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Millau-Vid. Un monde libre sans Covid

J’ai un ami qui me dit toujours « une pioche, tu la laisses à un coin de rue. Tu reviens le lendemain, tu peux être sûr que personne ne l’a touchée ».

Au loin, j’ai vu Cyril, torse nu, un nuage de poussière à ses pieds, une pelle à la main et une pioche plantée juste devant lui sur une petite butte comme une hache de sioux dans une planche goudronnée.

© gillesbertrand-photography.com

La Pouncho se découpait dans un ciel bleu azur, un grand beau panaché, notre Mont-Blanc se mouchetant d’un vert pur et attendrissant. De l’autre côté de la chaussée, de l’autre côté d’un grand mur, une famille chantait et parfois hurlait à plein poumon. J’ai pensé « ils se retapent l’intégrale des 41 buts de Platini en sélections internationales ? ».

J’ai décroché le petit cercle torsadé de fer blanc fermant le portail et je suis rentré dans cette curieuse plaine qui ondule bizarrement au pied du Tarn et d’une haie de peupliers comme si une colonie de taupes géantes s’en était donné à cœur joie pour creuser, brasser, soulever et façonner cette terre légère et sablonneuse, presque dunaire.

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La taupe, ce petit animal fouisseur, le museau au grand air, n’est autre que Cyril Duverbeck. Depuis le confinement, sur ce terrain qui approche l’hectare, il tond, il scie, il cloute, il redresse. Il chasse les mauvaises herbes, il arrose les arbres, des érables, des frênes, sa fierté. Il surveille les nichoirs à mésanges qu’il a posés. Il lâche le manche de sa pelle, il tend les bras et me montre ses mains pour dire : « je me sens aussi paysagiste, mais il ne faut pas avoir peur… » La phrase ne trouve pas sa fin… comprenez ampoules, gerçures, coupures, échardes et épines noires plantées dans le cuir endurci.

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Ce Ch’ti originaire d’Aulnoye-Aymeries, arrivé dans les bagages d’une famille nombreuse, cinq sœurs et quatre frères se nichant dans la ruine de Cauvel sur le causse de Sauveterre, est l’un de ces petits entrepreneurs de la pleine nature qui assurent mine de rien, sans tambour ni trompette, la richesse de notre territoire. Des petites niches de créativité, de passion autour d’un sport, constellation d’auto-entrepreneurs, de brevets d’Etat, de start-uppers, de saisonniers et arpenteurs des grands causses, sous terre, sur terre, dans l’eau ou dans l’air ayant tissé comme des cordes de rappel bien tressées des sentiers, des voies, des courants d’air.

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Cyril Duverbeck est de ceux-là avec son bikepark baptisé habilement et naturellement Duverbike, ouvert en février 2012 en pleine zone sujette aux crues cévenoles qui lui ont valu bien des tracasseries et chamailleries administratives. Entre deux pelletées de terre meuble à remodeler les courbes d’un virage prononcé que la pluie a délavé, il explique ses premiers pas comme entrepreneur.

Les débuts ont été difficiles, car je n’avais pas confiance en moi. Je travaillais au club de Millau, je savais donc que toute l’école de vélo allait me suivre. Mais je n’avais aucun recul, alors j’ai tâtonné en cherchant des modèles existants aux Etats-Unis. Ici, c’était nouveau.

Huit saisons plus tard, une neuvième à peine commencée, mais bloquée sur pignon fixe depuis le 17 mars, le bike park a trouvé son public, local, régional et même international, en solo, en famille père fils ou en club, il donne des chiffres éloquents : « 5.000 entrées par an, de 4 ans à 72 ans, 20 % pour le dirt, 80 % pour s’amuser », en avalant des bosses, parfois pour décoller, frémir, atterrir, amortir et prendre les courbes en pleine bourre. Pour imiter chacun à son niveau, Gopro boulonnée sur le casque, le grand Paul Couderc, un gars de pas loin, de Figeac, un free rider tenace, casse-cou et casse guidon qui s’est envoyé en l’air plus d’une fois dans les cieux étoilés de la Pouncho, consacré roi du flopstyle esthète dont les vidéos telles que « My War » approchent le million de vues.

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Aujourd’hui, le bikepark est portes closes tout comme l’Accrobranche attenant. L’herbe pousse, les mésanges virevoltent, il n’y a pas cette ribambelle habituelle de mômes grand casque sur la tête et petit vélo entre les jambes, perchés à trois mètres du sol sur une tour en bois prêts à jouer les Paul Couderc ou Antonin Honoré. Au début du confinement, les parents ont bien appelé « mais vous n’êtes pas ouverts ? », espérant trouver un espace de liberté pour canaliser ces accros de l’envol, faute d’école. Les vélos sont au garage, les trottinettes électriques aussi. Les groupes ont été annulés, les week-ends aussi comme ces descentes de l’Aigoual et ces découvertes du Larzac par Brunas, le Rajal del Gorp et le col du Renard. Un parfum d’aventure recherché, de glisse apprivoisée qui renforce le succès de cette petite entreprise.

© gillesbertrand-photography.com

A l’entrée du bikepark, un camping-car blanc est garé, portes fermées. Deux chaises en plastique et deux en toile de plage sont dans l’attente de corps à bronzer. Cyril Duverbeck ne s’en cache pas, il rêve d’un tour du monde en famille. Il dit : « j’aime l’aventure, l’inconnu, le partage. J’ai envie de me rapprocher encore plus de la nature ». Il bat des bras en moulinet pour expliquer : « c’est incroyable, depuis le confinement, on voit dans le ciel les satellites défiler ». Il s’en étonne encore : « un, deux, trois, quatre et même un cinquième, ils sont en rotation autour de la terre ». Cyril Duverbeck, la tête dans les étoiles se voit déjà en roue libre, dans un monde sans Covid. Le départ en camion, c’est pour quand ?

Gilles Bertrand
gillesbertrand-photography.com

Texte rédigé le 15 avril et photographies réalisées le samedi 11 avril 2020 à Millau, au bikepark Duverbike, au 26e jour du confinement.

© gillesbertrand-photography.com
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