Les corniches du Monna : la grotte du figuier, Boffi

Le Monna est couronné par l’incomparable diadème des falaises dorées de Bassaldes, de Mirabal et de « Boffi » ou « Bouffi » qui vient de l’ancien occitan : boffar = souffler, c’est donc le lieu où souffle le vent (Abbé Jean-Louis Delpal), qui sur le bord méridional du Causse Noir domine de sa masse imposante la Dourbie.

Sous ces barres rocheuses situées à 5 km au nord-est de Millau se cachent plusieurs grottes aux noms enchanteurs comme celle des Ours du Figuier ou encore de Mirabal. La première association à se passionner à ces rochers fut l’équipe fondatrice de l’Alpina. Elle parlait du « Bouffi » qui, à ses yeux, pouvait signifier quelque chose d’énorme, de gonflé ; en un mot de…bouffi.

Signant ses premiers articles dans la presse en 1934, elle écrivait : « Depuis près de trois ans, l’Alpina étudie obstinément la région, rocher par rocher… et d’ailleurs le public est au courant de ses prospections aux grottes du Figuier (découverte de crânes d’Ursus Spéléus) et de Mirabal ; la plus belle grotte d’alentour. Mais elle caressait un rêve plus grand, tracer un sentier qui, du Monna, mènerait le touriste jusque sur les à-pics, allant de Mirabal à Bouffy…et plus tard à travers ceux de Langouyre et du Valat Nègre. Momentanément, un circuit est presque achevé, du moins pour la partie la plus tourmentée, après la grotte de Bouffy. Pour le reste, ce n’est plus que l’affaire de quelques jours. Mais le plus gros travail est fait et, grâce à l’Alpina, une excursion aux corniches du Monna est chose désormais facile. » (Messager de Millau, 16 juin 1934).

Ce circuit partant derrière le cimetière du Monna fut terminé en 1936, il est désormais interdit au public. Allons désormais au pied des corniches exposées plein sud, elles sont équipées depuis 1999-2000 à la demande de la communauté des Communes, comme falaises d’escalade.

Une via ferrata y a même été aménagée en juin 2002. D’une longueur de 800 mètres avec 80 mètres de dénivelé, elle fait le bonheur des grimpeurs. Conçue par la société Antipodes, l’installation compte quelque 300 barreaux d’échelle, 100 petits cale-pieds, une cinquantaine de rampes, deux ponts de singe et une passerelle, dite du Gabelou. Soit au total, pas moins de quatre tonnes d’équipements métalliques : un travail de titan.

Si l’accès est libre et gratuit, il reste déconseillé sans accompagnateur à celles et ceux qui n’ont jamais eu à se frotter à une via ferrata. Il faut en effet plus qu’ailleurs faire preuve de prudence, même pour les plus chevronnés, ces sports en altitude ne sont pas sans danger. Site de référence internationale pour ses voies d’escalade, « le » Boffi abrite également des vautours, et d’autres espèces protégées. Une attention toute particulière est d’ailleurs portée à la conservation du milieu dans ce site emblématique.

Pour permettre une nidification des oiseaux présents et en particulier celle du crave à bec rouge, l’accès au site est chaque année, interdit au public du 15 mars au 15 juin. Au-delà de l’aspect aérien, et le point de vue qu’il offre, le site est surtout connu pour les impressionnantes grottes situées au bas des falaises.

Baume bergerie.

Allons de gauche à droite de la Corniche qui domine le Monna, nous passons devant une Baume bergerie. Les Baumes sont des excavations éclairées en lumière naturelle, des abris sous roche. Elles ont été occupées aux temps préhistoriques par les animaux sauvages : ours des cavernes, cerfs, bouquetins, aurochs…puis par les hommes, en haltes saisonnières durant les 10 000 avant J.-C (Mésolithique, Néolithique, Chalcolithique, Bronze). Elles ont servi de refuge aux bûcherons, chasseurs et bergers par la suite.

Nombreuses en pied de falaises, à l’adret (versant sud), elles ont été fermées par un mur de pierres sèches, servant de pacage à moutons et chèvres : « baumes-jasses » (bergerie). Elles ont accueilli des « troupélous » (20 à 30 bêtes) jusqu’au début du XXe siècle. La Première Guerre mondiale et l’exode rural feront cesser cette économie vivrière pastorale des vallées. Continuons notre chemin, et suivons la corniche, nous passons devant la Baume des Ours, qui porte bien son nom, car imposante. Il faut désormais contourner la falaise, quitter définitivement le Ravin du Monna et prendre un sentier qui nous mènera à un figuier.

La grotte du Figuier

Entrée de la grotte du figuier.

Nous voici arrivés devant une caverne plus grande que les précédentes, elle a pris le nom de cet arbre sauvage, le figuier, qui accroche ses branches énormes dans la roche effritée. Des chercheurs ont conclu, d’après l’étude des vestiges trouvés lors de l’excavation de sites néolithiques du Proche-Orient, que le figuier était déjà cultivé 4000 ans avant notre ère.

Originaires de l’Asie de l’Ouest ou du Sud Ouest, ses fruits étaient vénérés par les Phéniciens, les Egyptiens, les Crétois, les Grecs et les Romains. On l’a cultivé en France à partir de la fin du VIIIe siècle, notamment dans les vergers de Charlemagne. L’entrée de cette grotte du figuier aussi appelée Grotte de la Chèvre au XIXe siècle se trouve légèrement à droite de la pointe de la falaise. Elle fut occupée dès le néolithique (entre 6000 et 2000 avant J.-C.), et servit d’abri aux populations d’alors. Elle est profonde de 50 mètres.

Hadrien Bousquet nous en fait une description complète en 1932 : « Deux entrées y donnent accès : la première très spacieuse, de 14 mètres de long sur 12 de haut ; la seconde plus petite, de 2 mètres sur 3. La salle d’entrée très vaste est obstruée de rochers et mène à deux galeries. Une très basse et étroite, conduit à un bassin et se poursuit loin, très loin ; la seconde, encore moins élevée, débouche en une coquette salle ornée de stalagmites blanches, rouges et noires. Un corridor menant à un lac desséché la termine. C’est là que notre ami Baldet découvrit un crâne de bouquetin très ancien. Il ne fallait rien de plus pour exciter l’appétit de nos jeunes amis : Goth, Monteillet, Martin, Fesquet. Avec un courage surprenant, ils agrandissent alors une minuscule ouverture, qui se poursuit en une galerie hérissée de stalactites et de stalagmites. Au prix de bien des efforts, ils pénètrent enfin dans une salle d’un accès presque impossible. Ici gisent de nombreux crânes d’ours des cavernes, aux ¾ ensevelis, aux dents complètement usées, donc très anciens et remontants à un âge fort reculé. L’on se demande comment de pareils monstres habitaient en si grand nombre des lieux si retirés et si impénétrables ? Comment surtout ils pouvaient traverser des galeries où l’homme ne passe qu’en rampant ? Ce qui est certain, c’est que la grotte du Figuier a été diversement occupée : à l’entrée, quelques poteries grossières du pays ; dans les salles intermédiaires, cerfs, bouquetins ; enfin au plus profond, ours des cavernes » (Journal de l’Aveyron, 25 septembre 1932).

Plan de la grotte du Figuier (1933).

Pierre Goth ajoutera deux ans plus tard : « L’accès est assez malaisé, mais aussi, quel plaisir, accoudé au mur de pierres sèches qui en ferme l’entrée, de dominer toute la vallée verdoyante et de suivre tout là-bas, d’un œil curieux, le flirt amusant de la Dourbie et du chemin éclatant de lumière… Et puis, surtout, au plus profond de la grotte, il y a, dans un couloir, un petit bassin calcaire, où jadis, c’est une garantie ! L’homme des âges antiques allait puiser son breuvage, où à notre tour nous serons heureux de trouver une eau toujours glaciale. » (Messager de Millau, 16 juin 1934).

Il me semble qu’il y a une quinzaine d’années, des barreaux en fer étaient scellés sous son ouverture afin de la rendre plus accessible. Lors de ma dernière visite, j’ai pu constater que de nombreux oiseaux y avaient élu domicile. Une fois sorti de la grotte et après s’être imprégné du beau panorama qu’il y a ici, continuons à longer le sentier sur 150 mètres en direction de l’immense grotte de Boffi.

Vue prise de l’intérieur de la grotte du figuier.

Boffi

Boffi, comme nous l’avons vu, viendrait de l’occitan : boffar = souffler, même si certains étymologistes voient dans ce mot Bouffy quelque chose de massif, de gros, de bouffi.

Il faut cependant noter que ce nom est orthographié Boffi sur les titres anciens et Bouffi ou Bouffy sur les documents modernes. En témoigne cet acte de vente :

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Vente de terrains à Bouffy. Etude de Maitre Antoine Vezinhet, Avoué… En vertu d’un jugement rendu sur requête par le tribunal civil de Millau, le huit février 1845 enregistré. Sur les poursuites de M.Paul Honoré Boyer, expert, demeurant et domicilié à Millau, agissant en qualité de curateur à la succession vacante de feu Jean André Cousi, cultivateur domicilié et décédé audit Millau. Il sera procédé à la vente des immeubles dépendant de ladite succession vacante, consistant :

1) En une pâture appelée Bouffi, de contenance environ de 54 hectares 51 ares, 20 centiares, formant le n°162 de la section G du plan cadastral de la commune de Millau ; tient au Nord , à terres de Vernhet, et des héritiers de Marie Causse ; à l’Est à terres de Canaguier, et des héritiers Causse ; au Sud et à l’Ouest, aux rochers du Monna.

2) En une terre labourable aussi appelée Bouffi de contenance d’environ 55 ares 20 centiares, formant le numéro 163 de ladite section G dudit plan cadastral, tient au Nord et à l’Est, à terre de Marie Causse ; au Sud, à l’article précédent ; et à l’Ouest, à terre de Vernhet.

3) En une autre terre labourable appelée Combe de Bouffi, de contenance d’environ un hectare 93 ares, 20 centiares, formant le numéro 166 de ladite section G dudit plan cadastral ; tient au Nord à l’article suivant ; à l’est et à l’ouest, à terre des héritiers de Marie Causse ; et au sud, à l’article premier ci-dessus.

4) En une pâture aussi appelée Combe de Bouffi de contenance d’environ deux hectares 49 ares, 20 centiares, formant le numéro 167 de ladite section G dudit plan cadastral ; tient au Nord, à terres de Canaguier, à l’Est et à l’Ouest, terres des héritiers de Marie Causse ; et au Sud, à l’article précédent.

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Ces quatre propriétés sont situées dans la commune de Millau… La vente et adjudication aura lieu en quatre lots. La mise à prix de chaque lot a été fixée par le jugement sus énoncé, savoir celle du premier lot à 250 francs, le second lot à 40 francs, le troisième à 100 francs et le quatrième à 60 francs. L’adjudication… se tiendra au Palais de Justice audit Millau, le 3 avril 1845. (L’Echo de la Dourbie, 16 mars 1845)

La grotte de Boffi.

La baume de « Boffi » est le plus impressionnant abri sous roche au fond duquel, jadis, bergers et brebis trouvaient un lieu privilégié. Depuis, « Boffi » a servi à de belles sorties, dont celles dites « des pintades », qui rassemblaient de très nombreux randonneurs, pour déguster ces volatiles rôtis sur place, « à la ficelle ». Il reste encore des traces de ces joyeuses agapes, dont un gril et une provision de bois sec qui peuvent servir à tous les randonneurs passant par là. (C’est une tradition, dans les abris sous roche, les derniers occupants refont la réserve du bois sec qu’ils ont trouvé) ». (Jean Delon, Balade autour de Millau, Journal de Millau, 9 mai 1997).

Avec Lo Bartas, cette tradition du sacrifice des pintades se perpétue encore. En octobre 2008, les participants étaient très nombreux pour les déguster farcies au genièvre et grillées à la ficelle. Le fond de la grande baume de Boffi au sol d’arène dolomitique, était fermé par un alignement de pierres sèches et une porte en bois. Le mur s’éboulait par la fréquentation anarchique et a été relevé il y a une vingtaine d’année par l’association des « Adralhans », la claie avait terminé dans un feu de camp ! « Les troupeaux du Monna à l’évidence allaient à la baume. Cinquante mètres en contrebas se trouve un jardinet clos où M.Arnal cultivait des choux dont le migou facilitait la croissance, avant la Deuxième Guerre mondiale » (Los Adralhans, les Baumes, abris sous roche troglodytes, 2002). Dans la paroi de droite s’ouvre un portique bien taillé par les courants tertiaires, sous lequel on doit passer ; de là le chemin est désormais bien signalé.

A suivre…

Marc Parguel