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Patrimoine Millavois : Au «  Dabaladou » de la place Foch (rue Pasteur)

Pourquoi n’y a-t-il pas une plaque indiquant le mot « dabaladou » dans la rue Pasteur ? Elle rappellerait aux passants le vieux vocable qu’employaient les Millavois qui descendaient cette rue qui relie le côté est de la place Foch au boulevard Saint-Antoine,  est-il vraiment besoin de définir ce qu’est un « dabaladou » ? C’est, ou c’était, une descente rapide, un chemin qui dévale une pente. Et nombreux sont les Millavois qui l’ont dévalée.

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Léon Roux (1858-1935), témoin oculaire d’une époque où déferlait une véritable marée humaine, lorsqu’il s’agissait de reprendre le travail en atelier nous dépeint un spectacle qu’il serait difficile d’imaginer aujourd’hui : « Quelques années avant la guerre de 1870, nous sommes sur la place d’Armes de Millau. Une heure après midi va sonner. Les ouvriers chamoiseurs, teinturiers, palissonneurs, tanneurs, corroyeurs, sortent de leur dîner – ici on déjeune le matin à 8 heures, on dîne à midi, on soupe le soir à six heures – ils traversent en hâte la place, jetant un coup d’œil sur le cadran du clocher hexagonal de l’église Notre-Dame de l’Espinasse. Ils viennent du centre de la ville, des rues de la Capelle, d’Engrailhe (actuelle rue Thilorier), du Commandeur, d’Altayrac (disparue lors de la percée du boulevard Sadi Carnot en 1896), del Pous Naou (du puits neuf), de Detras lo cour (rue Paul Bonhomme), de la rue Droite. Les uns traversent le porche où commence la rue Saint-Antoine ; ce sont les mégissiers ; ils rejoignent leurs calquières, sur la Grave, aux bords du Tarn, pour s’y mettre derrière leur chevalet. Les autres prennent « lou Doboloudou » : ce sont les tanneurs et corroyeurs des fabriques Prévôt-Carrière et autres, situées vers le Champ du Prieur.  La sonnerie de l’horloge du clocher de Notre-Dame est à répétition : à la deuxième sonnerie, « ol ségoun pic » – de une heure, la place est vide. Cependant de temps à autre, une ou deux personnes entrent ou sortent d’un bâtiment du XVIIe siècle, non sans élégance, ancien hôtel du marquis de Pegayrolles, devenu la Mairie, alors on disait la Maison Commune, plus souvent la Commune, tout court ; aujourd’hui, ô Progrès !…on dit l’Hôtel de Ville, comme à Paris » (Un coin de ville du Rouergue au siècle dernier : « Le Couvert », l’Auvergnat de Paris, 9 janvier 1932)

Vue prise depuis le boulevard, 6 juin 2022. (DR)

« Lo Doboloudou » de la place, ce vieux vocable populaire qui disait ce qu’il voulait dire, bien mieux que les appellations successives de rue du Corps-de-Garde, rue Bourbon, rue de l’Hôtel de Ville, et enfin rue Pasteur, était resté une voie importante, jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale, la place Foch étant celle de la Mairie et du marché, vrai lieu d’échanges commerciaux.

C’était aussi le lieu où l’on venait pour les processions comme s’en souvenait Léon Roux : « Lou rodal, le feu paroissial de la Saint-Jean est prêt. Six heures sonnent à l’horloge à répétition du clocher hexagonal. Les ouvriers sortent des « fabriques », les mégissiers, les blanchiers de la Grave montent par le Saint-Antoine, les tanneurs de chez Prévôt montent, chose bizarre, par lou Dobolodou – il est vrai que toute descente implique une montée en retour. Ils s’arrêtent sur la place, où de toutes les rues adjacentes, ou contigües arrivent des femmes, sans toilettes du dimanche, propres cependant en leurs habits de ménagères ; si parmi elles les chapeaux sont rares, il n’en est cependant aucune en cheveux, les jeunes portent la coiffe à deux ou trois rangs de « tuyauté » les vieilles sont coiffées de la « cagnotte », les petites filles sont en résille. » (Lou rodal de Sent-Jean, l’Auvergnat de Paris, 23 juin 1934).

La création de la rue 

Aménagée en forme quadrangulaire, la « vieille Place » devint accessible à chaque angle par une rue au XVIIIe siècle, mais aucune voie bien viable ne reliait directement cette grande place au Tour de ville.

C’est en 1810 que fut créée cette rue comme nous le rappelle Jules Artières : « On ouvre une rue reliant la place d’Armes au tour de ronde. Ce percement rendit facile l accès de la Place où l’on ne pouvait jusque là pénétrer que par d’étroites et d’incommodes ruelles» (Annales de Millau,1894-1899, p. 271-272).

Elle coûtera aux descendants de la famille de Pegayrolles, l’abandon de quelques parcelles, mais améliora la situation de leur hôtel en dégageant sa façade nord.  Cette voie terminée en 1813 prendra tout d’abord le nom de rue du Corps-de-Garde, car ce dernier, ancêtre du poste de police ou du commissariat, se trouvait alors sur l’emplacement occupé aujourd’hui par l’extrémité sud de l’école Paul Bert.

Peu après, sous la Restauration, on la renomma rue Bourbon, mais déjà dans le cœur de nombreux Millavois, on parlait d’elle sous le nom de « dabaladou ». En 1883, on la rebaptisa « rue de l’Hôtel de Ville, car depuis 1856 en effet, l’Hôtel de Pégayrolles abritait la Mairie et ce, jusqu’en 1937. Mais, même si la Mairie avait déménagé dans l’Avenue de la République, son nom resta jusqu’au 25 juin 1943, où par décision du conseil municipal, on la renomma « Rue Pasteur ».

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Nous l’avons dit, cette rue côtoie la façade nord de l’Hotel de Pégayrolles et de son jardin. C’est au fond de ce jardin qu’on a bâti la Maison du Peuple (de 1903 à 1905). Comme le rappelle Jules Artières : « Notons ici que, lorsqu’on a creusé les fondations pour construire la Maison du Peuple, on a trouvé à une assez grande profondeur de débris de poteries gallo-romaines ; un de ces fragments a été déposé au Musée de la Ville » (Millau à travers les siècles, p.432, 1943).

Une rue autrefois bien vivante

Dans le haut de cette voie, au-dessous de l’école Paul Bert, prospéra longtemps une auberge assez renommée, que le voisinage du marché du mercredi et vendredi matin devait favoriser. Elle fut tenue notamment par des Coudrillier. Un peu plus bas, aussitôt après le débouché de la rue Claude Peyrot, était établi un forgeron maréchal-ferrant : deux métiers souvent associés. On y entendait souvent les coups de marteau sur l’enclume. L’artisan forgeron se nommait Marius Barral.

La forge Marius Barral, le tapissier et le bar Albert, le 3 mars 1934. (DR)

Encore plus bas se trouvaient un matelassier, un tapissier et un débit de boisson : le bar Albert (à l’angle du boulevard) qui fut ouvert en 1917.

De l’autre côté, c’était un peu moins reluisant, entre le Musée et la Maison du Peuple, on trouvait les latrines publiques qui depuis ont été déplacées dans un recoin de l’église Notre-Dame de l’Espinasse.

Cette rue Pasteur longue de 75 mètres et large de 8 mètres, bien que moins fréquentée qu’autrefois, reste une voie importante qui permet de relier le boulevard au centre ancien, gardons en mémoire son nom populaire « dabaladou », souvenir d’une époque à jamais révolue.

Marc Parguel

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