Patrimoine Millavois : La Maison du Peuple (première partie)

La Maison du Peuple est un édifice qui a été bâti de 1903 à 1905 sur l’emplacement du mur médiéval de la ville, développant sa façade sur le boulevard créé sur les anciens fossés (actuel boulevard Saint-Antoine).

Dans l’ouvrage « Millau, ses rues, ses places, ses monuments » (1924), Camille Toulouse et Jules Artières définissent la Maison du Peuple comme suit : « Signalons l’édifice qui s’élève à gauche entre la rue des Coloristes et celle de l’Hôtel de Ville (actuel Musée de Millau) : c’est la Maison du Peuple. On en devine la destination. Elle comprend essentiellement une vaste salle éclairée par un toit vitré, une grande scène, des tribunes sur trois côtés ; 1900 personnes peuvent y prendre place pour assister aux conférences publiques ou aux fêtes. Ses annexes abritent les services de la Mutualité et de la Bourse du Travail. Elle fut ouverte en 1905. M. Lacure, architecte municipal, en dressa les plans. »

C’est à la fin de l’année 1902 que fut émis pour la première fois par Frédéric Bompaire (14 mars 1869- 8 novembre 1936) médecin très populaire et conseiller municipal influent, un projet de création d’une « Maison du Peuple » :

Je vais prier le Conseil municipal de prendre…une décision de principe au sujet d’un projet que j’ai caressé depuis longtemps. Il s’agit de la création dans notre ville d’un établissement social, destiné à tous les groupements ouvriers, à toutes les associations ou corporations syndicales ou mutualistes…un établissement que nous appellerions comme on l’a fait ailleurs avec un bonheur rare la Maison du Peuple. (Délibération communale, séance du 20 novembre 1902).

Cette « Maison du Peuple » projeté, sera soumise à l’étude d’Etienne Lacure (1850-1921) architecte municipal.

Ce dernier, nommé architecte de la ville par arrêté du 14 juin 1890, devait, trente ans durant, mériter la confiance et l’estime que mirent tour à tour en lui les diverses administrations municipales qui se succédèrent à la mairie. On doit aux plans établis par Etienne Lacure, outre la Maison du Peuple, l’Hôtel de la Banque de France (1902), et la Caisse d’Epargne (1909). Il est à remarquer que tous ces immeubles ont leur entrée principale conçue avec les mêmes éléments décoratifs de colonnes rondes et de chapiteaux qui signent par là même clairement la personnalité de son concepteur.

Deux projets pour une Maison du Peuple

Le 14 février 1903, on apprit que le Conseil municipal de Millau sous la présidence de Sully Chaliès, et sous l’impulsion de Frédéric Bompaire, venait d’annoncer « en projet », la construction, au fond du jardin de l’Hôtel de Ville (actuel musée de Millau), d’un grand local pour les sociétés de secours mutuels et les réunions publiques, avec au rez-de-chaussée une grande salle pouvant contenir 1500 personnes. Quel projet et quel émoi ! Au conseil suivant, le 29 mai 1903 celui qui allait devenir maire de Millau en 1904 fit connaître que deux solutions avaient été élaborées par l’architecte municipal Lacure.

La première évoquait l’aménagement de la halle aux grains (devenue par la suite école Paul Bert). L’immeuble pourrait être bâti en presque totalité sur un terrain déjà communal, certes avec un empiétement à prévoir sur la façade postérieure en dehors des limites de cette halle- mais doté d’une surface de 310 mètres carrés et pouvant contenir 700 personnes au rez-de-chaussée. Le crédit nécessaire serait de 45 000 francs. Frédéric Bompaire y verrait : « La Maison du Peuple, l’Université populaire et la Bourse du Travail ».

Dans un premier temps, les conseillers furent d’accord, puis ils se ravisèrent assez rapidement : « La Halle aux grains est indispensable à cause de l’insuffisance manifeste de la nouvelle halle (bâti en 1898) et l’espace disponible ne permettrait pas la construction d’une salle vaste pouvant servir au besoin de salle de réunion publique. Cette solution est inacceptable ! Nous n’en voulons pas ! Qu’elle repose dans la paix ! ».

L’ancienne halle aux grains en 1899 qui deviendra l’école Paul Bert ©DR

La deuxième solution proposait : « un immeuble construit au fond du jardin de la mairie (Musée actuel), mais qui masquerait quelque peu la belle façade arrière de l’Hôtel de Ville. Il comporterait un corps de bâtiment principal en façade sur le boulevard Saint-Antoine, entièrement occupé par salle de réunion de 25 m de profondeur, sur 20 m de largeur, offrant une contenance de 1500 personnes. Autour de ce bâtiment, sauf sur la façade, allée de 4 m de large, ces deux allées latérales commandant les portes d’accès à la salle ; une allée postérieure à laquelle on arrive par deux escaliers donnera accès de plain-pied avec les galeries de la salle de réunion. Une scène de 10 m de largeur sur 5 m de profondeur et une galerie circulaire faisant le tour au-devant de la scène à 3 m du sol, ainsi qu’une galerie de 4,50 m avec six rangées de banquettes en amphithéâtre pour 700 personnes. »

Il était aussi indiqué que « ce corps de bâtiment de 6 m de hauteur, de plain-pied avec le jardin supérieur de la mairie, aura une toiture plate, cimentée formant terrasse et sur laquelle on pourra circuler. Dans la partie centrale, un dôme vitré dépassera de 2 mètres le niveau de la terrasse ».

En complément, de chaque côté de cet édifice, deux autres bâtiments annexes étaient prévus, séparés par les allées et destinés l’un aux syndicats, l’autre à la Mutualité. Dans le bâtiment de droite, longeant la rue en pente de l’Hôtel de Ville, une salle de 150 places utilisables pour conférences du soir ou réunions ouvrières. Au total, neuf salles de différentes dimensions.

Plan de l’architecte Lacure ©DR

Telle est la deuxième solution proposée à la méditation et à la délibération des conseillers.
L’emplacement est définitivement fixé dans le jardin de l’Hôtel de Pégayrolles qui présente les meilleures assurances tant du point de vue topographique que foncier : le sous-sol fait preuve de stabilité, contrairement au projet précédent de théâtre sur la Place de la Capelle où le sol ne reposait que sur des remblais.

Sur ce projet, le conseil municipal fit connaître ses observations : « Certes, il ne manque pas de grâce et de grandeur, et la salle de réunion sera une charmante salle de théâtre. » Mais la question du financement entra aussitôt en jeu : « 45 000 francs suffiront-ils ?… Y’a-t-il urgence à réaliser cette opération, surtout faite avec un emprunt, étant donné aussi d’autre part que l’élection municipale précédente avait marqué sur sa profession de foi : ni emprunt, ni impôt nouveau ? »

Les écologistes de l’époque firent entendre leur largo : « Le jardin de l’Hôtel de Ville sacrifié ! Les arbres abattus ? Un tas de pierres dans la partie basse du jardin ! Plus d’agrément pour le public ! Jardin des pauvres, jardin du peuple ! ».

L’emplacement choisi prévoyait la destruction d’une grande partie du jardin de l’hôtel de Pégayrolles en bordure du boulevard Saint-Antoine. Cette surface se présentait en 1903 au-dessus des quartiers en partis dévolus aux jardins se développant en pente douce jusqu’à la rivière du Tarn.

Aux diatribes qui se renouvelaient de semaine en semaine, nos responsables municipaux répondaient unanimement : « La façade sera construite en pierre de taille et la coupole éclairant la grande salle sera vitrée… Le maire ouvrira un chantier communal pour l’exécution des travaux de terrassement et les ouvriers sans travail seront admis immédiatement. » Mais il y avait un bémol. Prix total de l’affaire : 60 000 francs maintenant, au lieu des 45 000 francs du départ, en encore sans le mobilier !

La cave du peuple

La déclivité du terrain impose un décaissement en deux terrasses reliées par deux escaliers extérieurs assurant le nivellement. La grande salle du bâtiment principal sera de ce fait partiellement enterrée sur l’arrière.

Le 11 juillet 1903, les complaintes ne tarissaient pas sur cette « Cave du peuple » :

Qu’on ne nous dise pas que cet emplacement est d’une nécessité absolue. Les 100 000 francs qu’on veut enterrer dans cette cave du peuple seraient bien mieux employés à aménager à cet effet la mairie ou le théâtre, la salle de l’ancien casino (impasse Gambetta) et la salle du théâtre (actuel foyer de la Capelle), rez-de-chaussée et sous-sol, agrandis, suffiraient, aux besoins de tous.

Tout le long du mois de juillet 1903, les critiques au vitriol vont s’enchaîner :

« A louer dans la Maison du Peuple, bonne petite cave ; fraîcheur et humidité garanties, peuvent convenir pour conserver le fromage l’été, ou loger des chambres syndicales qui ne craignent pas les rhumatismes. Messieurs les conseillers municipaux, chargés de faire visiter les lieux, fourniront gratuitement pour cela de bons paletots en caoutchouc doublés de poil de chèvre ».

La Maison du Peuple avec sa borne-fontaine ©DR

Les imprécations de colère vont encore retentir sur ce jour qui verra sortir de terre cet inconcevable bâtiment : « Est-il un emplacement plus mal choisi ?… Adossée à un terre-plein, d’après sa situation toute la partie ne sera qu’une cave malsaine. Vous aurez bien beau la parer d’une façade monumentale, la goudronner en dedans et en dehors comme l’Arche de Noé, cave elle sera et cave elle restera, en vertu de sa situation… et de la définition du dictionnaire ! ».

Mais il en fallait plus pour décourager la municipalité et en août 1903, le conseil municipal, toujours dirigé par l’adjoint au maire le docteur Frédéric Bompaire, suivait le projet de la construction des bâtiments en essayant de résoudre l’épineux problème de son financement. Les 100 000 francs de l’emprunt « primitivement affecté au passage de la rue droite, à la réparation de l’Hôtel de Ville et à l’agrandissement du cimetière, avaient été homologués par le Préfet. »

Que faire ? Fallait-il en rester là ? A l’instigation « d’un gros bonnet de la majorité avancée » (disait le chroniqueur de l’époque ), le conseil municipal vota la désaffectation du crédit, et décida enfin « la Maison du Peuple ». Et en septembre 1903, cette seconde délibération fut homologuée aussi par le Préfet… Et le tour était joué ! Et la presse de conclure « ces procédés suent la réclame électorale ! »

Les travaux commencèrent et au fur et à mesure que s’élevaient les murs, les jérémiades continuaient à verser leurs pleurs en criant que c’était là le « cimetière des finances de la ville ».

En mai 1904, les Millavois élirent le docteur Bompaire à la tête de la Municipalité et la Maison du Peuple procédait à ses dernières finitions.

Dernières finitions ©DR

La construction dans des matériaux novateurs, la fonte et le verre notamment est rapide. Mais les conditions économiques et des malfaçons de la couverture font ajourner l’inauguration prévue en juillet 1904.

Au 1er octobre, cependant la totalité des travaux n’était pas terminée. Le total des dépenses ce jour-là s’élevait déjà à 61 945 francs. Cependant pour répondre à l’impatience des sociétés concernées, la répartition des salles s’opéra par entente commune entre groupes mutualistes en août 1904 qui choisirent l’aile droite et les syndicats l’aile gauche, avec la pose d’une plaque en marbre noir « Mutualiste » et « Bourse du Travail » sur le fronton de chacun des deux bâtiments annexes.

La suite nous est racontée par Georges Girard :

Le 12 décembre 1904, bien que rien n’ait encore bougé et qu’on réclamât à grands cris tables, bancs et chaises et des poêles pour chauffer, à l’initiative de Victor Déjean, secrétaire du Syndicat mixte des dresseurs de gants hommes et femmes, une grande fête ouvrière y rassembla 2000 personnes. La salle avait été artistiquement préparée et décorée. L’orphéon « les Montagnards » fit entendre l’Hymne à la Mutualité et l’Hymne à la Nuit… Dès le 1er février 1905, la Mutualité commença à tenir sa permanence dans le pavillon de droite qui lui avait été attribué. (Vieilles maisons, vieilles histoires, Journal de Millau, 28 avril 2005).

Hier comme aujourd’hui, des plaintes millavoises s’élevèrent : « A la grande salle de réunion, mauvaise acoustique ! A 3 mètres, on n’entend plus la voix !… Elle est trop vaste ! Cela vient-il de la coupole en verre qui couronne l’édifice ! On a voulu faire grandiose et en définitive on n’en retirera pas ce qu’on en espérait ! »

Les travaux se terminèrent en novembre 1905.

©DR

Inauguration

La grande fête de l’inauguration de la Bourse du Travail se déroula les 28 et 29 avril 1906. Le programme se présentait ainsi : Samedi 28 avril, à 8h30, conférence sur les Bourses du Travail dans le monde ouvrier. Le dimanche 29 avril à 9 h, course cycliste organisée par le Cycle millavois. A 11h, grand banquet populaire au prix de 2,50 frs par tête. A 2 heures du soir, défilé avec toutes les corporations ouvrières. A 3 heures, grande matinée artistique avec sociétés musicales de la ville. A 8 heures du soir, concert de cors de chasse avec la Diane Millavoise. A 8 heures 30 : Illumination de la Maison du Peuple, avec Grand Bal et bataille de confetti…

A suivre…

Marc Parguel