Le « jeu du poulet » de la fête de Creissels a été retrouvé…

Il y a quatre ou cinq ans, pour fuir le cagnard (canicule) d’un bel après-midi du mois d’août, j’avais décidé d’aller chiner dans le magasin d’antiquités de mon ami Henri Bénézet, à Aguessac. Comme toujours, il m’avait accueilli chaleureusement. S’étant éclipsé pour nous préparer un rafraichissement, j’avais profité de son absence pour faire le tour du magasin réaménagé avec bonheur.

Dans une des salles d’exposition, un touriste reluquait (regardait avec attention) avec une vive curiosité un grand sac rouge d’où dépassaient des planchettes. Mais il paraissait surtout intrigué et même espanté (étonné) par les originales cartes à jouer, dont certaines sont inconnues de nos jours, qui étaient collées sur les plaques en bois. Reconnaissant les accessoires du « jeu du poulet », j’expliquais, avec condescendance, les règles à ce pauvre  « ignorant », en lui précisant avec fierté que ce jeu avait fait la renommée de la fête votive du village de Creissels, célébrée tous les ans, le 1er dimanche de septembre.

Et brusquement, je voyais Paul Baraille et André Artières perchés sur une fragile estrade, installée sous le marronnier, près du « Café des Voyageurs », mais aussi, l’instituteur Henri Alric et le maire Alphonse Bernad siégeant sur une autre estrade tout aussi précaire, montée sous le premier marronnier, à gauche de l’entrée de la place publique.

Les animateurs de ces deux stands du « jeu du poulet » concourraient au profit d’une association philanthropique : « Les Vieux Travailleurs ».

Rivalisant de tchatche (baratin) et brandissant bien haut les planchettes, ils se montraient afiroulés (futés) pour attirer les joueurs.

De nombreux Millavois, après avoir fait ripopeille (fait la fête) aux Cascades, venaient se mélanger aux « Corses » autour des stands ! Dès que toutes les plaques étaient vendues, il était proposé à un gosse ou à un badaïre (badaud) de tirer dans le sac un tube en buis (ou en cuivre) protégeant une carte à jouer. Le sac contenait autant d’étuis que de cartes disposées par cinq sur chaque plaque. Bien sûr, les amateurs de « quine » ne pouvaient s’empêcher de crier : « boulègue » (remue) à celui qui plongeait la main dans le sac.

Le tube choisi était rendu à l’animateur qui avait tendu le sac. Celui-ci, en prenant son temps pour faire monter la tension  chez les joueurs, retirait la carte de l’étui et annonçait au public la valeur et la couleur de la carte, par exemple, le « 4 de pique noir ». Aussitôt, un joueur criait « ici !» ou « là !» en montrant sa plaque avec le « 4 de pique noir ». Alors le deuxième animateur allait attraper, à paoupe (à tâtons), un poulet dans une cage aux barreaux en bois. Il le remettait à l’heureux gagnant, après avoir emprisonné les pattes avec une correja (lanière de cuir). Les plaques récatées (rangées), le jeu (La règle du jeu a été volontairement simplifiée et résumée) reprenait.

Le soir venu, les « millotins » qui, comme l’a écrit Jules Artières, « étaient venus nombreux chez leurs voisins prendre part à leurs attractions en participant aux modestes jeux de hasard qui sont de tradition immémoriale à Creissels comme le fameux jeu du poulet »  reprenaient le chemin de Millau avec parfois les pattes d’un poulet dans la main !

Tradition très ancienne, sûrement, puisque le Millavois Léon Roux, auteur de « Mortinou mon père », évoque le jeu du poulet dans une de ses chroniques intitulée « Creissels et sa fête » parue le 2 septembre 1932 dans « L’Auvergnat de Paris » et reprise par « Le Messager de Millau ». L’article a été écrit en 1932, mais il évoque un passé beaucoup plus ancien. Je cite :

« Il est 2 heures après midi – aujourd’hui on dirait 14 heures – La petite place de Creissels est pleine de monde. Pas de baraques foraines, mais des petites tables de jeux. Pas de jeux d’argent, mais des jeux de poulets. C’est le biribi. Le biribi (nom emprunté à un ancien jeu de hasard italien) consiste en 26 planchettes sur lesquelles sont fixées deux cartes à jouer d’un jeu complet (2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, V, D, R, As, donc 12 cartes par couleur X 4 = 52 cartes). La planchette coûte deux sous. Quand toutes les planchettes sont placées, le tenancier remue, mêle, secoue des tubes dans un sac. Ces petits tubes sont certainement fabriqués à Millau, par Lagarrigue, qui les « tourne » dans une boutique en face du Rojouol (Rajol), en même temps que les gorluops (jouets) pour les gamins. Au moyen d’un bout de bois la carte est sortie du tube et déroulée. Le gagnant Ancien jeu du biribi  reçoit une paire de poulets qui se paye vingt-cinq sous, les jours de marché à Millau entre la croix de fer et la halle, près de l’église ».

Cet espace n’était pas encore dénommé « Place Maréchal Foch », mais d’autres éléments permettent de penser que le jeu du poulet en 1932 avait déjà une longue existence! En effet, le système des 24 heures n’était pas encore adopté, le prix de la paire de poulets n’atteignait pas deux francs anciens, et plus loin, Léon ROUX précise que le bal de la fête ne se tenait pas en plein air, mais dans la toute petite salle de la maison commune, au son d’un unique instrument : le « crincrin (mauvais violon), car l’accordéon n’est encore qu’un jouet d’enfant, tout au moins à Millau  ». Enfin, il ajoute que la T.S.F. (télégraphie sans fil) n’était pas encore créée. Longue existence à Creissels, et sûrement, seulement à Creissels où peut-être, ce jeu a été inventé…

Il convient d’ajouter que le jeu a été aussi utilisé lors des kermesses, au profit de « l’école libre » de Notre Dame, organisées dans le parc du château, et plus tard dans la cour du couvent Saint-Joseph.

Afin d‘enrichir la mémoire collective de l’histoire locale du village, j’étais convaincu que le « jeu du poulet » qui appartient au patrimoine local devait y retourner. A cet effet, j’avais demandé à Thierry Terral, récemment décédé, de l‘acquérir. L’ancien maire de la commune de Creissels avait spontanément accepté. Lors de la séance publique du Conseil Municipal du 17 septembre 2015, les conseillers municipaux ont voté à l’unanimité la délibération d’achat présentée par le Maire.

Dans son programme de campagne, la nouvelle équipe municipale avec à sa tête Jean-Louis Calvet qui vient d’être élu maire, a prévu de faire revivre la fête votive de Creissels. Et parmi les animations envisagées, le « jeu du poulet » serait à l’honneur…

Bernard Maury,
Natif de Creissels