Le plomb magique du Larzac

A une quinzaine de kilomètres au sud du site de la Graufesenque, fut découvert en août 1983, dans une sépulture au lieu-dit La Vayssière (commune de L’Hospitalet du Larzac), un texte magique sur une plaque de plomb scindée en deux parties, document d’une ampleur remarquable.

Il s’agit du plus long écrit gaulois connu, comptant plus de 1000 lettres, et plus de 160 mots sur 57 lignes gravés à la pointe sèche, sur la plaque qui reposait dans l’urne funéraire d’une défunte, qui était de son vivant, sorcière du moins le croit-on. Ce texte en cursive latine occupe les deux faces des deux morceaux de la plaque. Le scripteur est passé d’une face à l’autre en faisant pivoter le plomb d’arrière en avant (ou d’avant en arrière) et non de gauche à droite (ou de droite à gauche). Il s’agit d’un objet fragile, le poids total subsistant étant de 276 grammes. Le plomb a pris avec le temps, une coloration gris blanchâtre.

Comme le signale Alain Vernhet :

« Au moment de la trouvaille, les deux fragments étaient collés l’un à l’autre par des oxydations métalliques et des concrétions calcaires. Les inscriptions qui n’apparaissaient pas ont été révélées par un long et délicat nettoyage à l’eau et au scalpel. L’état de dégradation du métal a interdit tout nettoyage chimique » (Le plomb magique du Larzac et les sorcières gauloises, éditions du CNRS, février 1986).

Confiée aux plus éminents spécialistes de la langue celte, cette plaque de plomb datant du Ier siècle après J.-C. aujourd’hui conservée au Musée de Millau a fait l’objet d’une dizaine de publications scientifiques en France, en Allemagne, en Angleterre, en Hongrie et aux Etats-Unis.

Il existe sur ce document deux types d’écriture, deux scripteurs ont rédigé le texte de la plaque. A tour de rôle, l’un avec une écriture à peu près verticale, l’autre est inclinée à droite. Les deux appartenant à deux générations différentes.

Bien plus que les treize lignes du plomb de Chamalières, ou les colonnes de mots du calendrier de Coligny, le plomb de l’Hospitalet-du-Larzac permet d’entrer dans la langue gauloise, d’en décliner, conjurer ou simplement identifier certains mots comme nepon (la mort), antumnos (l’au-delà), vodercos (le dieu des morts), vidluia (la druidesse), bnanom bricto (le charme magique des femmes).

Le lexique gaulois révèle ici de nombreux emprunts au latin. L’étude de ce document exceptionnel permet de connaître une prière adressée à une druidesse morte, Severa, par un groupe de femmes qui voulaient conjurer de mauvais sorts liés à la fécondité. Cette prière se termine ainsi : « Ne sois pas jeteuse de sorts souterraine sous les nouvelles tombes des gens ». (D’après Flanerie dans le musée de Millau, Addam Millau, juin 1997).

Voici un résumé de la dernière interprétation proposée par P.-Y. Lambert :

« Un groupe d’une douzaine de femmes avait fait agir une sorcière Severa Tertionicna, pour jeter de mauvais sorts sur une personne et pour influencer des juges dans un procès contre elle. Cette personne, pour retourner les mauvais sorts jetés contre elle par le groupe des femmes et leur sorcière, écrit sur la plaque de plomb un message adressé à la déesse Adsagsona et dépose ce message dans une tombe (peut-être la tombe de Severa ?) pour qu’il parvienne à la déesse. Une deuxième personne, ayant connaissance de ce message et croyant à la puissance magique de la plaque, la déterre, efface une partie des premières inscriptions, adresse à son tour un message vers les Enfers pour se libérer d’autres magies et replace la plaque dans la tombe où elle était enfouie.
Il s’agit incontestablement d’une opération de magie et de contre-magie, du type de celles qui étaient courantes chez les Grecs et les Romains. »

Après les exceptionnelles moissons épigraphiques de la Graufesenque, avec ce texte trouvé près de l’Hospitalet-du-Larzac, nous avons la preuve qu’à la fin du Ier siècle après Jésus Christ, alors que la Gaule était en voie de romanisation, des Rutènes alphabétisés sur le Causse du Larzac pouvaient utiliser la langue gauloise pour des messages magiques. On entre ici dans le monde étrange des peurs et des croyances antiques, on entre aussi dans la langue de nos ancêtres gaulois. (D’après Millau, Histoires et secrets oubliés, 1996)

Marc Parguel