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Patrimoine Millavois. Quand la Place de la Capelle devint place de la Fraternité

C’est au lendemain de la foire du 6 mai 1848 que la place de la Capelle fut renommée « place de la Fraternité ». Cet espace aux arbres majestueux sur lequel on voyait un calvaire était connu aussi sous le nom de l’Esplanade.

Jean Legros, à qui on parlait d’y édifier un théâtre disait : « L’esplanade est une promenade fort agréable l’été. Il faudrait détruire les arbres et la diminuer de moitié. Elle n’est pas déjà trop grande. Ce serait d’ailleurs changer sa destination. » (Chronique, L’Écho de la Dourbie, 18 juillet 1863.)

Le 7 mai 1848, on fit sur cette place une « fête de la Fraternité ». Comme nous le rappelle Pierre Edmond Vivier « Cette solennité avait été prescrite par le gouvernement, et la priorité donnée à la Fraternité sur la Liberté et l’Egalité était déjà révélatrice de l’esprit des quarante-huitards : foncièrement généreux, obsédés sans doute par le souvenir des épisodes sanglants qui avaient terni la gloire des deux révolutions précédentes, ils devaient être soucieux d’en empêcher le retour. On sait quelle terrible déconvenue les journées de juin allaient infliger à leur idéalisme un peu naïf. Mais en mai encore, ils pouvaient y croire… » (Millau et ses arbres de la liberté, journal de Millau, 28 avril 1989.)

C’est ainsi que le dimanche 7 mai, lendemain de la foire, fut planté « l’Arbre de la liberté ». Le maire Aristide Rouvelet nouvellement élu remplaçant G. Valibhouse prit l’arrêté suivant : « Pour perpétuer le souvenir de cette fête, l’Esplanade prendra le nom de place de la Fraternité ».

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Voici les faits tels qu’ils sont relatés dans le journal de l’époque « L’écho de la Dourbie » (édition du 13 mai 1848) : « La journée de dimanche a été marquée par une grande solennité, la plus grande peut-être dont notre population n’ait jamais été témoin. Millau, à l’exemple de Paris et des principales villes, célébrait, par la plantation d’un arbre de la liberté, la fête républicaine de la Fraternité, et déployait toutes ses pompes pour lui donner le plus grand éclat.

Dès trois heures et demie du soir, les dix compagnies de la garde nationale étaient assemblées sur la place du Mandarous, recevaient dans leurs rangs les autorités qui s’étaient réunies au palais de justice, et le cortège prenait la direction du boulevard de l’Ayrolle.

En tête marchait la compagnie d’artillerie ; venaient ensuite les élèves des écoles chrétiennes, portant à la main des branches de verdure, deux compagnies de la garde nationale, puis les élèves du collège, avec leur musique et leur drapeau, chantant des hymnes patriotiques composés pour cette fête. Sur leurs traits animés, on voyait se refléter cette éducation libérale des collèges qui doit donner à la République ses plus dignes enfants ».

Chacun y allait avec son bouquet de fleurs ou sa branche de verdure à la main, au son de la Marseillaise de 1848, sur la musique de Rouget de Lisle et l’Arbre de la liberté, sur l’air de Roland de Roncevaux (Écho de la Dourbie, 20 mai 1848).

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« Plus loin à la suite de deux compagnies de la garde nationale, s’avançait un char, aux roues tricolores, attelé de quatre chevaux tapissés de verdure, sur lequel se dressait, au milieu de drapeaux, l’Arbre de la Liberté.

Les chevaux ornés de rubans étaient montés par des postillons et précédés du Citoyen Jeanjean, maitre de poste, caracolant en grande tenue, flamberge au vent. Près du char un chœur d’enfants et de jeunes gens chantaient des airs patriotiques.

Venaient ensuite la gendarmerie et les autorités en grand costume : le commissaire du département, le sous-commissaire, le président du tribunal civil, le président du tribunal de commerce, le maire, le commandant de la garde nationale, les ministres du Culte protestant, le corps municipal, les membres des tribunaux de première instance et de commerce, le juge de paix et ses suppléants, le commissaire de police ; puis tous les fonctionnaires, le bureau du club et les anciens militaires.

Quatre compagnies de la garde nationale fermaient la marche. Les sapeurs-pompiers, tambours et musique en tête, formaient la haie autour du char et des autorités. Pendant que le cortège suivait les boulevards, le canon tonnait et les cloches de la ville sonnaient à grande volée. »

Le programme prévoyait que les jeunes femmes qui voulaient faire partie du cortège devaient marcher dans la haie, sur la droite et sur le gauche du char. Il était prévu que dès le point du jour, la fête serait annoncée par trois coups de canon.

« Il est arrivé sur l’Esplanade, où s’est joint à lui le clergé des deux paroisses (Notre-Dame et Saint-François), qu’escortait un détachement de sapeurs-pompiers, et il a pris le centre de la place » (sans doute au pied du calvaire).

Là s’élevait une estrade réservée aux ministres des Cultes et aux magistrats qui devaient prendre la parole. Autour du clergé, des autorités et des fonctionnaires s’était massée la garde nationale. Sur un vaste amphithéâtre, occupant le côté nord de l’Esplanade, tout pavoisé de drapeaux et de branches d’arbres, c’était encore la mise en pratique de l’esprit d’égalité et de fraternité : au milieu des écharpes et des soieries aux couleurs chatoyantes s’agitait le ruban frais et coquet de l’ouvrière.

Toutes les maisons jusqu’au-dessus des toits, étaient garnies du curieux. De toutes parts la foule affluait et pressait sans encombre et sans désordre. Le soleil, un moment caché par d’épais nuages, avait reparu dans tout son éclat, et ses rayons donnaient à ce tableau les plus brillantes couleurs.

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Après la consécration de l’arbre, on a successivement entendu M. Constans, curé de Notre-Dame, M. Rozier, sous-commissaire, M. Victor Aldy, président du tribunal de commerce, M. Rouvelet, maire, M.Cabantous, procureur de la République, MM. Maffre et Boube, pasteurs. Leurs chaleureuses paroles ont trouvé un écho dans tous les chœurs, et ont été saluées par des salves d’artillerie et les cris répétés de Vive la République !

Dans les intervalles, la musique et le chœur des jeunes gens alternaient et faisaient entendre le Chant du Départ, la Marseillaise et le Chant des Girondins.

Les pauvres ne devaient pas être oubliés dans cette belle journée. Huit dames ou jeunes filles, avec cet empressement que l’on retrouve toujours dans ce sexe lorsqu’il s’agit de bienfaisance, ont parcouru les rangs et fait une quête dont le produit s’est élevé à la somme de 286 fr. Nous devons signaler d’une manière particulière le zèle avec lequel les commissaires désignés ont fait exécuter le programme de cette fête, organisée par M. Valibhouse, ex-maire.

Après la cérémonie, une escorte a reconduit le clergé à l’église Notre-Dame et le cortège est revenu sur la place du Mandarous où il s’est séparé.

Dans la soirée, les édifices publics et les maisons ont été illuminés. Un brillant feu d’artifice a été tiré sur la place du Mandarous, où bientôt après la population s’est livrée à des danses qui ont duré jusqu’à minuit.

Nous garderons longtemps le souvenir de cette solennité populaire, où personne ne manquait, où toute une cité offrait le spectacle d’une famille unie dans la plus profonde et la plus fraternelle sympathie ».

L’arrêté de l’ex-maire Valibhouse, à la fin du programme de la fête, contenait la décision suivante : « Pour perpétuer le souvenir de cette fête, l’Esplanade prendra le nom de Place de la Fraternité ; c’est depuis lors qu’elle porte officiellement ce vocable. Mais le souvenir de cette « solennité populaire » a disparu dans l’esprit des Millavois depuis longtemps, et beaucoup préfèrent appeler cet espace « Place de la Capelle ».

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L’existence de l’arbre fut brève. Suite aux évènements sanglants de Paris, les arbres de la liberté plantés en ville furent abattus. Quant à celui de l’Esplanade, Rouvelet, maire de Millau en 1852 nous en donne de bien tristes nouvelles : « il en avait été planté un en 1848, mais il sécha et il fut arraché peu de temps après » (Arch. de Millau, 4 D 86).

La Place reprit le nom de « la Capelle » jusqu’en avril 1883, où un nouvel arrêté devait lui redonner le nom de « Place de la Fraternité ».

Marc Parguel

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