26 août 1942. Six semaines après le Vélodrome d’Hiver, une vaste rafle est organisée en zone libre, à l’initiative des autorités de Vichy, après négociations avec les Allemands. 6584 Juifs étrangers ou apatrides sont arrêtés ce jour-là.

A Creissels aussi. Sur ordre de Charles Marion, préfet de l’Aveyron, les gendarmes arrêtent 12 Juifs, immédiatement transférés au camp d’internement de Rivesaltes, dans les Pyrénées-Orientales. Parmi eux, 10 seront transférés vers le camp de Drancy avant d’être déportés à Auschwitz, où ils seront immédiatement assassinés. Ita Strykowski, malade, sera transférée plus tard, en septembre, avec une autre famille de Creissels.

Le douzième, c’est Léon Strykowski, 19 ans, le fils d’Ita. Né en Belgique, il aura la chance de ne pas figurer sur les listes, et sera relâché à Rivesaltes. En l’espace de quelques semaines, Léon, qui travaillait chez le maroquinier Paul Sales, aura perdu 5 membres de sa famille : Jankiel et Ita, ses parents, Cudek, le frère de son père, Rachel, la sœur de sa mère et Maurice, le fils de Cudek.

Sur cette photo, Ita et Jankiel Strykowski, et leur fils Léon. Tous les trois ont été transférés à Rivesaltes le 26 août 1942. Seul Léon, alors âgé de 19 ans, sera relâché.

« Il a embrassé ses parents pour la dernière fois à Rivesaltes »

Ayant perdu toutes ses attaches, Léon Strykowski passe dans un premier temps en Suisse, puis revient en France et s’engage auprès de la Résistance. Les circonstances de la guerre l’envoient ensuite en Belgique, puis en Angleterre.

« Il n’a jamais rien dit d’autre. Il a vécu des choses tellement profondes qu’il ne voulait pas en parler »

Après la guerre, alors qu’il a fait des études pour devenir « mécanicien-dentiste » (prothésiste dentaire), Léon Strykowski travaille dans une maroquinerie au Luxembourg puis s’installe finalement en Belgique en tant que fonctionnaire européen. Il décède en 2012, laissant son fils unique, Jacques, dans le plus grand mystère quant à ce qui est arrivé à sa famille pendant la guerre.

« Je suis fils unique, et mon père m’a très peu parlé de ce qui s’était passé, explique Jacques Strykowski. Il m’a raconté qu’il a embrassé ses parents pour la dernière fois à Rivesaltes, que sa maman lui a donné une bague, puis son périple jusqu’en Angleterre. Il n’a jamais rien dit d’autre. Il a vécu des choses tellement profondes qu’il ne voulait pas en parler ».

Léon Strykowski et ses parents, sur les hauteurs de Creissels. 
Mercredi 9 mai, le fils de Léon, Jacques Strykowski, a pris la pose avec sa femme Rosette au même endroit que la photo ci-dessus. « Je voulais venir ici pour respirer l’air des derniers instants de bonheur familial de mon papa », raconte Jacques Strykowski.

A la mort de son papa, Jacques trouve des documents. Des photos de Léon et ses parents à Creissels, une carte des Forces françaises de l’intérieur (FFI) et Francs-tireurs et partisans français (FTPF), une fiche d’identité de travailleurs étrangers, un ordre de service du 143e GTE de Capdenac autorisant Léon Strykowski à travailler à la maroquinerie Sales de Millau, une liste manuscrite des déportés de l’Aveyron…

« Respirer l’air des derniers instants de bonheur familial »

Jacques Strykowski veut en savoir plus. Il écrit deux fois à la mairie de Creissels qui ignore ses messages. Simon Massbaum, président de l’association pour la mémoire des déportés juifs de l’Aveyron, lui donne alors le contact d’Anne Austruy, du Château de Creissels. Elle-même le dirige vers Bernard Maury, ancien président du Comité d’Entente des Anciens Combattants de Millau et mémoire vivante de l’histoire de Creissels.

Jacques Strykowski en compagnie de Bernard Maury. Jacques Strykowski habite à Malines, en Belgique. Pendant 30 ans responsable pour le Benelux d’une multinationale américaine de maintenance industrielle, il est entré en politique et a travaillé pendant 10 ans au cabinet du vice-premier ministre et ministre chargé de l’intérieur, en Belgique.

Grâce à l’aide de Simon Massbaum et Bernard Maury, Jacques Strykowski reconstitue alors le puzzle de son histoire familiale avec les pièces jusqu’ici ignorées.

« Je voulais faire la surprise à mon père et venir ici, à Millau, avec lui, raconte Jacques Strykowski. Malheureusement, il est mort avant, et n’aura pas eu cette opportunité ».

Alors Jacques est venu avec sa femme, Rosette. Arrivés mardi au château de Creissels, ils passent quelques jours sur les traces de la famille Strykowski. « Mon but était de venir ici pour respirer l’air des derniers instants de bonheur familial de mon papa », raconte Jacques Strykowski, les yeux remplis d’émotion. « La comparaison est difficile, mais ce qui fait le plus mal, c’est que l’on continue dans la passivité. On le voit en Syrie, en Afrique ou ailleurs. Tant de haine raciale, tant de haine religieuse… Et la réaction humaine est toujours la même : l’indifférence. »