Causses et vallées

Août 1911 : la canicule en Aveyron

Si la canicule de 2003 a causé la mort de 15 000 personnes, la plus meurtrière du XXe siècle fut incontestablement celle qui dura plus de deux mois durant l’été 1911, du 4 juillet au 13 septembre. Elle toucha  toute l’Europe atteignant son paroxysme en août où durant plusieurs jours d’affilée la température oscillait entre 35° et 37° et faucha en 70 jours la vie de plus de 40 000 personnes dont les trois quarts furent des enfants en bas âge.

Des gorgées d’eau fraîche pour se soulager 

Durant l’été, il n’était pas rare de suffoquer lors des travaux aux champs comme nous le rappellent quelques faits divers. Ainsi début août 1847 : « Une femme de Gagnac, occupée à la moisson dans les environs de Laissac, est morte au milieu d’un champ, asphyxiée par la chaleur de ces derniers jours » (Asphyxie, Journal de l’Aveyron, article repris dans l’Echo de la Dourbie le 7 août 1847).

Pour se soulager d’une chaleur trop intense, les habitants des campagnes n’hésitaient pas à boire de l’eau bien fraîche en quantité provenant des citernes, ce qui n’était pas sans conséquence.

En 1864, « vendredi (15 juillet), vers les 9 heures du soir, on a transporté à l’hospice de Millau, sur un char escorté par des gendarmes, le corps d’un berger du domaine de la Rode. On avait trouvé cet infortuné gisant sans vie au fond d’un ravin. On attribue sa mort à une trop grande quantité d’eau qu’il aurait absorbée par ces fortes chaleurs ». (L’Echo de la Dourbie, 16 juillet 1864).

Deux ans plus tard, à la Cadenède : « Encore une malheureuse victime de cette funeste habitude qu’ont les habitants de nos campagnes de se gorger d’eau lorsqu’ils sont occupés en plein soleil de juillet, à faire la moisson. Une femme, dont nous ignorons le nom, qui travaillait au domaine de la Cadenède, a été trouvée morte dans un champ, un des premiers jours de la semaine, pour avoir cédé trop facilement au dangereux plaisir d’étancher une soif excessive provoquée par l’action irritante de la chaleur » (L’Echo de la Dourbie, 21 juillet 1866).

Et que dire de ce fait divers où on tenta de soigner le mal involontairement par le mal : « Une fâcheuse erreur, qui aurait pu avoir de graves conséquences, s’est produite dans le quartier du Rajol. Le nommé Blayassi, cultivateur, travaillait chez un jardinier lorsqu’il fut pris subitement d’une indisposition, occasionnée sans doute par la chaleur torride de ces jours derniers.

Son patron s’empresse d’aller lui chercher un cordial ; mais, par suite d’une malheureuse méprise, en croyant lui donner de l’eau de noix, il lui fit avaler un petit verre de nicotine. L’effet du poison fut foudroyant, l’ouvrier agricole fut pris aussitôt d’horribles souffrances. Fort heureusement, un médecin, immédiatement appelé, lui donna des soins et lui administra un énergique contre poison. Blayassi va mieux maintenant et il s’en tirera heureusement avec quelques jours de repos. » (Empoisonnement, Messager de Millau, 17 août 1907)

Un mois de juillet prometteur

Les premiers jours du mois de juillet 1911 furent chauds, mais cette chaleur était loin d’être insoutenable. La vague de chaleur qui commence à s’installer le 5 juillet est ainsi décrite par un correspondant de Salles-la-Source : « Le temps est très beau et les foins se rentrent dans d’excellentes conditions. Cette température est aussi très favorable à la vigne dont les raisins grossissent à vue d’œil » (L’Auvergnat de Paris, 15 juillet 1911). Dans ce même journal, nous apprenons qu’à Vezins : « la fenaison bat son plein. Le foin qu’on rentre est parfait comme préparation et il y en a beaucoup », mais déjà sous l’effet de la chaleur certaines personnes âgées succombent : « A Saint-Léons, on nous annonce la mort de M. Rivière Victor, un excellent travailleur, qui avait mangé plus de pierre dans sa vie que M. Rothschild de louis ».

DR

Cette chaleur devient vite excessive, dépassant au milieu du mois de juillet  les 35°. A Toulouse, le thermomètre grimpe même jusqu’à 37° sans jamais redescendre sous la barre des 30° C pendant plusieurs jours.

Mais pas de quoi rendre fébriles nos agriculteurs aveyronnais. A Villefranche-de-Rouergue : « La chaleur est très forte, mais pas d’orages jusqu’ici, si ce temps continue quelques jours encore, nous aurons de belles récoltes ». Même sentiment à Centrès où « les agriculteurs sont en pleine moisson. Peu de monde au village. Tout est dans les champs. Temps superbe très favorable aux travaux de la saison ». A Vézins « le temps étant magnifique, les cultivateurs en profitent pour travailler aux champs. Aussi peu de monde à la foire du 17 juillet » (L’Auvergnat de Paris, 22 juillet 1911)

Une sècheresse persistante 

La chaleur s’intensifie. Le 22 et 23 juillet, le mercure s’affole, il fait plus de 35° dans l’Aveyron .A Vézins, on a bien avancé dans les moissons : « La loue des moissonneurs a très bien pris à Vézins. Dimanche, les coupeurs de blé étaient nombreux et gagnaient environ 5 francs. Toutefois d’année en année, ils se feront plus rares à cause des moissonneuses qui leur font une une rude concurrence. Bientôt, les machines se multipliant, il faudra mettre la faucille au musée des antiquités…Le beau temps continue. La moisson se terminera ou presque cette semaine et tout fait espérer que les gerbes, comme le foin, se rentreront sèches. Pourtant les pommes de terre boiraient bien un coup » (L’Auvergnat de Paris, 29 juillet 1911).

La chaleur s’intensifie. (DR)

Le 29 juillet, on peut lire au niveau national dans le Figaro : « « La chaleur bat nos murs, répand sur le pavé de Paris ses éclaboussures de feu, dessèche les gosiers, brûle les crânes et donne aux plus joyeux une envie de pleurer. La nuit tombe. Mais la chaleur elle, ne tombe pas. Elle s’élève invisible et traîtresse ; enveloppée d’ombre, elle sort des murs, elle s’exhale des chaussées et des trottoirs ; et l’ont boit de l’air chaud, en attendant d’aller diner ».

Paris connaîtra en août treize jours consécutifs de température à 30° et le 10 août 37,7°.

Les méfaits de la chaleur : une victime de l’insolation illustration de couverture du Petit Journal 13 août 1911. (DR)

Quant à nous aussi, le pire restait à venir. A Recoules Prévinquières, on s’inquiète : « La sècheresse persiste : la moisson touche à sa fin. Les maïs, betteraves et pommes de terre commencent à souffrir. Encore quelques jours de chaleurs torrides et les récoltes d’automne seront sérieusement compromises. Et le ciel est toujours bleu, d’un bleu pur désespérant. Parisiens, venez faire la sieste à l’ombre de nos arbres et apportez nous de la pluie, un peu de pluie. » (L’Auvergnat de Paris, 5 août 1911). Le même journal nous apprend qu’à Vézins,  « chose extraordinaire sur la montagne et qui prouve bien l’état brûlant de la température, les cigales chantent ici comme dans le Midi ».  A Saint-Léons, « la foire du 1er août était assez bien pourvue d’animaux, mais en raison de la sècheresse, on constatait une baisse sur le bétail maigre » (L’Auvergnat de Paris, 12 août 1911).

On demande la pluie 

A Conques « nous jouissons d’une température sénégalienne. Maintenant que les blés et les foins sont rentrés, la pluie serait bienvenue » (L’Auvergnat de Paris, 5 août 1911). A Cassuéjouls, quand on aperçoit un nuage, les prières montent vers le ciel comme nous le rappelle cet article : « Grâce à notre altitude, nous sommes bien loin d’avoir eu, comme à Paris ou en d’autres points de la France, 35° de chaleur. Cependant le soleil persistant, la campagne est grillée. Nous n’avons pas vu la pluie depuis la Saint-Jean. Un de ces jours, une nuée qui paraissait crever de pluie nous arrivait bien du côté d’Huparlac, mais le carillonneur l’ayant aperçue a grimpé aussitôt au clocher et là, a fait un tel tintamarre que le nuage, pris de peur, s’est arrêté hésitant et finalement a traversé le Puy d’Amourniès, arrosant seulement les sommets dénudés des environs de Laguiole. La grêle, si grêle il y avait, aurait-elle été plus désastreuse que la sècheresse ? Il est permis d’en douter. » (L’Auvergnat de Paris, 5 août 1911).

DR

Espalion a eu un peu plus de chance : « Malgré une pluie fine de dimanche dernier (13 août), le temps s’est remis au sec et il fait une chaleur intolérable. Les jardins sont secs et les champs demandent de la fraîcheur ainsi que les prés. Seule la vigne est fort belle » (L’Auvergnat de Paris, 19 août 1911)

La foire du 6 août à Millau, malgré l’air irrespirable, avait attiré beaucoup de monde. « Les marchés étaient bien approvisionnés, particulièrement celui des chevaux. Beaucoup d’affaires se sont traitées. Les cochons de lait valaient trente francs » (même journal).

Les décès s’enchaînent

Dès la mi-juillet, on constate une augmentation significative des cas de diarrhées chez les enfants. Celle-ci est directement liée à la canicule quand la température affiche plusieurs jours de suite des niveaux élevés. Pour 1000 naissances, 38 départements ont connu une mortalité par diarrhée et entérite chez les moins de un an supérieure à 60 pour mille. L’Aveyron connaît durant cette période des taux supérieurs à 110 pour mille. Selon les recherches de Catherine Rollet, historienne et démographe « cette poussée de mortalité serait à attribuer à une pénurie de lait, les vaches laitières ayant été victimes d’une épidémie de fièvre aphteuse, mais aussi à une mauvaise qualité de l’eau et une hygiène insuffisante, la chaleur favorisant la prolifération des micro-organismes. »

A Pruines, c’est l’hécatombe : « 7 décès en vingt-quatre heures, voilà quelque chose qui n’arrive pas souvent dans les communes de l’importance de Pruines. Heureusement que ces décès sont dus à des causes variées, sans quoi, il y aurait lieu de crier à l’épidémie, et d’être effrayé. Six personnes ont été inhumées dans la journée du 31 juillet ; la 7e le 1er août. Pour la première fois, les habitants de Pruines ont vu trois cercueils conduits en même temps au cimetière.» (L’Auvergnat de Paris, 5 août 1911). La mort a été provoquée par  des diarrhées infantiles, des congestions…

Dans les villes, on suffoque… (DR)

Des incendies

Le milieu du mois d’août fut le plus violent, niveau température élevée, plus de 35° pendant plusieurs jours, et la grêle n’allait pas tarder à frapper tout comme les incendies comme nous le rappelle le Journal de l’Aveyron : « Pendant la semaine qui vient de s’écouler, de nombreux orages ont éclaté en France et notamment sur notre département. La grêle a causé des dommages considérables notamment dans le vallon de Marcillac. Enfin la foudre a allumé des incendies sur les divers points de l’Aveyron » (édition du 27 août 1911)

Début août, « un tas de paille, appartenant à M. Courrège Emile, de Vimenet, a pris feu on ne sait comment ; on a réussi à préserver les bâtiments voisins et on n’a déploré aucun accident, mais les puits et les citernes du voisinage sont secs. » (L’Auvergnat de Paris, 5 août 1911).

Dans la commune d’Arvieu, un orage ayant éclaté le 14 août, vers les 6 heures du matin, a occasionné de graves dégâts, au Mas-Vayssettes, chez M. Bru : «  la foudre a tué trois bœufs, un quatrième a pu être ranimé. M. Bru, qui se trouvait lui-même au milieu des bœufs qu’il attachait, a été environné de flammes ; étourdi par la commotion, il a été blessé à une jambe par la chute de l’animal qui est tombé à côté de lui. La grange qui contenait environ sept cents quintaux de foin, l’écurie et tous les outils agricoles qui étaient renfermés dans le bâtiment sont devenus en moins d’une heure la proie des flammes. L’incendie a été si rapide qu’aucun secours n’a pu être utilisé ; tous les autres animaux ont pu être sauvés. Les pertes s’élèvent, dit-on, à 25 000 francs. Rien n’était assuré » (Journal de l’Aveyron, 20 août 1911)

A Mostuéjouls, « au cours d’un violent orage, la foudre est tombée sur l’écurie de M. Guers, propriétaire au Buffarel, et lui a tué un bœuf. Des moissonneurs, qui se trouvaient dans la grange, éprouvèrent une forte commotion, mais en furent quittes pour la peur » (L’Auvergnat de Paris, 19 août 1911)

A Vezins, « M. Bompard, maire, gardait dans un de ses prés, au-dessous du Ram, trois vaches lorsqu’un orage le surprit. Tout à coup la foudre éclate, qui tue net deux vaches et le projette lui-même sur le sol. Il se releva aussitôt et vit les deux ruminants victimes de la foudre. Il abandonna les deux vaches et rentra chez lui, tout ému » (Journal de l’Aveyron, 20 août 1911)

Jusqu’au 13 septembre, la chaleur sera toujours intense. Ainsi à Saint-Symphorien « le temps est excessivement chaud ; pendant le jour il n’est guère possible de sortir de sa demeure » (L’Auvergnat de Paris, 9 septembre 1911). Même constat à Saint-Léons : « la sècheresse continue, les fontaines tarissent et des cas de fièvre typhoïde se déclarent dans la montagne. Une bonne précaution serait de faire bouillir l’eau. » (L’Auvergnat de Paris, 16 septembre 1911).

La canicule finira par cesser définitivement au milieu du mois de septembre. Au total, ce seront deux mois et demi de chaleur écrasante et de sècheresse extrême que connurent les Français cette année-là.

Marc Parguel

Bouton retour en haut de la page