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Patrimoine millavois : Cabus, celui qui rêvait de voler comme Icare

Au carrefour de la rue de la Paulèle et de l’avenue Gambetta, sur la route qui mène à la Pouncho d’Agast, la façade fait un clin d’œil aux parapentes, deltaplanes et autres libéristes. Œuvre de Dominique Foa (1954-2010) peintre et céramiste bien connu, elle a été réalisée durant l’été 1993. Elle rend hommage à ce sport qui a pris son essor dans les années 1980 : le vol libre.

Bien avant l’invention des engins volants comme le deltaplane dans les années 1890, ou le parapente dans les années 1965 et avant que Millau ne devienne un lieu de prédilection du vol libre au niveau national et international, un homme avait tenté l’expérience au début du XIXe siècle de voler de ses propres ailes qu’il s’était fabriquées.

La fresque de Dominique Foa. (DR)

C’était un sacré personnage, un inventeur, passionné de mécanique à qui le maire de Millau Dalbis faisait appel dès qu’il s’agissait de réparer tout ce qui dysfonctionnait dans la commune. Ainsi, la ville demanda ses services en 1814, lorsque l’horloge communale du Beffroi nouvellement placée ne sonnait pas correctement les heures.

Ses trouvailles et ses essais en tout genre n’ont pas eu assez d’éclat pour passer à la postérité. Cependant, grâce à la plume de Jean Legros dont le véritable nom était Jean Fabry (1807-1892) fabuliste millavois, banquier dans la vie de tous les jours et chroniqueur à ses heures sur le journal local de l’époque « l’Echo de la Dourbie », nous pouvons redonner à Chabus ou Cabus la place qu’il mérite dans notre histoire millavoise.

Jean Fabry dit Jean Legros. (DR)

Voici les faits eux-mêmes rapportés à Jean Legros par un Millavois qui l’avait croisé dans la cité du gant un matin de novembre 1862 :

– On me tape sur l’épaule, je me retourne et je suis en face d’un monsieur grand et maigre.
– C’est-vous qui êtes Monsieur Jean Legros, le chroniqueur ?
– Vous l’avez dit.
– Vous n’êtes pas toujours très exact, dans vos chroniques.
– Plait-il ?
– Dans le dernier numéro (sur l’horloge du Beffroi), vous avez dit que c’était M. Fossombroni qui avait trouvé la place des deux roues inoccupées.
– Oui.
– Cet italien travailla bien à réparer l’horloge, mais la place des deux roues fut trouvée par M. Cabus ou Chabus.
– J’ai bien entendu parlé des choux cabus que les Auvergnats appellent choux chabux, mais jamais du Monsieur que vous citez.
– C’était un homme très intelligent qui s’était mis dans la tête de voler.
– Il ignorait donc que l’on met en prison les voleurs.
– Non ; mais il voulait voler avec des ailes.
– Connaissait-il la chute d’Icare ?
– Oui, pour éviter le sort du fils de Dédale dont les ailes fondirent au soleil, il fit les siennes en fer blanc.
– Dites-m’en la suite.
– Avec plaisir.

C’est ainsi que ce Millavois rapporta à notre chroniqueur les « exploits » de cet homme qui rêvait de voler comme Icare. Il avait caressé depuis longtemps cette envie de voler dans le ciel comme les oiseaux. Il avait entendu parler de Jean-François Boyvin de Bonnetot, marquis de Bacqueville (1688-1760) à Paris, ce noble seigneur qui avait annoncé que, le 19 mars 1742, il s’élancerait de la terrasse de son hôtel, situé au coin du quai et de la rue des Saint-Pères, et qu’il traverserait la Seine par les airs pour aller atterrir au pied du Louvre.

Une foule immense se pressant sur les quais, le marquis parut sur le toit de sa maison. Il avait aux épaules de grandes ailes pareilles à celles qu’on voit aux anges dans les statues. Sans hésiter, il se précipita en agitant ses ailes et l’élan lui fit franchir le quai. Mais son appareil refusa de le porter plus loin ; et il alla s’effondrer sur un bateau de blanchisseuse.

De Bacqueville, premier français volant. (DR)

Mais si cette première tentative de vol humain avait échoué à Paris, il n’en serait pas de même à Millau ou Cabut rempli de zèle, voulu traverser le Tarn comme son prédécesseur en son temps avait voulu traverser la Seine. Ces faits remontent aux années 1815, laissons notre témoin millavois nous les raconter :

« Le jour où il voulut faire son expérience, il réunit sept à huit de ses amis, et suivi d’un groupe d’enfants qu’attirait la curiosité, il se dirigea vers un rocher que l’on voit près de Creissels au milieu du Tarn appelé Piquetontaine ; il y grimpa et, après avoir quitté son habit et attaché ses ailes, il s’élança dans l’espace.
Le vent qui soufflait gonflant ses ailes, le soutint un moment dans les airs ; mais, ce point d’appui devenant bientôt insuffisant, le poids du corps l’entraîna rapidement et il tomba la tête la première dans la rivière. Les spectateurs s’élancèrent à son secours ; au moyen des cordes qu’on lui passa, il parvint à sortir de l’eau sain et sauf, et ses amis le reconduisirent à Millau, suivi d’une foule de curieux qui allait toujours grossissant.

Le rocher de Piquetontaine. (DR)

Un brigadier de gendarmerie, qui se trouvait sur le boulevard du Quai au moment de son passage, demande la cause de cet attroupement, un gamin lui répond : c’est un voleur que l’on amène.

– Un voleur ! ça me regarde, il fend la foule et arrive au centre ; il demande où est le voleur.
– C’est moi, répond timidement Cabus.
– Au nom de la loi, je vous arrête.
– Pardon, Monsieur le brigadier, je ne suis pas un voleur ordinaire.
– Ordinaire ou extraordinaire, je vous arrête toujours, je ne suis pas brigadier pour des prunes.
– Permettez Monsieur… Laissez-moi vous dire.
– Silence ; si on vous écoutait, on ne vous pendrait jamais vous autres ; mais moi je ne suis pas de deux à qui on en fait accroire. Jamais aucun voleur ne m’a échappé : si Mercure, qui est d’après ce qu’on dit votre roi, me tombait jamais sous la main, je vous assure qu’il ne m’échapperait pas quoiqu’il ait des ailes aux talons.

Qu’est-ce que vous avez là sur le dos vous-même ? On dirait que ce sont aussi des ailes. Seriez-vous par hasard son fils ? Dans ce cas j’aurais fait une bonne capture qui pourrait servir à mon avancement. Je vais toujours vous mettre à même de ne pas vous envoler. Il sort une chaîne et une paire de cadenas.

A la vue des menottes, Cabus pâlit, mais ses amis prennent sa défense et expliquent au brigadier comment Cabus a volé et l’accident qui s’en est suivi.

Après avoir écouté attentivement la narration, le gendarme part d’un éclat de rire ; comment, Monsieur, ce n’est que comme ça que vous volez, je vous tire alors ma révérence et je vous abandonne, car comme dit la chanson :

Vous êtes, seigneur,
Trop petit voleur.
Pour qu’un brigadier
Qui sait son métier
Vous fasse l’honneur
De vous arrêter. »

« Votre histoire doit être vraie, Monsieur », dit Jean Legros à son interlocuteur et pour appuyer ses paroles, il lui dit : « Je me souviens que cet été, en me promenant sur les bords du Tarn, je vis un jeune homme qui nageait et qui de temps en temps montait sur un arbre et se lançait la tête la première dans la rivière.
– Comment appelez-vous l’exercice que vous faites là, mon ami, lui demandai-je ?
– Cabussa, me répondit-il en patois, ce qui veut dire en français faire comme Cabus. » (L’écho de la Dourbie, 1er novembre 1862)

Cette expression comme cette histoire a totalement disparu des mémoires, il convenait de la sortir de l’oubli. Ce personnage haut en couleur s’appelait-il réellement « Cabus » ou était-ce le surnom qu’on lui avait donné ?

On le sait Cabus désigne le chou à la tête pommée, mais aussi dérivé de cap (tête) c’était un surnom donné pour celui qui était têtu ou avait une grosse tête.

Notre illustre Cabus n’a pas eu les honneurs qu’il aurait mérités, mais confiant dans ses projets, il aura su attirer par ses inventions le regard amusé et curieux de nombreux Millavois.

Marc Parguel

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