Bien que la chasse soit fermée depuis plusieurs semaines, André et Daniel furètent en toute innocence les « caves » des rochers du « Champ de bataille ». Celui-ci se trouve sur la commune de Creissels, au sud de la ferme de Brunas. Pendant qu’André fixe deux capes (bourses, filets) à deux orifices de leur taille, son camarade obstrue plusieurs sorties des terriers avec de grosses pierres pour empêcher la fuite des lapins de garenne. Soudain, sous un énorme « clapàs », Daniel aperçoit une forme curieuse qui l’intrigue. Comme il ne parvient pas à déterrer sa trouvaille, il appelle André à son aide. En conjuguant leurs efforts, les deux compères font apparaître une sorte d’os qui ressemble à un gigantesque fémur. Ils pensent immédiatement qu’ils viennent de découvrir le vestige… d’un mammouth ! Pour en savoir davantage, ils vont demander l’avis de deux archéologues avertis : Alain Vernhet et Christophe Saint-Pierre. Ces derniers se transportent sur les lieux, examinent le fémur, échangent leurs conclusions et finalement, ils s’écrient en même temps : « Mais, c’est… bien sûr… le fémur d’un éléphant d’Hannibal ! »

Tout d’un coup, cette exclamation fait ressurgir l’épopée d’Hannibal lors de la 2e guerre punique : le siège et la prise de Sagunto, le départ vers l’Italie, la traversée des Pyrénées, du Rhône et des Alpes, l’arrivée en Italie, les victoires éclatantes et les défaites néfastes.

Mais pourquoi un fémur d’éléphant sur le Larzac ?

La solution de cette énigme se trouve dans les « Histoires » de l’historien grec Polybe qui s’est inspiré des récits du précepteur d’Hannibal : Sosylos. Celui-ci qui a accompagné le Barcide dans son illustre campagne donne des détails sur les différentes phases de la guerre.

Après avoir pris Sagunto, Hannibal traverse le nord-est de l’Espagne et arrive devant les Pyrénées avec son immense armée : 60.000 fantassins, 9.000 cavaliers, 37 éléphants, suivis par 10.000  bêtes de somme qui transportent vivres, matériel et butin. Cet interminable cortège s’étend sur des dizaines de kilomètres. Afin de franchir plus rapidement les Pyrénées, Hannibal fait emprunter à son armée trois voies : au nord par le col du Perthus, au centre par le col de la Carbassère et à l’est par le col de Banyuls.

Il confie à Harsenal, un de ses meilleurs lieutenants, l’armée du nord forte de 10.000 fantassins, 2.000 cavaliers et 10 éléphants. Il lui fixe une double mission : assurer jusqu’au Rhône sa protection sur son flanc gauche et recruter des mercenaires dans les tribus gauloises.

Au début du printemps de l’année – 217 (av. JC), Harsenal rentre sur le territoire des Rutènes qui couvrait les départements actuels du Tarn et de l’Aveyron. Il vient de traverser le Lauragais occupé par les tribus Volques Tectosages, où il a pu recruter près d’un millier de Gaulois, notamment dans la cité la plus importante de la région, Eburomagus (Bram), où il a bivouaqué pendant plusieurs jours. Alors qu’il arrive sur le Causse du Larzac, une de ses patrouilles l’informe que plusieurs milliers de Rutènes se sont rassemblés dans une plaine au nord du plateau. Comme la nuit va tomber, il décide de faire reposer ses hommes et d’attendre le lendemain pour marcher sur l’ennemi. Il réunit dans sa tente les chefs des différentes formations pour leur expliquer sa manœuvre et leur donner ses ordres.

Dès le lever du jour, l’armée se met en marche en silence en direction du nord. Elle a été précédée par des éclaireurs qui ont confirmé à Harsenal que les Rutènes étaient toujours sur leurs positions. Mais Autorite, le chef  des Celtes, a posté des guetteurs sur les points hauts qui le renseignent rapidement sur les mouvements des Carthaginois. Apprenant qu’Harsenal se dirige vers lui, il met ses guerriers en ordre de bataille. Au centre de son dispositif, il place sur un même front trois armées de 3.000 fantassins qui sont soutenues par une réserve de 4.000 hommes qui pourra intervenir au profit de chacune des trois armées. Sur son aile droite, 1.500 archers rutènes, réputés pour leur adresse, occupent la crête qui domine la plaine. En face d’eux, sur l’autre versant, 1.000 cavaliers se tiennent prêts à charger aux ordres d’Attalos, le chef des Gabales de la tribu voisine d’Anderitum (Javols en Lozère), alliée des Rutènes.

Alors que les premiers éléments de l’armée punique apparaissent dans la plaine, des dizaines de carnyx se mettent à résonner en vue d’impressionner et d’effrayer l’ennemi. Ces trompes gauloises contribuent, selon le grec Polybe, au « tumulte guerrier » constitué de chants guerriers, de cris, de péans et d’entrechoquements des épées sur les boucliers pour exciter le combattant.

Harsenal fait répondre à cette provocation par un grand brouhaha de trompettes, de cymbales, de tambours et de flûtes. Mais en même temps, l’armée carthaginoise adopte la tactique manœuvrière fixée la veille par son chef. Elle s’ébranle dans la plaine sur trois lignes : les éléphants d’abord, ensuite l’infanterie légère encadrée par la cavalerie et derrière suit la redoutable phalange hérissée de longues sarisses.

Les deux armées sont maintenant face à face. Le signal de l’affrontement est donné par la charge de la cavalerie carthaginoise qui veut s’emparer de la crête tenue par les archers gaulois. Une nuée de flèches s’abat sur les cavaliers qui se replient derrière la phalange en laissant de nombreux morts sur le terrain. Harsenal qui ne veut pas prendre le risque de perdre ses éléphants les fait reculer au milieu de la phalange et donne l’ordre à l’infanterie légère de se porter vivement sur les ailes en passant entre les carrés de la phalange. Les Gaulois pensant que les Carthaginois fuient, se précipitent en désordre à leur poursuite. Mais maintenant, l’armée carthaginoise tout entière forme une grande ligne droite compacte alors que l’armée gauloise n’a pas pu maintenir son alignement. Sur sa longueur exorbitante, il s’est créé des ondulations et des vides. C’est le moment choisi par Harsenal pour faire avancer la phalange hérissée de longues sarisses. Sentant le danger, Autorite fait charger les cavaliers Gabales sur le flanc droit de l’armée carthaginoise. Mais Maharbal, le chef de la cavalerie numide a tenu ses cavaliers prêts à s’interposer. Ils y parviennent bien qu’ils soient moins nombreux, grâce à l’aide des frondeurs des Baléares. Ils lancent des boules de plomb ou des amandes d’argile qui font sauter les glaives des mains ou la cervelle des crânes.

Soudain, la réserve constituée par les Rutènes de Segdunon (Rodez) intervient et force à reculer quatre carrés de la phalange qui commence à osciller. La ligne de l’armée gauloise peut se reformer solidement. Les valeureux Celtes croient de nouveau en la victoire.

Mais un cri épouvantable éclate qui glace de terreur les Gaulois. C’est le barrissement strident des dix éléphants qui s’avancent sur une ligne. Leurs trompes, barbouillées de minium, se tiennent droites en l’air, leurs poitrines sont garnies d’un épieu, leurs défenses sont allongées de fers courbes comme des sabres. Dans les tours d’osier et de cuir fixées sur leur dos se tiennent trois archers. Afin de mieux leur résister, les Celtes se ruent en formations serrées sur les éléphants. Polybe rapporte que « les pachydermes stimulés par les crochets de leurs cornacs entrent impétueusement dans cette masse d’hommes ». Ils fendent les rangs avec les éperons de leur poitrail, ils étouffent avec leur trompe les Gaulois, ou bien, les arrachant du sol, ils les livrent aux soldats qui occupent les tours, ou avec leurs défenses, ils les éventrent, puis les lancent en l’air. Pour les arrêter, les Rutènes essaient de leur crever les yeux, de leur couper les jarrets, d’autres, plus intrépides, se glissent sous leur ventre pour tenter d’y enfoncer leur lance ou leur glaive jusqu’à la garde. Tous périssent, la plupart écrasés ou piétinés, sauf quelques chanceux qui réussissent à mettre hors de combat un des éléphants préférés d’Hannibal, « La puissance de Moloch ». Blessé grièvement, il s’affaisse au milieu de ses nombreuses victimes et agonise jusqu’au soir.

« L’espoir change de camp, le combat change d’âme ». L’ardeur des Carthaginois soudain redouble. Les colonnes de l’infanterie légère progressent sur les ailes pour encercler les troupes gauloises. La phalange se ressaisit et se remet à avancer en abattant les Rutènes rescapés de la folie meurtrière des éléphants.

Les Gaulois sont vaincus. Comme ils ne craignent pas la mort et qu’ils ne fuient jamais devant le danger, ils sont exterminés. A la nuit tombante, des milliers de cadavres jonchent le sol de cette plaine, située au sud de la ferme de Brunas, qui sera  dénommée « Le champ de bataille » par les descendants de ces héroïques Rutènes.

Les Millavois peuvent rendre hommage à leurs ancêtres de Condatomag en venant voir le fémur de « La Puissance de Moloch » exposé jusqu’au 6 avril dans le hall d’accueil de l’Hôtel de Ville.   

A Millau, le 1er avril 2018

Bernard Maury