À moins d’une heure de Millau, sur les hauteurs du Causse Méjean, une poignée de chevaux sauvages vit en semi-liberté dans un décor de steppe. Ces robustes équidés sont les derniers représentants d’une espèce ancestrale : les chevaux de Przewalski. Une escapade dépaysante et pleine de sens, à la découverte d’un projet de sauvegarde unique en Europe.
C’est un spectacle hors du temps qui s’offre aux visiteurs du Causse Méjean, sur le site du Villaret (commune de Hures-la-Parade, à 48 km de Millau). Ici vit en semi-liberté un troupeau de robustes petits chevaux à la robe isabelle, au dos zébré d’une raie brune. Ce sont des chevaux de Przewalski, appelés « takhi » en mongol – les seuls chevaux au monde à n’avoir jamais été domestiqués, considérés comme les lointains cousins de nos chevaux actuels. Ces équidés sauvages, probablement ceux peints sur les parois de la grotte de Lascaux, ont bien failli disparaître à jamais : le dernier Przewalski sauvage a été aperçu en 1969 et l’espèce a été déclarée « éteinte à l’état sauvage » peu après. Il ne subsistait alors plus qu’une poignée d’individus en captivité – la population captive a connu un goulet d’étranglement extrême, réduite à seulement 13 chevaux fondateurs dans le monde après la Seconde Guerre mondiale. Tous les chevaux de Przewalski actuels descendent de cette minuscule lignée survivante, sauvée in extremis dans des zoos. Grâce à un stud-book international et à des programmes rigoureux d’élevage conservatoire, l’espèce a pu être préservée malgré une forte consanguinité. Ce travail a permis de planifier des réintroductions en milieu naturel à partir des années 1990.

Un sanctuaire sur le Causse Méjean
L’association Takh, du nom mongol du cheval de Przewalski, est née de cet élan de sauvegarde en 1990. Avec le soutien technique et financier de WWF France et de la Fondation MAVA (créée par Luc Hoffmann, héritier des laboratoires suisses Hoffmann-La Roche), Takh a implanté une population de chevaux de Przewalski sur le Causse Méjean, en Lozère. Onze chevaux nés en zoo ont été relâchés sur ce vaste espace semi-naturel d’environ 300 hectares clos au Villaret. Le choix du lieu n’est pas anodin : le Causse, avec son climat de steppe et ses étendues herbeuses, rappelle les plaines d’Asie centrale d’où sont originaires ces chevaux. Depuis plus de trente ans désormais, une quarantaine de “takhi” vivent en semi-liberté dans cet enclos de 300 à 400 hectares au cœur des Causses. Ils y forment plusieurs harems et hardes, et conservent un comportement entièrement sauvage. Les observer, c’est comme replonger à l’époque préhistorique : on peut assister à leurs jeux, voir les étalons surveiller jalousement leur troupeau, et – au printemps – apercevoir les nouvelles naissances trottiner aux côtés des juments. À cette saison estivale, plusieurs poulains âgés de quelques jours gambadent déjà sous l’œil vigilant de leurs mères, signe que le troupeau se porte bien. La scène est fascinante pour le visiteur tant ces chevaux primitives, trapus et crinière en brosse, diffèrent de nos chevaux domestiques tout en leur ressemblant.

Installée en toute discrétion pendant des années, la réserve du Villaret est aussi un centre scientifique unique. Les chercheurs y étudient le comportement du cheval de Przewalski en semi-liberté, afin de mieux comprendre l’écologie et les besoins de cette espèce rescapée. Claudia Feh, fondatrice de Takh, a fait du site un observatoire de la vie sociale des takhis. Parmi les découvertes, on a pu documenter comment ces chevaux sauvages interagissent entre eux, comment ils exploitent l’espace du causse, et même quels enseignements tirer pour la gestion d’autres équidés ou milieux ouverts. Le domaine sert ainsi de laboratoire à ciel ouvert sur la cohabitation entre grands herbivores et milieu naturel steppique.

De la Lozère aux steppes de Mongolie
L’ambition ultime du projet Takh a toujours été la réintroduction du Przewalski dans son habitat d’origine en Mongolie. Après plus de dix ans d’acclimatation des chevaux sur le sol lozérien, ce rêve est devenu réalité. En 2004 et 2005, 22 chevaux nés sur le Causse Méjean ont été envoyés en Mongolie pour retrouver la vie sauvage sur leurs terres ancestrales. Ces pionniers lozériens ont rejoint la réserve de Khomyn Tal, une steppe de 15 000 hectares située dans l’ouest de la Mongolie. Là-bas, ils ont redécouvert la liberté sur les mêmes prairies arides qu’arpentaient leurs ancêtres aux siècles passés. La réussite a dépassé toutes les espérances : les « takhi » se sont reproduits et ont essaimé dans ces immensités. Dès 2020, plus de 100 chevaux étaient recensés dans la réserve de Khomyn Tal (qui a obtenu le statut de parc national cette même année). Plus largement, grâce aux différents programmes internationaux de réintroduction, la population mondiale de chevaux de Przewalski est remontée à environ 3 000 individus, dont plus de 800 galopent désormais à nouveau dans les steppes de Mongolie – un retournement de situation inespéré pour une espèce qu’on ne voyait plus qu’en captivité quelques décennies plus tôt. Le cheval de Przewalski est ainsi passé du statut d’espèce éteinte à l’état sauvage à en danger sur la liste rouge de l’UICN, signe d’une amélioration relative de sa situation. Le conservatoire du Villaret a largement contribué à ce sauvetage planétaire, en fournissant des individus sains pour repeupler la Mongolie. Et l’aventure continue : le site lozérien sert de pépinière à d’autres projets de ré-ensauvagement en Europe, puisque le surplus de naissances doit régulièrement être transféré vers d’autres réserves afin d’éviter le surpâturage sur le Méjean.

L’heure des difficultés financières
Malgré le succès écologique, l’équation économique de Takh est devenue précaire. Longtemps, l’association a pu fonctionner sereinement grâce à des financements extérieurs. En particulier, un mécénat de longue durée assuré par la famille Hoffmann (actionnaires historiques de Hoffmann-La Roche) – via la fondation MAVA – a permis de couvrir les frais du projet pendant des années. Or, cette fondation philanthropique a cessé ses activités fin 2022. Du jour au lendemain ou presque, Takh a perdu son principal soutien financier. Pour cette petite structure basée en Lozère (elle emploie seulement quelques salariés et des volontaires), le choc est rude. Les charges pour entretenir 400 hectares de causse et une quarantaine de chevaux (clôtures, nourriture d’appoint en hiver, suivi vétérinaire, salaires…) sont élevées. « On doit trouver de nouvelles ressources pour continuer à protéger nos chevaux sauvages », résume-t-on en interne. Faute de quoi, ce havre unique pourrait être menacé à moyen terme.

La réserve s’ouvre au public : un écotourisme solidaire
Privée de son mécène, l’association Takh change de stratégie et fait appel au public pour l’aider à sauver les derniers chevaux sauvages. Jusqu’alors relativement confidentielle, la réserve du Villaret ouvre désormais ses portes aux visiteurs et propose plusieurs formules d’écotourisme originales. « Rencontrer cet animal en semi-liberté est un moment unique », explique l’équipe Takh, qui souhaite partager son enthousiasme pour ces chevaux mythiques avec le plus grand nombre. Une petite aire d’observation gratuite a toujours existé à l’extérieur de l’enclos (le “jardin de Takh”), où l’on peut, avec de la chance et de bonnes jumelles, apercevoir les chevaux depuis la route. Dorénavant, pour aller plus loin, des visites guidées à l’intérieur de l’enclos sont organisées de mars à novembre. Sur réservation obligatoire (groupes limités à une dizaine de personnes), on peut ainsi entrer pendant 2 heures sur le causse aux côtés d’un guide qui vous emmène au plus près des Przewalski. Les plus passionnés peuvent opter pour le « suivi du troupeau », une formule de 3 heures d’immersion scientifique où l’on accompagne un soigneur lors de sa tournée de surveillance des chevaux. Enfin, pour vivre l’aventure encore plus intensément, l’association propose désormais un séjour de découverte de 4 jours/3 nuits en immersion totale (camping sur place, participation aux activités du parc, ateliers pédagogiques…). Il y en a pour tous les goûts – depuis la simple balade familiale jusqu’au stage d’écologie pour naturalistes en herbe. Et il y en a pour tous les budgets : la formule de base d’observation libre près de l’enclos est accessible pour 5 € seulement, tandis que les visites guidées et séjours plus complets sont tarifés en fonction de leur durée et des services proposés. L’objectif est clair : générer des revenus pour autofinancer la sauvegarde des takhi, tout en sensibilisant le public local à l’importance de cette espèce emblématique.

L’association a embauché récemment une chargée de développement touristique, qui « se démène avec les moyens du bord » pour faire connaître le site, nous confie un bénévole. Désormais, chaque visite compte : non seulement elle constitue une expérience inoubliable pour le visiteur, mais elle aide directement à faire vivre le dernier bastion français du cheval de Przewalski. « Venir voir les takhis, c’est un coup de pouce à la biodiversité », résume en substance l’équipe de Takh, qui espère attirer de nombreux curieux cet été.
Une idée de sortie à deux pas de Millau
À l’heure où les beaux jours invitent aux escapades nature, le conservatoire des chevaux de Przewalski du Villaret offre une destination insolite et enrichissante pour les Millavois et les habitants de la région. Le site est niché au cœur d’un paysage grandiose, sur le plateau du Méjean classé au patrimoine mondial de l’UNESCO (zone Causses et Cévennes). Depuis Millau, il faut moins d’une heure de route pour rejoindre ce coin de steppe lozérienne et avoir la chance d’observer les derniers vrais chevaux sauvages de la planète. Sur place, un petit espace muséographique présente l’histoire de l’espèce et du projet Takh, ainsi que les règles à respecter pour la visite. Puis l’on part, chaussures de marche aux pieds et jumelles en bandoulière, à la recherche des chevaux dans le décor minéral du causse. La magie opère presque à coup sûr, surtout en fin de journée lorsque les hardes se rapprochent pour s’abreuver : on aperçoit une silhouette trapue à crinière dressée à l’horizon, puis plusieurs autres surgissent derrière un bosquet de genévriers. Les chevaux de Przewalski sont là, paisibles, broutant l’herbe rase et relevant de temps à autre la tête pour surveiller les alentours. Instant suspendu, émotion garantie. On se surprend à chuchoter en les observant, comme dans une cathédrale sauvage.

En repartant du Villaret, on réalise que ce projet unique mérite d’être soutenu. Takh est une fierté locale autant qu’une initiative de portée mondiale. En offrant une visite ou un séjour sur place, chacun peut contribuer, à son échelle, à l’avenir de ces chevaux préhistoriques ressuscités. Cet été, pourquoi ne pas aller à la rencontre des Przewalski du Causse Méjean ? Vous vivrez un voyage dans le temps… tout près de chez vous.

Plus d’infos : accueil@takh.org – Association Takh, Le Villaret, 48150 Hures-la-Parade. Site web : www.takh.org.


