La glacière de Creissels

Jusqu’en février 1996, l’automobiliste qui se rendait de Millau à Creissels était surpris de rencontrer sur sa gauche une étrange tour au lieudit « La Glacière ». Celle-ci était le témoignage d’une époque lointaine. Comme l’indique Robert Roussel : « Pour conserver les charcuteries au frais plus longtemps, des blocs de glace récupérés aux cascades de Creissels étaient empilés au sol et les viandes pendues aux crochets. Située en plein nord, à l’ombre, dans « le Taïral », (cette maison) faisait partie de notre patrimoine culturel » (Du Pont au Larzac).

Mise à jour au printemps 1995, lors de la démolition de l’ancienne maison Fourgeaud, la Glacière située en bordure de la route de Creissels a été démolie en février 1996. C’était un curieux édifice en pierre bleue, au toit recouvert de lauzes. Jules Artières n’en fait pas mention dans ses ouvrages. Henri Affre dans son « Dictionnaire des mœurs et coutumes du Rouergue écrit : « L’Hopîtal-Mage de Millau en possédait une située à proximité de Creissels ». Il s’agit très certainement de la glacière que nous reproduisons en photo.

Comme dans d’autres endroits, l’antique bâtisse a donné son nom à l’ensemble du quartier, pour s’effacer et tomber dans l’oubli. Avant qu’on s’en serve pour mettre les charcuteries au frais, dans son usage primitif, cette glacière était un local où l’on conservait autrefois donc l’eau glacée descendant du Larzac. Grosse tour ronde couverte d’un toit de lauzes et enterrée aux trois-quarts. Les murs étaient en pierres, et très épais : 2 à 3 mètres. A l’intérieur, le plafond est une voûte. Une couche de terre et de sable se trouve entre la voûte et le toit. Les murs épais et la couche de terre et de sable, sous le toit, isolaient parfaitement de la température extérieure.

La glacière avait deux portes : une en bas et une en haut. On pouvait aussi bien y entrer par la porte d’en bas ou par celle d’en haut.

L’hiver, on allait chercher de la glace aux cascades. On la découpait et on la plaçait dans la glacière. Des blocs de glace étaient jetés par la porte supérieure. Ils se collaient entre eux et formaient un énorme glaçon. Quand la glacière était bien remplie, les portes étaient murées. Sur le sol, une rangée de bûches servait de grille pour l’évacuation de l’eau produite par la glace fondue (eau de fusion). Un petit canal l’emmenait à l’extérieur. La glace pouvait être conservée 5 ans. L’été, on brisait la glace avec un outil en acier. Elle était chargée dans des moules (ou cornues) et bien tassée. Ce sont ces blocs de glace, enveloppés de paille pour les isoler de la chaleur, que des charretiers transportaient à Millau pour y être vendus.

Dans les Images Millavoises (n°627, 21 septembre1995) publiées sur le Journal de Millau, il est fait mention de cette glacière récemment mise à jour lors des travaux de voirie, voici ce qu’on peut y lire : « Cette glacière quelque peu endommagée par l’élargissement de la chaussée peut encore être sauvée de la destruction, ce type d’architecture étant extrêmement rare dans le pays ». L’abbé Rouquette, dans ses « Recherches Historiques « à la période du XVIIIe siècle mentionne « sur le sol de la Maladrerie on avait fait construire une glacière dont le revenu annuel était de 40 à 50 livres ». Un autre cas est connu à la ferme de la Tour, sur le Causse Noir (certains spécialistes y voient plutôt un pigeonnier).

Dans un premier temps, le district de Millau qui est maître d’ouvrage des travaux d’élargissement de la route départementale 992 avait envisagé de rénover cet édifice, mais face au coût important de ces travaux de réhabilitation, les instances de ce même district ont préféré abandonner leur projet de remise en valeur de ce patrimoine et c’est ainsi qu’en février 1996 fut démoli l’un des derniers témoignages d’une époque à présent bien révolue.

Marc Parguel