Patrimoine Millavois : Crise de somnambulisme à l’Hôtel du Mouton Couronné

D’une longueur de 60 mètres pour une largeur variant entre 2 et 4 mètres, la rue du Mouton Couronné rappelle le souvenir d’un hôtel de ce nom qui existait en cet endroit. Elle s’ouvre sur le boulevard de Bonald et fait jonction avec la rue des Fasquets.

Autrefois cette voie s’appelait rue des bœufs (1811) puis troisième traversière des Fasquets (jusqu’en 1883), les deux autres étant la rue Eustache, et la rue Malborough (disparue lors de l’ouverture du boulevard Sadi-Carnot en 1896).

Vers 1860.

Sur cette vue, l’une des plus anciennes de Millau (collection Serge Brouillet), on remarquera l’immeuble de l’Hôtel Couronné chez Redon, avant qu’il ne soit supplanté par l’Hôtel du Commerce qui prit sa place. Cet établissement ne comportait alors d’étages que sur sa moitié de droite, jouxtant la rue du Mandarous. Sur une partie du rez-de-chaussée se lit l’enseigne du café des Voyageurs.

Remarquez du côté nord de la place l’enseigne du café Teyssier, commerce de vins ou boissons (actuelle Brasserie). On remarquera sur ce cliché, les maisons qu’il y avait avant la percée du boulevard Sadi-Carnot et au fond, le calvaire de l’esplanade qui se dressait sur la Capelle. Le boulevard de Bonald à cette époque s’appelait Boulevard du Mandarous.

Des jésuites au Mouton Couronné

A la place de l’Hôtel du Mouton Couronné, c’est-à-dire à l’intérieur et à côté de la porte du Mandarous avait été installée, en 1742, la résidence des jésuites qui venaient de s’installer à Millau. Ils y restèrent jusqu’à ce que leur ordre soit supprimé en 1762. Les religieux disparus, le bâtiment servit d’hôtellerie.

La maison Loirette fut la première connue, puis ce fut l’hôtel du Mouton Couronné en 1827. Il rivalisait avec trois autres grands hôtels : Hôtel du Nord, du Commerce (situé autrefois sur l’autre côté de la place), et du Château Rouge. Cet établissement était facilement reconnaissable par les gens de passage, sur son enseigne trônait le fameux « mouton couronné ». Après que les Loirette aient loué cet hôtel aux Privat, ce fut Redon qui le dirigea en 1845. En 1868, cet hôtelier fit faillite, et entre temps Guillaumenq avait acheté ce bien aux héritiers Loirette. Cette famille Guillaumenq se chargea de l’agrandissement de l’hôtel couronné. Les travaux furent terminés en 1869, comme le rappelle le millésime placé à la fenêtre du premier étage. Le nouveau propriétaire renomma le mouton couronné en « Hotel Guillaumenq » avant qu’il ne prenne le nom actuel d’ « Hôtel du commerce » en 1912 lorsqu’il passa aux mains de la famille Canac.

Une crise de somnambulisme en 1853

Alors que la nuit tombait à Millau le 8 décembre 1853, Etienne Cheyroux, s’arrêta dans l’hôtel du Mouton Couronné en vue d’y passer une nuit paisible. Mais le voilà pris en plein sommeil de visions étranges. Quel était donc le sujet de ce cauchemar qui allait naître dans son esprit ? Etait-ce le démon, la venue d’un assassin ou bien des revenants ?

Effrayé de ce qu’il vivait alors qu’il pensait dormir, il semble bien que le paisible voyageur ait été victime dans son sommeil de ce que l’on appelle une crise de «somnambulisme » Voici l’histoire telle qu’elle nous est racontée dans le journal local « L’Echo de la Dourbie » :

« Un évènement étrange, qui n’aurait trouvé que des incrédules s’il n’avait été parfaitement constaté, a eu lieu la semaine dernière dans notre ville. Un serrurier mécanicien, nommé Etienne Cheyroux, âgé de 33 ans, natif de Limoges, venant de l’usine de Decazeville et se rendant à Cette (Sète), s’arrêta à Millau dans la soirée du 8, et descendit à l’hôtel du Mouton Couronné, pour repartir le lendemain matin par la diligence du Vigan. On lui donna une chambre du second étage. Pendant la nuit, il tomba dans un rêve affreux, où il se voit poursuivi par un assassin. Saisi d’épouvante, il se lève et pousse des cris de détresse. Les gens de l’hôtel accourent, lui parlent à travers la porte qu’il a fermée à clef, et parviennent à le calmer. Mais à peine s’est-il rendormi, qu’il est assailli par le même rêve. Pendant qu’il se livre à de nouveaux ébats, approche une personne qui vient lui dire de faire ses préparatifs de départ. Cette circonstance met le comble à sa terreur : il croit entendre les pas de son ennemi, il le voit devant le bras pour le frapper ; alors, pour échapper à ses coups, il ouvre la fenêtre, passe les jambes en dehors et s’élance dans l’espace. Par un hasard qui tient du prodige, il tombe sur les pieds dans la cour de la maison Pourquier, sans se faire aucun mal ; seulement la violence du choc le jette sur un bûcher, où il se brise le sternum et les deux côtes. Malgré cette grave blessure, toujours en proie à son hallucination, voyant toujours à ses trousses son infatigable assassin que n’a pu distancer un saut de dix mètres, il se relève, adosse contre un mur une échelle qu’il trouve sous la main et descend dans la cour de la maison de Broca, où il tombe épuisé sur un tas de fumier. C’est là qu’au point du jour, on a trouvé le pauvre somnambule respirant à peine ; il a été transporté à l’hospice, ou de prompts secours lui ont été donnés. Dans la journée, il avait complètement recouvré l’usage de ses sens et pouvait raconter avec la plus grande lucidité, toutes les péripéties de son cauchemar. Il est aujourd’hui hors de danger, et l’on pense qu’il sera, dans peu de jours, en état de continuer sa route. » (L’Echo de la Dourbie,17 décembre 1853).

Marc Parguel