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100 km de Millau : la passion cent bornes

Il y a cinquante ans naissait une des compétitions reines du grand fond : les « 100 kilomètres de Millau » sous l’impulsion de Serge Cottereau, coureur passionné, et Bernard Vidal qui assura toute la logistique d’une course qui deviendra la première de ce genre en France. La prochaine édition, la cinquantième, aura lieu le samedi 24 septembre.

© Aurélien Trompeau

Jusqu’au début des années 1970, les courses de fond se limitaient aux 20 kilomètres ou au marathon, et ces compétitions restaient rares en France, faisant de la course à pied un sport confidentiel.

C’est en participant à une épreuve de 100 km organisée en Suisse en 1972 où il y avait 2.500 coureurs et une ambiance incroyable, qu’est venue à l’esprit de Serge Cottereau, professeur de sport à Saint-Affrique, l’idée d’organiser une course similaire dans sa région, car il avait constaté qu’à l’arrivée, chacun, même le plus anonyme des derniers, paraissait aussi heureux que le premier.

Partir du bon pied

Conscient qu’organiser une course de cette nature ne serait pas de tout repos, il active ses réseaux et fait une rencontre déterminante en la personne de Bernard Vidal, président du S.O.M Athlétisme. En juin 1972, voulant battre le fer tant qu’il est encore chaud, il planifie une date en septembre de la même année, pour créer l’évènement : la première épreuve de 100 km en France.

Ne ménageant aucun effort, et entouré d’une équipe de bénévoles, Serge Cottereau enverra des milliers de lettres à tout ce que la France comptait alors de crossmen susceptibles d’être intéressés par le grand fond.

Quant à Bernard Vidal, il se chargea d’obtenir toutes les autorisations nécessaires pour que la course ait lieu. Le règlement sera le même que celui des 100 km suisses : « L’épreuve est ouverte à tous et à toutes. Le temps limite est de 24 heures. Tous les arrivants recevront la même récompense : une médaille ! ». Seule la première course aura un temps limité à 15 heures afin d’éviter les problèmes d’une organisation de nuit.

Il était cinq heures du matin, au stade municipal, le dimanche 17 septembre 1972, quand fut donné le départ de la première épreuve des « 100 km de Millau ». Dans la ville endormie, ils étaient soixante-huit coureurs à s’enfuir dans une nuit d’encre, broutant le bitume de leurs chaussures déjà usées par les kilomètres d’entraînement. Le parcours n’était pas le même que celui que nous connaissons aujourd’hui : Millau, Creissels, Raujolles, puis trois fois la boucle : Raujolles, Saint-Georges-de-Luzençon, Saint-Geniez-de-Bertrand, Ferme de Labro, Raujolles. Cette boucle faisait 30 km et il restait encore 5 km pour revenir à Millau. L’arrivée avait lieu devant le café Glacier, avenue de la République.

Serge Cottereau, qui prit naturellement le départ, devient le premier vainqueur de cette course hors norme en parcourant la distance en 7h50’. Au total, 38 coureurs boucleront la course, le dernier terminant le parcours en 14h04’.

Et courir de plaisir

Dès la deuxième édition en 1973, pour que la course soit vraiment populaire, les organisateurs décidèrent de porter le temps limite à 24 heures. Ils choisirent l’actuel parcours sauf que le départ se faisait place de la Capelle, et la première boucle dans le sens opposé à ce qu’il sera par la suite.

Ignoré, méprisé, moqué jusqu’ici, le coureur de fond est en passe de devenir pour les Millavois, le « nec plus ultra » du spécimen sportif. L’Allemand Helmut Urbach, meilleur performer mondial sur 100 km (en 6h55’) est même de la partie pour cette course. 182 partants venant aussi bien d’Italie, de Suisse ou d’Angleterre, 93 arrivants, et c’est une nouvelle fois l’enfant du pays, Serge Cottereau, qui remporte l’épreuve en 8h07’.

Affiche des 100 km en 1974. (DR)

Dès l’année suivante en 1974, avec 532 concurrents au départ, la course allait se dérouler sur le parcours actuel avec la neutralisation de la route entre Millau et Aguessac. Là encore, Serge Cottereau allait s’imposer.

La course en 1975. (DR)

Pierre Mounès, seul Millavois à avoir gagné

Le samedi 27 septembre 1975, pour la 5e édition des 100 km de Millau, 732 coureurs prirent le départ pour 430 arrivants, et c’est après 8h13’ d’effort que Pierre Mounès franchissait la ligne d’arrivée, une sacrée revanche pour celui qui essuyait les remarques pas toujours sympathiques des spectateurs du stade municipal tout proche, lorsqu’il faisait des tours de piste à n’en plus finir lors des matchs de rugby. Ce fut le seul Millavois à avoir remporté l’épreuve.

Pierre Mounès, vainqueur en 1975. (DR)

Cette course de 1975 fut marquée par quelques évènements : Bernard Charlaix qui devait se trouver aux avant-postes commet une erreur de débutant en absorbant un repas trop peu de temps avant le départ, un autre s’aperçoit avant le départ qu’il a amené deux chaussures du même pied. On veut lui en prêter, mais il répond « ça ira tout de même ». Il terminera l’épreuve en ayant eu très mal aux pieds, du moins à l’un des deux. Un autre s’est fait masser les cuisses « à l’envers » du haut vers le bas, par un secouriste inexpérimenté et reste tout étonné d’être complètement bloqué quand il veut repartir.

En 1976, pour la quatrième fois, Serge Cottereau remporte les 100 km avec un nouveau record personnel de 7h09’ !

Serge Cottereau devant le café Glacier (La Dépêche, 1976). DR

Pour un diplôme et un écusson

Dans cette épreuve millavoise atypique, il faut savoir qu’il n’y a aucun enjeu financier, comme l’avaient voulu ses initiateurs, le premier comme le dernier reçoit la même récompense, un souvenir ainsi qu’un diplôme attestant de leur performance.

Elvino Gennari, meilleur performer mondial du moment, le sait et il ne court pas pour de l’argent, mais tout de même, il lui a fallu venir d’Italie, et il ne roule pas sur l’or. Pour faire le déplacement, il a posé comme condition qu’on lui rembourse les frais d’essence : 1210 francs, une note un peu salée, puis Gennari tempête, ayant gagné la course en 1977 établissant un nouveau record en 6h51’ et réclame plus. Au final, il eut droit à un cadeau supplémentaire : un carton de six bouteilles de champagne et un jambon de pays. Cadeau qui ne devait pas être offert par l’organisation.

Avant lui, lors de la première course, le dernier de l’épreuve, un certain R. Gerin a reçu un Roquefort de la part des paysans du Larzac qui luttaient à ce moment là contre l’extension du camp militaire.

Millau, « La Mecque de la course à pied »

La légende était en route et elle n’allait que s’accroître au fil des années. Pour sa dixième édition, les cent kilomètres comptent 1636 engagés, 1480 partants et 1076 arrivées.

Jean-Pierre Rech, alors journaliste à la Dépêche du Midi, baptisera même notre ville de « la Mecque de la course à pied grâce à l’épreuve des 100 km de Millau », la plus ancienne des épreuves de la spécialité, mais également la plus courue au niveau européen. Serge Cottereau publiera un magnifique ouvrage intitulé « La belle histoire des 100 km de Millau » et Robert Angles sur des paroles de Raoul Dhombres chantera « la Marche des 100 kilomètres » le temps d’un 45 tours.

Course à géométrie variable, cette épreuve comporte des réactions imprévisibles. Il y a vraiment de quoi crier à la démence quand, à la nuit tombée, on rencontre quelques concurrents pliés en deux comme un arbre parce qu’en délicatesse avec leur rate, leur cœur ou la voûte plantaire.

Au prix de mille efforts, ces naufragés parviendront pourtant à rejoindre le prochain contrôle et la salle de massage. Là, ils déclareront qu’ils font ça pour le plaisir. Au bord de l’évanouissement au soixante-dixième kilomètre à Saint-Affrique, on peut ensuite courir comme un automate jusqu’à Saint-Rome-de-Cernon, avant de se sentir si euphorique que franchir la ligne d’arrivée ne devient qu’une formalité. En 1975, les coureurs à l’arrivée disaient : « C’était dur, mais l’ambiance est tellement formidable ».

Une image forte fut celle de 1985 où après 7h08’ de course, deux concurrents, Bernard Rossetti et Bruno Seclsi, franchissent en vainqueur la ligne d’arrivée main dans la main, une image reflétant parfaitement l’esprit de cette course. La course aussi a des fidèles Millavois : Jean Brengues qui en 2014, à 82 ans terminait les 100 km en 13h23’, mais aussi Jean-Pierre Lucas qui a couru et terminé 45 éditions des 100 km.

Monsieur 100 kilomètres

Jean-Marc Bellocq, son nom est associé à tout jamais à l’épreuve millavoise. Il a en effet régné sur les cent bornes dans la décennie 1980-1990 en s’imposant à huit reprises. D’abord en 1980, puis deux ans de suite en 1982 et 1983, le coureur de La Celle-Saint-Cloud allait ensuite graver à jamais son nom dans le bitume millavois en remportant cinq fois de suite l’épreuve sud-aveyronnaise, mais surtout en y établissant un record en 1990, à ce jour jamais battu, en 6h28’. Jean-Marc Bellocq est pour beaucoup le coureur emblématique de l’épreuve millavoise, ce qui lui vaudra le surnom de « Monsieur 100 km de Millau ».

Jean-Marc Bellocq (DR)

Au palmarès derrière Bellocq et ses huit succès, Hervé Seitz, dernier vainqueur en date qui totalise à l’image de Serge Cottereau quatre succès sur l’épreuve millavoise (2015, 2016, 2018, 2019) puis Bruno Laroche. Le Carcassonnais a franchi trois fois la ligne du Parc de la Victoire en vainqueur en 1993, 96 et 97. Michaël Boch, a été vainqueur à trois reprises (2010,2011 et 2012), Christian Roig (1984-1995), Christophe Buquet a remporté deux fois l’épreuve (2003-2004). Après avoir collectionné les 2e et 3e places, l’Héraultais Christophe Morgo, fidèle parmi les fidèles, a enfin inscrit « Millau » à son palmarès en 2009. La victoire de la persévérance.

Déjà capitale du gant, Millau est devenue celle de la course à pied sur route grâce aux 100 km. En 1985, avec un départ commun, les organisateurs proposeront un marathon de 42 km, pour ceux qui voudront se tester avant de lancer dans la course mythique. Pour son vingtième anniversaire, l’épreuve comptera pas moins de 3875 engagés. Une participation qui ne sera jamais battue même à l’occasion des éditions anniversaires. Cinquante ans après sa création, force est de constater que les 100 kilomètres de Millau font toujours autant courir les foules.

Le départ de l’édition 2018 © Aurélien Trompeau

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