dans les autres agglomérations gauloises.

Les manouvriers de base, les esclaves (dont on a retrouvé des fers d’entrave) logeaient dans des espaces sommaires, huttes indigènes (attelia) et aller quérir l’eau de la nappe phréatique au(x) puits ou aux fontaines publiques ; l’une d’entre elles (nymphée) est attestée par la photographie aérienne du 10 février 1934, identifiée près du chemin par MM. Balsan et Vernhet (circonscrite dans un enclos carré avec deux gradins semi-circulaires).

A été retrouvé un petit chenal emmenant l’eau de la Dourbie – amont jusqu’aux fouilles actuelles, eau destinée au pétrissage de la glaise.

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Quelles étaient les provenances de l’eau pure si précieuse pour le village de Condatomagos ? Nom cité pour les trois premiers siècles apr. J.-C., période de la production de vases. Au XIIIe siècle, le lieu fut nommé Canhac et ensuite plus tardivement Graufesenque (domaine de la famille Gaufre).

L’on sait les Gallo-Romains capables d’exploits en génie civil pour leurs systèmes hydrauliques, tels à Nîmes, Arles, Lyon, Vienne, Segodunum (Rodez) etc. où l’eau était acheminée de fort loin par des aqueducs. Chez nous le système adopté fut plus modeste, mais non moins efficace comme nous allons le voir.

Les Gallo-Romains, comme leurs initiateurs, étaient très attachés à la qualité du breuvage vital, en témoignent plusieurs auteurs. Le premier, Vitrube, dans son traité d’architecture, livre VIII, dédié à l’eau et rédigé vers 30/20 av. J.-C. disait qu’il est « préférable que l’eau courante provienne d’un aqueduc voûté ou d’un cours d’eau salubre ; l’eau céleste (pluie, citerne) est nuisible. »

Sénèque précise : « l’eau voyageant sous terre se mélange parfois à des matières nuisibles et la rendent malsaine. »

Les deux auteurs préconisent l’onde des torrents ou de sources de terre noire. Or, tous ces critères de salubrité se trouvent à proximité, aux sources des flancs du Larzac que génèrent les marnes, argilites, de l’étage géologique du Secondaire, le Toarcien. Ces filets d’eau sous la Granède et Puech Negre sont collectés par l’entonnoir – amont au-dessus de l’actuelle surélévation de la route de la Cavalerie. Sous cette levée naît le ruisseau qui s’encaisse dans le ravin dit de Braguette.

Beaucoup s’interrogent sur ce nom qui prête à sourire ! Réponse de Jacques Astor : « braie (braga en occitan) en tant que terme de fortification : au XVIe siècle, il s’agissait d’une palissade ou d’un mur maçonné protégeant le pied d’un rempart contre le choc des boulets de canon et des grandes couleuvrines. On peut également voir comment l’image de la braie/braga née du pantalon gaulois, couvrant le bas du corps de l’homme, s’est maintenue dans le sens architectural ; dans un ravin il s’agit d’un barrage. Ce nom a pu être donné à partir du Ve s. mais aussi à des époques beaucoup plus avancées dès lors qu’on a pu y voir un barrage. »

L’étymologie allait s’avérer exacte par la perspicacité de Pierre Marcilhac, habitant de Taurande, proche de là. Pierre et Pierrette boivent l’eau de Braguette : ils l’ont captée par un tuyau et elle est toujours potable malgré les travaux routiers de la D9. Le torrent coule sur les terres du GAEC des frères Sébastien et Damien Grèzes que je remercie pour leur aimable autorisation.

Pierre Marcilhac allant à son captage descendit un peu le ravin aval, il vit un mur à moitié écroulé qui d’évidence barrait primitivement le lit du torrent : un barrage. Il le signala aux archéologues Alain Vernhet et Jean Poujol qui n’en comprirent pas l’intérêt, ne se rendant pas sur le lieu.

Il y a cinq ans, Pierre Marcilhac m’ayant piloté sur la voie romaine à proximité, me mena à l’ouvrage. Je restais surpris par un tel travail. La retenue d’eau engendrée ne pouvait concerner qu’une collectivité. Le lien avec la Graufesenque fut fait à la lecture du livre « Les Rutènes » d’Alexandre Albenque, p.86 de son inventaire ; celui-ci y résume les découvertes de l’abbé Hermet, entre 1901 et 1910 à la Graufesenque… : « Il trouva aussi des conduites d’eau venant de la montagne et releva les traces de quelques constructions légères ».

Photo du mur (DR)

Voyons à présent la conception et les dimensions du barrage. De façon à limiter la portée de l’ouvrage barrant le torrent, il a été procédé à une levée de roches et terre se détachant jusqu’au premier tiers du talweg, sur une longueur de 30 mètres avec un angle de 30° à un mètre de la rive droite à l’origine de la levée.

Cette sorte de digue est large de 3,50 m sur l’arête sommitale, et de 5 m d’épaisseur à la base. La hauteur varie de 1 m en amont à 4 m à l’aval. La levée se termine, en s’appuyant sur un gros bloc erratique dans le lit du torrent. Elle a donc la forme d’une pyramide trapézoïdale horizontale dont le volume est de 225 m3 de matières compactées ; le départ de la levée, distraite du bord, permettait au trop-plein de la nappe de s’évacuer entre la levée et l’abrupt droit du ravin.

Demeure la moitié du barrage en gros appareillage de pierres ; le reste ayant été emporté par les crues, en causes la maçonnerie non entretenue, le comblage de la partie amont du canal de fuite (trop-plein) ainsi le torrent a repris ses droits. Le mur restant mesure 4,80 m de long pour 3,50 m de haut.

A l’origine, dans son intégralité, il mesurait 8 m de long à la base pour une portée de 11 m au couronnement. Cela créait un bassin collecteur de 30 m de long évalué à 385 m3, soit 385.000 litres.

Les critères actuels de consommation d’eau journalière par personne sont de 140 lires. Cette retenue pouvait alimenter 2.750 personnes par jour… mais le ruisseau coulait en permanence, la retenue ne se vidant pas totalement on pouvait fournir encore du liquide via les fontaines et autres dispositifs de salubrité.

Aujourd’hui tel n’est pas le cas, le ruisseau de Braguette est souvent à sec pour bien des raisons, dont le réchauffement climatique. On peut considérer la date d’édification du barrage entre 20 et 70 apr. J.-C., période du maximum de la production et probablement de la population.

Hypothèse sur l’acheminement jusqu’à la Graufesenque : en l’absence de fouilles et au vu de toutes les mises en culture précédentes des parcelles sur le trajet, des mouvements de terrain marneux, rien n’apparaît à la surface sur l‘itinéraire de 1,5 km.

Je viens de reconnaître sur 300 m un probable tronçon de la voie romaine en aval de Taurande, plein axe avec le barrage à 500 m de là, il y a fort à parier que l’adduction jouxtait la voie à cet endroit.

Les tuyaux (DR)

Sur le site des fouilles sont entassés des tuyaux en terre cuite. Est-ce ceux trouvés par Hermet ? Ou desservaient-ils les habitations ? L’argile locale et les fours ont permis aux gaulois de fabriquer ces éléments et l’on peut penser que furent réalisées une ou plusieurs canalisations d’amenée par ces tuyauteries emboîtées.

Le terrain suivi par le tracé était choisi de telle façon que la pente ne soit trop forte, or dans le cas présent le dénivelé est conséquent ; pour atténuer la pression dans la conduite étaient pratiqués des puits de rupture de pente, dispositif de ralentissement appelé aussi « puits de chute ». Cela modérait la vitesse du courant. On a retrouvé près d’Autun (Montjeu) plusieurs puits associés en une cascade de puits, véritable escalier hydraulique.

Les tuyaux en terre cuite avaient une longueur variant de 0,50 m à 0,75 m et le plus souvent un diamètre de 15 cm. Cependant cette grosseur variait beaucoup, puisque l’on en comptait 25 sortes nommées d’après la taille du diamètre. Ici l’on peut penser au diamètre le plus grand : les centuminariae (2.000 quarts de pouce carré) ou a des tuyaux plus petits avec des canalisations jumelées. Ils avaient au moins deux pouces d’épaisseur, laquelle diminuait insensiblement pour s’emboîter avec le tuyau suivant. L’intérieur était imperméabilisé par un enduit de poix (résine de pins sylvestres des Causses). L’étanchéité des tuyaux interpénétrants était obtenue en lutant leur contact avec du plomb, de l’argile ou un mix de pâte de chaux et d’huile. Sur la photo de ceux de la Graufesenque on voit une feuillure de plomb sur un embout.

L’on ne put exclure une autre méthode pour l’acheminement : un aqueduc bâti de pierres et mortier.

A l’orée du champ, près du début de la levée de la retenue d’eau, M. Marcilhac a collecté, après labours, des objets et tessons de poteries votives malencontreusement mélangés à ses autres « trésors », trouvés près de chez lui.

Ce lieu peut faire penser à la sacralisation de l’élément naturel vital, à l’implantation d’un petit sanctuaire, à l’égal de ceux trouvés en moult endroits près des captages en pays rutène. En général, Fons était le dieu des sources et des eaux courantes.

Autre source probablement captée fut celle du ravin de Font-Vive plus près du site. A ce jour il n’y a pas trace de bassin bâti d’époque et le débit est moindre que celui de Braguette. Y avait-il une canalisation propre, ou se raccordait-elle à celle descendant de Braguette ?

Par ces articles j’espère avoir contribué modestement à la connaissance de la vie d’alors sur notre emblématique centre de poterie sigillée.

Je souhaite qu’après le départ de mon ami le regretté Alain Vernhet, ce site ne tombe pas en léthargie. A louer cependant le courage de quelques personnes du Musée de la Graufesenque et de l’association Assauvag qui s’échinent à animer les lieux. Ma jeunesse s’est passée près du premier Musée de Millau au Vieux Moulin, où j’ai eu le bonheur d’assister à la mise en place des collections sous le patronage de Louis Balsan et où je faisais office de guide pendant les vacances. Les jeunes du quartier allaient souvent à la Graufesenque voir l’avancée des travaux.

Las, le périmètre des fouilles ne s’est pas étendu depuis, en témoigne la photo aérienne de 1936. On a seulement gagné en profondeur. J’en appelle à la préservation de la partie mise à jour. La suite des recherches souhaitable est du ressort des décideurs, organismes nationaux et municipaux, du service archéologique du Département et de la prise de conscience de tous les Millavois soucieux de leur patrimoine historique.

Alain Bouviala

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