Au coin sud-ouest de la Place Foch, à l’entrée de la place Lucien Grégoire (ancienne place aux fruits), sous une galerie, se trouvait au Moyen Age, la Table Ronde, Taula redonda. Cette table, monument curieux, mais dont nous n’avons pu trouver l’origine, était élevée sur une construction formant une chambre ; c’était là que se faisaient certaines proclamations et les enchères publiques. Comme son nom l’indique, sa forme était ronde ou à peu près, afin que tous les convives y jouissent d’un honneur égal, et prévenir ainsi les querelles de préséance. Si on en doutait, nous pourrions prendre comme exemple l’arrêt du Conseil d’Etat de 1725, érigeant l’établissement charitable de Millau en Hôpital général, il est spécifié ceci : « Veut Sa Majesté que le bureau s’assemble tous les dimanches dans une des salles dudit hôpital, autour d’une table ronde, pour éviter les disputes des préséances. »

La table est mentionnée pour la première fois dans un acte de vente en 1344 par le notaire Bernard Maurel, d’une maison « sise au pied de la Place, à la Taula Redonda, confrontant du devant la rue de la Taule Redonde ; du derrière, rue qui va de la rue Droite à la porte Saint Antoine ; du costé de la Place, maison… et du costé de la rue Droite, maison d’Olmières, où est ouvroir, salier et tablier devant la porte dudit ouvroir, long de deux canes, lequel tablier continue, avec la Taula Redonda et va jusqu’au milieu du pilier là élevé, à la tête duquel pilier il y a des rats imprimés jusqu’au milieu dudit pilier ».

Albert Carrière (1872-1957) nous décrit la Table Ronde de Millau : « Elle était certainement en pierre, car elle n’aurait pas résisté durant les quatre derniers siècles de son existence aux intempéries et aux outrages des hommes. On aurait dû la réparer, la refaire plusieurs fois si elle avait été en bois, ce qui aurait entraîné des dépenses. Or, on ne trouve rien à ce sujet dans les livres des consuls boursiers. Elle était posée sur des supports en pierre en retrait sur les bords d’une quarantaine de centimètres sinon on aurait pu s’y asseoir. Son diamètre devait avoir 4 m.50 au moins, si on en juge par le nombre de personnes qui pouvaient y prendre place. En comptant, lors des festins consulaires, six consuls anciens, six nouveaux et 12 conseillers politiques, soit en tout 24 personnes, et en supposant qu’il fallut à chacun 0m.60, on obtient une circonférence de 0m60 x 24 = 14 m.40, dont le diamètre est de 4 m.60. Sa hauteur au-dessus du sol ne devait pas s’écarter de celle de nos tables : plus ou moins haute, elle eût été inutilisable pour le corps consulaire traditionnel. Ses montants en nombre et de forme inconnue, étaient disposés circulairement et laissaient des vides entre eux, ce qui permettait d’utiliser le dessous. Pour un beau mégalithe, c’en était un des plus beaux ! » (La Taula Redonda, Journal de l’Aveyron, 19 janvier 1941).

C’est sous cette galerie que se trouvait la Table Ronde.

Il y avait tout autour des sièges et non des bancs rectilignes puisqu’en 1509 il en est fait mention : « Ordonnance rendue par les officiers royaux de Millau, à la réquisition des Consuls, portant défense aux habitants d’occuper la table ronde et les sièges qui sont à l’entour d’icelle, de même faire aucun tablier hors des boutiques occupant les rues publiques et empêchant, le commerce public ». Ces sièges étaient faits à partir d’une grande planche de noyer « una gran post de noguia » (Livre de compte du Sire d’Olmières, 1365).

Le principal rôle de cette grosse table de pierre, entourée de sièges, était de servir de table de festin, mais aussi aux ventes publiques, c’est là que les consuls nouvellement élus allaient après la cérémonie religieuse, jurer en présence du peuple d’être fidèles aux statuts et coutumes de la ville et s’acquitter dignement des devoirs de leur charge ; c’est là aussi que se réunissaient, les corporations ouvrières lors de leur fête. Pour les maîtres tailleurs (Me Astruc Calmette, 1410), il est dit que « les confrères se rendront à la Taula redonda, recevront là un cierge de cire et iront en procession au Couvent des Carmes, siège de la Confrérie ». De même pour les pareurs de drap (Me Durand de Combe, 1487) : « la veille de Saint Amans, est-il dit, totz los confrayres et confreyressas venran a la Taula Redonda, que es al fu de la plassa » et de là, ils se rendront en procession à l’église paroissiale de Notre Dame et assisteront aux Messes solennelles qui s’y célèbreront pour attirer sur la Corporation les bénédictions de Dieu. Il en était de même pour les tisserands, menuisiers, cordonniers…

Place Foch (ancienne Place de l’Hôtel de Ville) en 1908.

Devenue un monument public par son importance, elle avait donné son nom à une rue et même à un quartier voisin (coin Ouest de la Grande Place). En 1460, G. Trespuech, qui avait sa maison près la taula redonda ne trouve rien de mieux que d’aménager le dessous de la table en poulailler. Les Consuls intimèrent à G. Trespuech l’ordre de le faire disparaître. A ce propos, le Consul boursier note que : « La Taula Redonda es de la vila, dejost, dessus et la carrieyra que es entre lad. Taula et l’obrador de G. Trespuech », et il ajoute que celui-ci lui a remis la clef :  « my baylet la clau de la Taula Redonda » (CC 429 -1460).

Une ordonnance de 1509 interdisait à tous les habitants d’occuper la Taula Redonda, ainsi que de mettre hors des boutiques des tables ou tabliers encombrant la voie publique, sous peine de confiscation.

Des festins et repas se tenaient à la taula redonda, ils avaient un sens symbolique qui nous échappe. Plus tard, le nombre des convives s’étant accru et la table étant insuffisante, les repas consulaires furent servis à la maison commune. A la Table Ronde les consuls avaient la prééminence, le juge la leur dispute (Délibération du 15 février 1521). Les consuls y renouvellent leur serment en 1611 (BB3) – pour prendre possession de la police de la ville, c’est-à-dire du gouvernement de la ville.

En 1523, la taula redonda est devenue « table des marchands ». Il en est question dans une délibération de janvier portant : « Que negus de villa non se puesca metre en ladite taula redonda, et se se meto, que non puesco souque frucha et los foratas (les forains) que se y meto car ladite taula redonda es facha per los foratas… »

En 1532, une Ordonnance des Consuls est prononcée pour Raymond Durand, contre les boulangères qui vendaient du pain devant sa maison, au fond de la place, à la Taula Redonda (Me Garini).

Avant le changement de religion, les Consuls allaient encore prêter serment dans l’église paroissiale, et, pendant les guerres religieuses, au Temple, après quoi ils allaient à la Table Ronde, renouveler leur serment.

« Depuis 1632 jusqu’en 1663, intervalle pendant lequel le Consulat fut mi-parti, les Consuls allaient prêter le serment officiel devant la Table Ronde, en présence du peuple, et lecture faite des Statuts et Coutumes de la ville, les deux Consuls catholiques mettant la main sur le livre des Evangiles, et les deux Consuls Calvinistes levant la main à Dieu, suivant la forme de la Religion, ils prêtaient tous ensemble serment de bien et dûment s’acquitter des devoirs de leur charge ; après quoi ils allaient, comme de coutume, à la Maison Commune recevoir, des mains de leurs devanciers, « le chaperon et livrée royale », insignes de la dignité consulaire, et les clés de la ville et des archives » (Archives de Millau, B.B.8 et Jules Artières, Annales de Millau, 1900).

Albert Carrière nous fait connaître les dernières mentions de la Table : « Un particulier s’avise d’en faire une cave (Délibération du 26 novembre 1734, BB 17) tandis qu’elle devient établi de boucherie (1740, BB 17). Et ce dut être le dernier de ses avatars. Au-delà de cette date, on n’en trouve plus aucune mention. Elle du être cassée et ses débris dispersés. Ainsi disparu de notre ville, le monument le plus chargé d’histoire. » (Journal de l’Aveyron, 19 janvier 1941)

Marc Parguel