Les moulins de Massebiau (commune de Millau, vallée de la Dourbie)

Selon Jules Artières, Massebiau paraît n’avoir été jadis qu’un simple domaine qui appartenait au XVe siècle, à Raymond Massabuau : Ramon Massabuou, tot lo fach de Massabuou et de Boyssa, a totas sas pertenensas. De là, sans doute, son nom, à moins que ce mot ne signifie comme certains étymologistes le prétendent : casal des bœufs (de massa biòu, assomme bœuf. Frapper avec la massa, masse. Nom de famille issu de sobriquet de boucher.).

Le village se situe à 4 km de Millau entre le Causse Noir et le Causse du Larzac à l’endroit où la vallée de la Dourbie se resserre. Banlieue de Millau, Massebiau fut jusqu’au milieu du XXe siècle, le rendez-vous des pêcheurs du dimanche et des gantiers qui s’échappaient des ateliers et qui allaient à leur vigne. Les habitants de Massebiau sont appelés les Massaboviens.

Comme nous l’avons dit, l’origine de Massebiau ne semble pas remonter au-delà du XVe siècle. A cette époque, ce n’était qu’un domaine appartenant à Ramond Massabuau. Ce domaine appartenait, au siècle suivant, à « senhen Johan Bolcié, merchan », de Millau. Au milieu du XVIIe siècle, le hameau ne comportait encore que quelques maisons et beaucoup de curés le dénommaient « masage de Massabuou ». En 1653, Massebiau comptait entre 45 à 50 habitants. Ce ne fut qu’à la fin de ce siècle que l’on parla du « village de Massebiau ». Il comportait alors une douzaine de maisons. Il devait rester stationnaire jusqu’en 1830, puisque le cadastre de cette époque dénombrait 12 maisons d’habitations. L’ouverture des mines du Mas Nau et de Potensac devait y apporter un regain d’activité et de population. Il y avait aussi un moulin à blé, à tan et une petite filature de laine. Au recensement de 1851, le village arriva à une population de 101 habitants (le Monna, 176).

Comme toutes les campagnes, il connaît la désertion de la terre. La population de Massebiau, qui était de 59 habitants en 1868 (Dardé, dictionnaire des lieux habités de l’Aveyron) n’avait dû beaucoup varier jusqu’à la guerre de 1914, non plus que l’aspect général du village. Grâce à sa proximité avec Millau, le village a réussi à maintenir une partie de sa population.

Depuis des siècles, les habitants ont vécu d’agriculture et surtout de leurs jardins maraîchers. Ceci étant, la position de Massebiau dans la vallée au bord de la Dourbie a permis l’établissement de moulins. Le premier que l’on ait connu à Massebiau était déjà attesté au XVIe siècle : il était possédé, en 1528, par G. Artières, du Monna : « Guillem Artieyras… lo moly et hostal de la Dorbia, ont ha doas rodas de moly ». Des siècles passèrent sans grande prospérité et il fallut attendre le milieu du XIXe siècle, pour que de nouvelles industries viennent s’installer.

La délibération communale de Millau du 7 novembre 1838 nous l’apprend :

Monsieur le Maire a fait donner par le secrétaire connaissance au Conseil d’une lettre de M. le sous-préfet par laquelle il l’invite à lui soumettre la demande des sieurs Sales, Nazon et Crebassa, ayant pour objet d’obtenir l’autorisation d’établir un barrage sur la rivière de la Dourbie près du village de Massebiau, d’y faire construire plusieurs usines et d’ouvrir un canal d’irrigation à partir de ce village jusqu’à Saint Estève.
Vu le projet déposé sur le bureau, l’opinion de la très grande majorité des riverains rapportée dans l’enquête récemment faite, l’avis de M. le Maire, et en même temps les avantages immenses qui pourront en résulter à l’avenir pour la ville et tout l’arrondissement, le conseil a mis ce projet au rang de construction et entreprise d’utilité publique et l’a adopté à l’unanimité. – Archives communales n°ID 29.

Un barrage construit en travers la Dourbie donne la force hydraulique à un moulin à blé, un moulin à tan et à une filature. Les premiers industriels, MM. Nazon et Selles, associés, annoncent par voie de presse, l’ouverture d’un moulin à blé, en septembre 1841. Les copropriétaires afin d’attirer la clientèle, font savoir qu’ils mettent à la disposition un tombereau, assurant la liaison Millau- Massebiau, chargé de porter le grain et de ramener la farine des usagers venant moudre à Massebiau :

Avis. Les co-propriétaires des Moulins de Massebiau ont l’honneur de prévenir les habitants de Millau, que leurs moulins à blé fonctionnent depuis huit jours et que déjà plus de 150 hectolitres de blé ont été moulus, à la grande satisfaction des personnes qui ont bien voulu leur accorder les premières leur confiance. Ils ont monté un service très régulier ; les tombereaux seront même disposés pendant l’hiver, de manière à mettre à l’abri des rigueurs de la saison les personnes qui se rendront à Massebiau, ou qui en reviendront après avoir moulu. Le prix de la mouture est fixé, non compris le son d’usage, à 45 centimes l’hectolitre, soit 30 centimes l’ancienne mesure.
La bonne qualité des meules, les soins qu’ils portent surtout à bien faire moudre, et le rabais qu’ils font dans les prix de la mouture, sont pour eux de sûrs garants de la confiance que les habitants de Millau s’empresseront de leur accorder, s’adresser à MM. Nazon et Selles. (L’écho de la Dourbie, 19 septembre 1841)

Deux années plus tard, par le même canal, les propriétaires des moulins portent à la connaissance des lecteurs de L’Echo de la Dourbie ce qui suit :

Extrait de l’écho de la Dourbie, 19 mars 1843.

A partir du 16 août 1843, un des copropriétaires , Louis Selles se charge de la régir :

Avis au public. Moulins de Massebiau. Le public est prévenu que les moulins de Massebiau seront régis, à partir du 16 de ce mois, par le sieur Selles Louis, l’un des co-propriétaires, et que le prix de la mouture demeure provisoirement fixé à 20 centimes l’hectolitre, soit 15 centimes l’ancienne mesure avec le soin d’usage. A l’avenir, toute nouvelle diminution comme toute augmentation seront annoncées par la même voie. Trois tombereaux sont consacrés au service. Ce nombre sera augmenté s’il y a lieu. A Millau, le 8 août 1843. Louis Selles (L’Echo de la Dourbie, 13 août 1843)

Le 10 septembre 1843, l’Echo de la Dourbie fait passer une annonce sous le titre « Usines de Massebiau » :

Le public est averti qu’un assortiment de filatures des plus complets, dépendant des usines de Massebiau (près de Millau), fonctionnera d’ici au quinze de ce mois, sous la direction de M.Fabre, mécanicien de Rodez. Les prix des Filage et Cardage seront très modérés. Le travail sera parfait et ne laissera rien à désirer. Cet assortiment est spécialement affecté au service du public, pour tous genres d’étoffes. M.Plagnes François, marchand épicier, rue de la Capelle, sur le boulevard recevra en dépôt les laines des personnes qui ne voudront pas se rendre à Massebiau. Il ne percevra aucune rétribution. A Millau, le 7 septembre 1843, Fabre. (L’écho de la Dourbie, 10 septembre 1843).

Six mois, plus tard, la filature de Massebiau fait reparler d’elle, toujours dans l’Echo de la Dourbie :

Le public est prévenu que la filature de Massebiau dirigée par M. Fabre, mécanicien filateur, originaire de Bédarieux, composée de deux assortiments très complets, va en recevoir un troisième et que par suite, le directeur pouvant faire ourdir et filer 100 kg de laine au moins par jour, les personnes qui voudront bien lui en confier pourront les prendre quelques heures après toutes préparées. Le sieur Fabre, s’étant procuré des ouvriers très habiles soit de Rodez, soit de St Géniez, Lodève et Bédarieux, pourra donner à la filature des laines le degré de finesse qu’on désirera et pour tous genres d’étoffes, draps, cadis, beuratos, escots, couvertures, etc…
Les prix des cardage et filage sont très modérés. Le travail sera parfait et ne laissera rien à désirer. Des tisserands fort habiles se sont déjà établis à Massebiau et à Millau. On trouve aussi dans cette ville des ateliers de teinturerie. Le sieur Fabre file aussi à façon pour les divers fabricants de draps qui veulent s’adresser à lui. M. Crebassa, receveur de l’hospice, à Millau, rue du Rajol, sur le boulevard, recevra en dépôt les laines des personnes qui ne voudront pas se rendre à Massebiau. Fabre (Echo de la Dourbie, 31 mars 1844)
Atelier de filature de laine à Massebiau, près Millau.
M. Labrune fils, filateur mécanicien de Saint-Affrique, a l’honneur de prévenir le public, qu’il vient de prendre la direction de l’Atelier de filature de Massebiau, appartenant à MM.Crebassa, Selles, Salles et Nazon, de Millau. Cet atelier, composé de deux assortiments complets, est dans un état parfait. M.Labrune filera pour le public comme pour les fabricants, à des prix très modérés. La filature ne laissera rien à désirer ; elle pourra rivaliser avec celles provenant des meilleurs établissements. Les personnes qui voudront faire confectionner les étoffes sur le lieu ou à Millau, y trouveront des Tisserands très capables. Les laines pourront être déposées chez M.Crébassa à Millau. Millau, le 23 mai 1845, Labrune. (L’Echo de la Dourbie, 25 mai 1845)

Massebiau au XIXe siècle.

Revenons à nos moulins. Il semble que les temps qui suivirent ne furent pas très profitables à l’association Nazon –Selles car dès le 7 février 1846, on ne parle plus que de la minoterie Nazon, fils ainé de Millau, on ne cite désormais plus le nom de Selles. Le potentiel agricole ne semble pas suffisant pour rentabiliser les moulins. Le moulin du Monna semble bloquer la clientèle, en effet de nombreux habitants des hameaux voisins préfèrent aller au Monna, tel que Longuiers, le Cade, Lauglanou, les Privats, alors que reste-t-il pour Massebiau ? Saint-Lambert, Bréfuel, ou encore Champbrillant. Trop peu de grains pour remplir les trémies du meunier. Ne parlons pas des habitants de Millau, ils ne viennent que rarement, ayant dans leur ville leurs propres moulins. Pourtant Nazon s’accroche et renouvelle en 1849, après un arrêt temporaire d’activité, sa publicité par voie de presse, il aimerait tant que les Millavois viennent faire moudre leurs grains.

« Avis au public. Le public est prévenu que les moulins de Massebiau recommenceront à fonctionner le 25 courant. Un service spécial pour le transport des blés et farines de Millau à Massebiau, sera établi à partir dudit jour. Les prix seront très modérés, soit pour ceux qui voudront cribler les blés, comme pour ceux qui ne voudront que moudre et bluter. S’adresser à Millau, au bureau de l’usine, place de la Capelle. Observation : Le criblage des blés remplace très avantageusement le lavage, soit pour le produit, soit pour le bon goût du pain ». (Echo de la Dourbie, 23 juin 1849)

Il baisse ses tarifs, mais malgré cela, au cours des ans, la clientèle se fait toujours aussi rare. Rien n’y fait et ce qui devait arriver tôt ou tard arriva en 1861 avec la faillite Nazon. Un banquier du nom de Vernhette reprend l’affaire et en 1864, Le 20 juin, il baille à location son usine à blé à trois meuniers associés, les sieurs Jean Pierre Alauzet, Louis Christol et François Jules. Le bail commencera le 24 juin 1864, durera cinq ans, pour le prix de 1200 francs annuels, payables par semestre et d’avance. Jean Pierre Alauzet versera 600 francs ; Louis Christol et François Jules 600 francs (Archives famille Alric).

La reprise en main du Moulin de Massebiau par le banquier millavois, n’améliore guère sa capacité de travail. En 1865, malgré tout Vernhette fait réparer la chaussée du moulin dégradée par les inondations, mais la faillite est proche et le 6 octobre de cette même année, tous les biens sont saisis et les trois meuniers engagés devront cesser leur activité. Les biens saisis consistent en un moulin à blé et à tan, une écurie, grange par-dessus et une maison d’habitation, écurie, ancienne forge (papier Vernhette). La vente a lieu le 28 avril 1866 (Echo Dourbie, 31 mars 1866). Jean Alric, propriétaire, domicilié à Millau, se voit adjuger les usines et moulins de Massebiau, le 16 mai 1866, pour le prix de 8070 francs (Archives Famille Alric). La vente n’aura pas profité longtemps à M. Alric, qui n’attendit pas plus d’une année pour céder le moulin à tan à un nommé M. Prévot.

Moulins de Massebiau en 1901.

Le 30 août 1867, la revue religieuse de Rodez, nous informe d’un terrible drame survenu dans le moulin à tan :

« La nommée Marie Ginesty, âgée de 14 ans, a été le 17 août, victime d’un déplorable accident dans le moulin à tan de M.Prévot, situé à Massebiau, commune de Millau. Cette jeune fille exécutant mal un ordre qui lui avait été donné par sa mère, était montée sur les boulons de l’arbre qui met la meule en mouvement et fait 70 tours à la minute ; ses jupes furent prises dans l’engrenage et lorsque, aux cris qu’elle poussait, on vînt à son secours, on constata lorsqu’on eût arrêté la roue que la pauvre fille avait les jambes broyées, elle avait de plus reçu des blessures très graves au ventre et à la tête ; on n’espère pas la sauver ». (Revue religieuse du diocèse de Rodez, 30 août 1867).

M. Alric garda en possession le moulin à blé et le loua à deux meuniers qui ne termineront pas leur contrat de quatre ans. Deux autres prennent leurs places, mais sans succès. Une nouvelle crue catastrophique survenue en 1875 met un point final aux activités des moulins de Massebiau, la chaussée étant une nouvelle fois détériorée, et les fonds manquants, Jean Alric laisse tomber ce en quoi il croyait, et les moulins de Massebiau seront abandonnés et ne referont plus jamais parler d’eux.

Mme Kessler m’a indiqué concernant l’endroit où se trouvaient les moulins « On y voyait une écurie où il y avait des poutres qui traversaient jusqu’au milieu de la Dourbie, ces poutres étaient hautes, on aurait dit des poutres de chemins de fer. Ces derniers éléments ont disparu lors de la grande inondation de 1963. » (Entretien à Massebiau, 4 octobre 2004).

Marc Parguel