Causses et valléesVerrières

La ferme de Vinnac (commune de Verrières)

Vinnac, situé entre Saint-Germain et Saint-Léons est aujourd’hui surtout renommé à cause de ses grands bois de pins sylvestres. Des pins dont la plantation a précipité le déclin d’un grand domaine au début du XXe siècle en empiétant sur ses terres cultivées. Le bois appartenait autrefois aux seigneurs de Séverac et était situé dans la communauté de Verrières.

D’où vient ce nom de Vinnac ? Les noms en ac, rappellent l’existence de grandes propriétés gallo-romaines. Dans la commune de Verrières, nous trouvons Vinnac, Vézouillac, Escoudournac, etc…(D’après Durand de Gros, 1874).

Selon Jules Artières (Messager de Millau, 29 janvier 1910) : « Vinnac tire son nom de bins ou vins, osiers. Il ajoute que « Cette localité est fort ancienne. Nous la voyons mentionnée dans un acte de 1273, par lequel frère Guilhem de Montalt, commandeur des Canabières, donne en acapte à Dardé Calmette : « Lou terradou et mas de Vennac per obs. de labourar au prix de 10 sous rodanois et moyennant un revenu annuel de 2 setiers avoine (acte reçu par Me Bonhomme, notaire à Saint Félix). »

Vieux Vinnac

Vieux Vinnac Extrait du cadastre napoléonien, section G2, 2 mai 1836 ©DR

La communauté de Millau y avait des fourches patibulaires au début du XIVe siècle. On voit sur le cadastre de 1668 que les habitants de Saint-Germain tiennent un devois à la Garrigue sous les fourches de Vinnac dans laquelle passe le chemin de Saint-Germain à Saint Léon confr. du levant et bise les divisions des terres de Vinnac (47 sétiers).

Dans un registre paroissial de Saint-Léons on lit : « Le 9 janvier 1754, un soldat du régiment du Languedoc, mourut du mauvais temps qu’il faisait près des fourches patibulaires de la forêt de Vinnac. »

A un jet de pierre et seul point d’eau dans toute cette étendue, la source filiforme de « Font Roise ou fon Rose », connue aussi sous le nom de « fon de Vinnac » (non mentionnée sur le compois de 1624 de Verrières) fait entendre sous la feuillée, sa note cristalline, recueillie dans de vieux abreuvoirs de pierre.

Elle se situe sous les ruines du « Vieux-Vinnac », ferme abandonnée.

Rattaché à Saint-Germain, le plus court chemin pour accéder à ce domaine était celui de Barbade continué par les Garrigues. Les barons de Sévérac y avaient un droit de péage (transaction à ce sujet avec Millau en 1350).
Verrières avait des droits sur certaines terres de Vinnac, en vertu d’une concession de Guyon de Sévérac en 1302. Depuis un temps immémorial, les habitants de Verrières exploitaient les devois, notamment ceux de Vinnac, en payant la 6e gerbe au seigneur de Séverac. Le citoyen Charrost, héritier et successeur de la ci-devant maréchale de Biron leur contestent ces droits. Philippe Fabre de Verrières et Jean Garlenc de Conclus sont nommés syndics pour les défendre. Mais c’était fatal à la suite de plusieurs procès, Verrières fut évincé. (Procès de Conclus 1755, 1761, 1806,1831, archives communales de Verrières, et syndicat du 13 thermidor IV, minutes (Duchene)

Extrait de la carte de Cassini (XVIIIe siècle) ©DR

« La forêt de Vinnac est presque entièrement composée de pins sylvestres ; ses clairières sont tapissées de fougères, de bousserolle au raisin d’ours dont les baies rouges sont consommées par les porcs et les feuilles employées dans la médecine vétérinaire comme diurétique. Autrefois les parties du pin les plus résineuses débitées en éclats servaient à éclairer le foyer du paysan durant les longues soirées d’hiver. L’extraction de la résine a été une des plus anciennes et des plus actives industries des Ruthènes. Cette forêt est un repaire de malfaiteurs, un lieu propre aux coups de main. C’est pour inspirer de salutaires réflexions « au gibier de potence » qu’on exposait de temps à autre un cadavre ou un quartier de cadavre aux fourches patibulaires de Vinnac « afin de donner de la terreur aux méchants qui fréquentent ledit bois et rendre le commerce libre ». Boulainvilliers la mentionne en ces termes : « Dans l’élection de Millau, il n’y a que deux forêts : celle de Vinnac dans la communauté de Séverac appartenant à la comtesse de Roussy, qui est de 150 arpents plantée en nature de sapins » (Boulainvilliers, T.V., p.221). Les lactaires (doré et délicieux) le petit gris (tricholome gris de souris) abondent dans la pinède de Vinnac » (Albert Carrière, Monographie de la commune de Verrière, flore Journal de l’Aveyron, 26 février 1939)

Aux temps révolutionnaires, une fois que seigneurs de Sévérac et de Verrière (Maréchal de Biron, et Pauline de Roye de la Rochefoucauld) furent décapités, chacun puisait dans les bois seigneuriaux non seulement pour ses besoins, mais encore pour la vente : en l’an II on en brûla une énorme quantité pour produire les cendres, destinées à la fabrication du salpêtre (abbé Bosc, Mémoires, p.48).

Ruines de la ferme de Vinnac ©DR

Unal chargé (8 messidor II) du recensement des livres qui doivent servir à la composition de la bibliothèque du district de Millau demande aux administrateurs du district de Sévérac l’autorisation de prendre 20 arbres dans la forêt de Vinnac pour réparer sa maison. Costes, chargé des affaires de la ci-devant maréchale de Biron, refuse de laisser couper le bois alléguant les ordres du district de Millau…L’agent national de Millau recommande Unal au district de Sévérac (Brumaire III).

J. Etienne Costes, homme de loi, procureur de Charoist Béthune, successeur des De Biron, obtient de l’administration que les gardes champêtres veillent à ce qu’il ne se transporte pas dans la commune des poutres provenant de la forêt de Vinnac sans certificat de lui (21 pluviôse VII).

Soixante ans après, le vol de bois est pratiqué couramment pour le vendre aux marchés de Millau. Le conseil municipal décida qu’on visitera les charrettes de bois et que le propriétaire devra justifier que le bois emporté provient de sa propriété (Délibérations, 14 mai 1855)

Voici ce qu’écrivait Fabry, fils à Millau le 20 avril 1843 : « Les bois s’épuisent dans le département, et presque personne ne s’occupe de faire des semis. Il est bien à regretter qu’on néglige une partie aussi utile. J’ai essayé moi-même de faire des semis en bois de pin ou sapin sur le domaine de Vinnac, où je possède une forêt de pins de cent cinquante hectares, la plus belle du département pour cette essence, et que je voudrais agrandir du double. Mes essais ont été infructueux ; il parait que les bois résineux réussissent difficilement par les semis, et ici je voudrais bien m’étayer des conseils et des lumières des personnes versées dans cette partie ; si j’étais assuré de réussir, je serais prêt à sacrifier trois cents hectares de terrain pour semer en bois résineux, tant à Vinnac que sur d’autres domaines. » (Concours pour la prime départementale instituée en faveur de l’agriculture, Imprimerie de Carrère, 1844).

Chemin de Verrières à Saint Beauzély. Il mesurait 7 km sur 3 mètres passait par Vinnac. Peu pratiqué, surtout depuis que le service postal se fait par Aguessac (13 février 1876) (A.Carrière, Monographie de Verrières,Voie de communication, journal de l’Aveyron, 12 mars 1939)

La ferme en ruine de Vinnac ©DR

La forêt de Vinnac fut, de tout temps le théâtre d’hostilités, et surtout pendant les guerres de religion, entre catholiques et protestants : En 1567, deux prêtres de Laclau sont assassinés par les gens de la religion « comme ont dit 3 habitants de Verrières et en est bruit commun, au bois de Vignac, près de Méricamp » (Bastide, notaire à Rivière). Reynès consul boursier de Millau, est fait prisonnier par certains soldats près le bois de Vinnac et conduits à Luganhac le 14 décembre 1576.

Le capitaine Rascalou avec sa compagnie de Millau passe aux Salles-Curan où il tua quatre soldats papistes ; de là à Saint Léons…, estant droit lafforest de Vinnac il rencontra le seigneur de Pignan, gentilhomme catholique du Languedoc, escorté de 25 à 30 cavaliers de la garnison de Compeyre, qui traversait ces bois pour porter à la cour des dépêches importantes de la part du Maréchal de Daurville. Rascalou avec sa garnison « lui donna dessus tellement que ledit Pignan fut tué ainsi que 8 ou 9 de ses hommes… le reste se dispersa…Rascalou prit 17 chevaux, beaucoup de bagages et les « dépêches » dont plusieurs contre la religion (novembre 1580, d’après les Mémoires d’un calviniste)

Aux environs de Verrières, un millavois, Geniez, avait pris le château de Peyrelade. Belhorgua réussit à se saisir de Geniez et alla consulter le seigneur de Vézins sur le sort qu’il devait lui faire. Etant en chemin aux environs de Verrières, le capitaine Rascalou de Millau le rencontre « tellement que de grant furie lui donna dessus…Belhargua laissa son cheval et se cacha dans le bois…sens que l’on put le trouver… le cheval fut vendu 700 escuts… » (Mémoires d’un calviniste)

Ruines de la ferme de Vinnac ©DR

Vers 1626 (seconde guerre de religion), on lit dans le livre de Paroisse de St Léons par l’abbé Grimal : « Les protestants de Millau étant venus un jour au village de Roussaup et ayant pris ou tué une partie des bestiaux de ce village, le juge de Saint Léons homme vaillant et intrépide, se mit à la tête des soldats de Saint Léons et alla livrer combat aux ennemis aux environs de Vinnac. Le combat fut assez vif si on en juge par la précaution que prirent les consuls d’envoyer à ceux de leur parti des vivres et de munitions savoir 5 pintes de vin, 4 l. de poudre, autant de balles et 4 pièces de corde à mèche » (Albert Carrière, Monographie de la commune de Verrières, journal de l’Aveyron, 18 juin 1939).

Plus proche de nous, le 11 décembre 1842, Pierre Vaissière dont nous avons relaté les exploits criminels dans la « Baraque de Clauzelles » (voir J. de Millau, 1er mars 2012) fit des attaques à main armée dans les bois de Vinnac et notamment a soustrait frauduleusement une somme d’argent et d’autres objets au préjudice des mariés Sicard, bergers du domaine de Vinnac, et ce à l’aide d’effraction extérieure.

La ferme de Vinnac

La ferme en ruine de Vinnac ©DR

La ferme de Vinnac était immense et d’une très grande importance, à en juger par les vieux murs de pierres qui séparés de vingt mètres longe la voie qui amène à ses ruines.

En 1788, Vinnac comptait 8 habitants (Bénéfices du diocèse de Rodez), 13 habitants en 1868.

Marianne Dheur est née le 14 février 1796 à Vinnac, fille de Pierre Dheur et Marianne Héran.

En 1876, Louis Sicard était fermier et chef de ménage. Agé de 58 ans, il y vivait avec sa femme Julie Merviel et leurs fils Théophile Sicard (19 ans), Joseph (16 ans), Louise (11 ans). Le domaine comptait aussi Joseph Vernhettes, berger (56 ans), François, enfant naturel, domestique (17 ans), Alric Léon, domestique (18 ans), Berfuel Euphrasie, domestique (16 ans) (Archives départementales de l’Aveyron, 6 M 291 01).

En 1901, la « Maison » de Vinnac était occupée par quatre personnes : Roudil Basile, 40 ans, chef de ménage, garde particulier, venant de la Tâcherie, Clavel Philippine, 28 ans, sa femme, et leurs fils Joseph (9 ans) et Louis (3 ans) (A.D.6 M 291.06).

La ferme de Vinnac. Extrait du cadastre napoléonien, section G2, 2 mai 1836 ©DR

En 1911, il y avait encore 6 personnes habitant dans le domaine : Miquel Joseph, fermier, et chef de maison, originaire de Saint Beauzély, sa femme Séraphine Miquel, leurs enfants : Léontine et Marie, mais aussi le père de Joseph : Pierre Miquel. Julien Martin était domestique.

Comme nous l’avons dit, c’est l’extension de la plantation des pins qui a précipité son déclin. Comme l’écrit J. Andrieu : « Les promeneurs du dimanche peuvent en découvrir l’arcature au milieu de ses ruines et être saisis par tant d’abandon. Ces ruines témoignent de l’importance des bâtiments qui étaient encore en fonction au début du (XXe) siècle. ». La ferme fut habitée jusqu’à la guerre de 14/18, abandonnée, pillée et aujourd’hui ruinée, prisonnière des ronces et des buissons, Le domaine de Vinnac n’est plus qu’un nom sur une carte.

Ruines de la ferme de Vinnac ©DR

La baraque des pins (aujourd’hui disparue)

Nous comptons cinq baraques dans la commune de Verrières, trois sur la route n°9 (de Bouquier, de la Croix, de Jean) une sur la route n°111 (Baraque des Pins) et une à 800 mètres au sud d’Escoudournac.

Le compois de 1624 n’en mentionne aucune. Ces habitations sont donc de constructions récentes. Durand de Gros dit : « cette dénomination est en usage depuis 1800-1860, pour désigner une auberge solitaire improvisée sur le bord d’un grand chemin…l’établissement de notre réseau routier explique leur création » (Mémoires de la Société des Lettres, tom XI, 1874-1878).

« Le sieur Lavabre Henri, de Suège, commune de Peyreleau revenant de la dernière foire de Séverac-le-Château où il avait acheté une paire de bœufs s’arrêta pour prendre quelque nourriture à la Baraque-de-Jean et laissa les bœufs sur la route. Quand il sortit de l’auberge, ces animaux n’étaient plus là. Il se livra à d’actives recherches, qui jusqu’ici ont été sans résultat. Lavabre suppose qu’il a été victime d’un vol » (Journal de l’Aveyron, 13 mars 1892)

La baraque des pins figure sur le cadastre de 1836 (3 P 291-1-22- section G2, Vinnac, parcelles 15 bis à 58, 2 mai 1836). Désigné comme ferme, elle comptait 3 habitants en 1901.

Cadastre de 1836 ©DR

Elle fut incendiée par les S.S le 19 août 1944 comme nous le rappelle un panneau à l’endroit où elle s’élevait.
Voici ce qui s’est passé : le 6 juin 1944 eut lieu le débarquement en Normandie. Petit à petit, nous approchions de la Libération. Les troupes allemandes, pour ne pas être coupées en deux par les troupes alliées, reçurent l’ordre de se replier, et de se rassembler pour remonter vers le Centre et aider leur troupe du côté de Paris et de la Normandie qui combattait, mais perdaient du terrain chaque jour.

Les troupes de Rodez en colonnes avaient ordre de se replier sur Millau et de partir vers Montpellier pour essayer d’arrêter la 2e D.B. du Général de Lattre-de-Tassigny qui avait débarqué en Provence le 15 août 1944.

Ces troupes alliées remontèrent le Rhône, l’Alsace puis arrivèrent en Allemagne et à Berchtesgaden, le nid d’aigle d’Hitler. Le 18 août, une colonne allemande descendant vers Millau tuait et brûlait tout sur son passage.

Cet après-midi là, à 14 heures,un groupe de maquisards commandé par le capitaine Wagner et Aldoza de Millau composé de 45 hommes du maquis FFI-FTPF de Coudols attaqua au bois des pins de Vinnac une colonne de trois cents soldats allemands venant de Millau, avec une automitrailleuse et plusieurs camions, qui allaient à la rencontre d’une autre colonne descendant de Rodez.

Le lendemain, proche des pins de Vinnac, à la ferme d’Argols, des balles crépitent en fin de matinée. Les Allemands rassemblent les paysans n’ayant pas eu le temps de s’enfuir dans les bois. Soudain, un ordre de l’Oberleutnant claque. Aussitôt, une vingtaine de soldats dirigent, à coups de crosses, les prisonniers vers la route de Millau. Peu après, le fils du fermier de la Deveze, Louis Vaissière, qui a été emmené pour une vérification d’identité, est poussé vers les prisonniers. Les paysans sont tenaillés par la peur. Les plus âgés, qui ont compris, tentent de rassurer les plus jeunes qui n’ont pas plus de 15 ou 16 ans. Arrivés sur la route, les Allemands prennent la direction de la Glène. Ils s’arrêtent un peu plus loin, après avoir choisi l’emplacement qui va devenir le lieu d’exécution. Neuf innocents sont alignés par les soldats le long de la route. Lâchement abattus, les agriculteurs, le corps criblé de balles, s’écroulent sur le sol, sur cette terre qu’ils ont tant aimée, tant travaillée, et qu’ils ont sanctifiée de leur sang.

Un mémorial a été érigé à leur mémoire. De l’autre côté de la route, face à ce monument, il y avait un petit genévrier, c’est là qu’était placée la mitrailleuse.

En partant vers le Bois-du-Four, les Allemands après avoir fouillé les corps des cadavres (on a retrouvé des papiers au bord de la route jetés dans le fossé) mirent le feu à la ferme de baraque des pins de Vinnac.
Complètement brûlée, tout était consumé. Les chars à bœufs étaient posés à plat comme un puzzle. La baraque avait dû être détruite avec des grenades incendiaires. Ne reste désormais qu’un panneau rappelant son souvenir.

Emplacement de la baraque des pins. Sur le panneau, on peut lire : « Commune de Verrières, ci était la baraque des pins, ferme incendiée par les S.S. le 19 août 1944 ». ©DR

Près de la Baraque, des pins étaient « le poux de la baroque des pins » (A. Carrière, Monographie de Verrières, journal de l’Aveyron, 19 février 1939). Appellé aussi « le Pous de l’Esclop », c’est à cet endroit-là que Louis Valès, ancien maire d’Aguessac (1923-2019) me racontait qu’étant jeune, il était parti un jour d’été avec un ami, et tous deux ayant soif, s’approchèrent de ce « poux ». Il y avait une auge où l’on faisait boire les bêtes et un seau avec une corde pour monter l’eau du puits. Avec son ami, Louis releva le seau rempli d’eau bien fraîche, et tous deux se mirent à tour de rôle à boire croyant cette eau bien pure. Mais quelle ne fut pas leur surprise, en se penchant pour voir le fond, ils virent quelques cadavres de rats qui croupissaient dans l’eau stagnante.

Marc Parguel

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