Patrimoine Millavois : La Maison du Peuple (3e partie)

Haut lieu des luttes sociales

C’est incontestablement à la fin du XIXe siècle que Millau vivait pleinement son épanouissement industriel dans la ganterie, comme nous le rappellerait si besoin cet article paru dans la presse locale : « Au point de vue de cette grande branche de l’industrie millavoise, notre ville est, depuis quelques mois, une des plus privilégiées. Le travail abonde ; il manque même des bras. Nos ouvriers gantiers sont en ce moment dans la joie. Nous souhaitons de tout cœur que cela continue ainsi, et que même le travail augmente si cela est possible ; nous nous réjouissons du développement de notre plus grande industrie, qui occupe un aussi grand nombre de personnes. Il nous a été dit que les patrons gantiers seraient disposés à augmenter les salaires des ouvriers. » (Journal de l’Aveyron, 5 décembre 1889).

Millau comptait en 1891 « 17.096 habitants parmi lesquels 15 847 agglomérés dans la cité et 1249 disséminés dans les paroisses et les hameaux de la banlieue. » (Recensement du 12 avril).

Vingt ans plus tard, Millau comptait 17.673 habitants et c’était une ville essentiellement ouvrière de tanneurs, mégissiers et gantiers. Dans la ganterie, la main d’œuvre était à 80% féminine.

Millau, ville éminemment ouvrière, a su de tout temps défendre énergiquement son patrimoine industriel ; aussi, dès que les redoutables fluctuations de son économie venaient l’ébranler, la houle des mégissiers, tanneurs, chamoiseurs, gantiers, groupés dans leurs syndicats respectifs, accourait à la Maison du Peuple pour organiser leur défense commune.

Groupe dans la salle de la Maison du Peuple.

En 1911, la Maison du Peuple, qui avait à peine six ans d’existence, servait de quartier général aux grévistes : les réunions s’y tenaient, les cortèges en partaient ou s’y rendaient, les soupes populaires s’y distribuaient et l’on y prenait même des repas. Les grandes manifestations se faisaient au pied de sa façade, sur le boulevard.

Devant la Maison du Peuple.

La grève des gantiers qui s’étendit pendant 68 jours du mois du 25 mai au 31 juillet 1911 fut l’une des plus longues et des plus dures qu’ait connue notre ville. On s’en souviendrait davantage si, trois ans plus tard, les hécatombes et autres horreurs de la Grande Guerre n’étaient venues rejeter dans l’ombre les évènements antérieurs.

L’Union syndicale des ouvriers et ouvrières en ganterie se mit en grève, ne pouvant obtenir à l’amiable une augmentation de salaire devenue nécessaire de 10% ou 30 centimes d’augmentation par douzaine de gants coupés, pour les ouvriers les plus favorisés.

Le photographe millavois Henri Galzin sut saisir l’occasion de tirer une série de cartes postales, qui sont aujourd’hui d’intéressants documents.

Le comité d’organisation.

1.000 coupeurs et 2.700 gantières cessèrent le travail. Durant ces durs mois de précarité, la solidarité qui se manifesta dans leurs rangs vint à leur secours. La Maison du Peuple ouvrit tout grand ses locaux à leur détresse. Grâce à la main d’œuvre d’ouvriers bénévoles, on installa sept salles de cuisine, d’épluchage et de distribution où chaque jour, grâce aux dons en nature et en argent perçus en ville, plus de 600 familles furent nourries en viande, pommes de terre, pain et lait.

Barbiers en action à la Maison du Peuple.

Les multiples réunions syndicales, tenues parallèlement dans la vaste salle n’arrivèrent pas à faire plier l’intransigeance patronale, les mois passaient, il fallut déclarer forfait ! On ne leur octroya qu’une faible augmentation de 15 centimes par jour au lieu des 30 demandés par douzaine de gants.

L’échec sera prolongé par la création d’un « syndicat jaune » dit Syndicat professionnel.

D’autres mouvements de grèves se produiront à Millau tant en 1913, qu’en 1919-1920 et au cours de la décennie suivante. Des difficultés sur le plan économique mondial et, sur la plan local la brusque faillite de la Banque Villa en 1934 vinrent, bouleverser la situation ouvrière gantière sur Millau, comme nous le rappelle Georges Girard : « Concurrence face à l’étranger moins cher, économies (d’où baisse des commandes) des travailleurs petits épargnants envolées par la chute de leur banque locale, craintes patronales pour leur budget devant cette problématique situation. Toutes ces raisons furent cause de la décision unilatérale des patrons gantiers qui, le 21 décembre 1934, décida la baisse des salaires, suivie immédiatement le lendemain de la vive riposte de la Fédération ouvrière millavoise : la grève générale. » (Vieilles maisons, vieilles histoires, Journal de Millau, 22 septembre 2005)

Du 27 décembre au 31 mai 1935, 72 établissements de ganterie sont concernés par la grève, 3625 grévistes. La diminution des salaires est envisagée, de 25 à 33% a été ramenée de 18 à 21%. Salaires journaliers : hommes de 33 francs avant la grève à 28 francs après. Femmes de 17 à 14.

En ces temps-là, Jules Libourel, syndicaliste fervent et fort intelligent, arpentait la scène de la Maison du Peuple et, devant une salle attentive, brillait par ses interventions. Il était secondé par le populaire Marcel Raynal (Laldiche) qui, ayant rejoint Libourel sur la scène, trouvait des termes enflammés pour lancer la foule au-dehors. Au chant de l’Internationale, cette foule partait crier sa hargne aux portes des usines les plus importantes.

Jules Libourel de dos, tribun, au cours d’une de ses interventions, arpentant la scène de la Maison du peuple en 1935 (collection Pierre Costecalde).

Au temps des bals

Durant de nombreux hivers, chaque société millavoise, qu’elle fut sportive, musicale, à caractère social ou amicaliste, tenait à cœur d’organiser son bal. Ainsi les soirées étaient organisées aussi bien par l’Orphéon les Montagnards et ses chanteurs, que l’Estudiantina et ses mandolinistes, mais aussi le Cycle Millavois et ses sprinters, l’Hirondelle Millavoise fondée en 1903 avec ses gymnastes, l’ASM et le Sporting avec leurs matcheurs, le cercle des coopérateurs…

Comme aimait à se souvenir Georges Girard : « Deux époques de l’année en étaient les dates favorablement choisies. La première période s’étendait de février à avril pour les bals dénommés « Corso-Redoute » (redoute signifiant à la fois endroit public où l’on danse et fête donnée dans un de ces établissements), corso, du mot italien indiquant un cortège, un défilé qui préludait en ville à l’heure du bal. Ce genre particulier de bals fêtait le carnaval et se présentait sous des dehors masqués ou costumés. La deuxième période couvrait les mois d’octobre à décembre aux jours desquels figuraient au calendrier d’abord ceux de fêtes traditionnelles telles la Sainte Cécile pour les musiciens et chanteurs, la Sainte-Catherine pour les filles célébrant leurs vingt-cinq ans, la Sainte-Barbe pour les pompiers et ensuite à d’autres dates pour les autres sociétés de la ville. » (Vieilles maisons, vieilles histoires, Journal de Millau, 13 octobre 2005)

Un bal à la Maison du Peuple (début des années 1960), coll. Thierry Koren.

La Maison du Peuple aura vu défiler toutes les danses, toutes les musiques des bals de la Belle époque où les valses étaient de mises, au Jazz, sans oublier le one step, charleston, fox-trot et autres envolées où catherinettes, candidates au mariage se signalaient au bal par leurs coiffures spécialement confectionnées par les plus célèbres modistes que comptait Millau, Marie-Thé au boulevard Sadi-Carnot et Mme Béchard à la Tine.

L’après-guerre de 1939-1945 fut marquée par l’orchestre René Rieux, le quatuor Sax, ou plus récemment l’orchestre Robert Angles mais aussi Vendredi Soir, Resurrection, etc. Mais toute cette agitation ébranla avec le temps l’ossature de la belle Maison du Peuple et la sécurité n’était plus garantie. La construction de la salle des fêtes en 1964 au Parc de la Victoire servit de tremplin pour poursuivre dans un espace de 2.000 m2 tous ces bals populaires.

A suivre…

Marc Parguel