Patrimoine Millavois : La place Emma Calvé (2/2)

En 1935, la place est enfin dégagée. On la nomme tout simplement « Place Nouvelle » pour la différencier de sa place voisine dite « Place vieille » (Foch). Si l’idée du maire Barsalou en 1926 de créer des « habitations à bon marché » sur cet espace nouvellement crée, n’a pas eu de suite, il n’en demeure pas moins que ce champ libre dont personne ne contestait l’utilité allait surtout servir de terrains de jeux pour les boulistes, ou pour les enfants.

En 1937, un aménagement sommaire est effectué.

Il comporte le nivellement, des escaliers d’accès, des plantations d’arbustes et l’éclairage public. La place restera en l’état de nombreuses années.

La place en 1937.

Comme nous le rappelle Robert Ardourel :

« Pendant plus de dix ans, on assiste à une partie de « bras de fer » entre la ville de Millau et la commission supérieure des plans d’aménagement, d’embellissement et d’extension des villes du Ministère de l’Intérieur. Le différend porte essentiellement sur la largeur à donner aux voies anciennes ou nouvelles. Le conseil municipal voudrait 8 mètres, puis 10 mètres, alors que la commission demande 10 mètres plus une zone « non oedificandi » de 5 mètres de chaque côté… En 1939, le plan n’est toujours pas adopté. Le géomètre urbaniste P. Danger de Paris, présente un projet de plan d’extension et un dossier d’embellissement en 1943. Il n’est pas jugé satisfaisant puisque, en 1947, la ville confie ce même travail à MM. Badani et Roux-Dorvut, architectes, urbanistes de Montpellier. » (Journal de Millau, 11 juillet 1986).

La nouvelle place.

Le plan d’alignement de 1937 avait prévu une voie nouvelle entre le boulevard de l’Ayrolle et la rue Saint-Martin. Pour réaliser cette percée, la ville achète en 1942 l’immeuble Corneilhan. Ce qui n’empêche pas le conseil municipal de le mettre à la vente, puis de le proposer à la Caisse d’allocation familiale, pour y loger un Foyer de jeunes travailleurs.

En 1942, la « nouvelle place » reçoit le nom de Place de l’ancienne commune en souvenir de la Maison consulaire, qui se trouvait du XIIIe siècle jusqu’à la Révolution en bordure de la rue de l’ancienne commune, à peu près en face du débouché de la rue Solignac.

Vue aérienne en 1943.

Suite au décès d’Emma Calvé survenu à Montpellier le 5 janvier 1942, la ville de Millau a voulu honorer cette grande artiste qui se considérait comme Millavoise et où d’ailleurs elle repose au cimetière de l’égalité, en renommant la Place de l’ancienne commune : Place Emma Calvé (Décision municipale du 22 novembre 1944)

Emma Calvé.

La Place Emma Calvé se présente dans les années 1950 comme un immense terrain vague où arbres et bancs qui accueillaient enfants et promeneurs ou joueurs de boules laissent peu à peu la place aux automobiles.

Les boulistes.

D’autres démolitions

Tandis que se préparent ou se réalisent ces percements dans le centre ancien pour dégager la nouvelle place ; des urbanistes essaient d’imaginer sa fonction : l’architecte le Donne en 1963, mandaté par le ministère de la construction veut renforcer le caractère « place publique » de la place en créant un espace scolaire et une M.J.C.

Sur le côté est de la place, il imagine en 1963 une grande percée parallèle à la rue Droite et permettant une liaison avec le boulevard Richard. Seules l’acquisition et la démolition de la maison Combe (1976-1978) semblent amorcer cette opération.

Plan de le Donne (1963).

En 1972, la municipalité reprend l’idée d’une grande percée.

En 1974, sous l’impulsion du secrétariat d’État à la culture, les architectes Fonquernie et Thorel envisagent de reconstruire sur la moitié nord de la place et de créer un parking souterrain.

La percée est réalisée en 1977, avec la démolition de l’immeuble de Bonald en instance de classement.

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L’ouverture de la rue Saint-Martin a livré la place Emma-Calvé aux voitures, aux tuyaux d’échappement et à l’oxyde de plomb. Un réaménagement paysager s’impose.

Le Cerru en 1981, à la demande de la municipalité Diaz accouche d’un plan de référence comme nous le rappelle la presse de l’époque : « il prévoit notamment pour les Halles et la place Emma Calvé de renforcer l’attractivité commerciale, créer des aires de stationnement, transformer l’image médiocre de la très vaste place centrale et créer un pôle culturel dynamique » (Un espace de vie, Journal de Millau, 6 février 1987)

Le conseil municipal, lors de la séance du 19 mai 1983, constitue un groupe de travail pour préparer un « concours d’idées » concernant le centre-ville. Dans ce mouvement de reconquête du centre-ville, trois opérations sont au cœur du débat : place Emma Calvé, place des Halles et l’Ilôt Sainte-Marie.

En ce qui concerne la place Emma-Calvé, voici le compte rendu :

« Obtenue par démolition d’immeubles et de jardins, elle constitue à l’heure actuelle un énorme « trou » dont la seule fonction régulière est celle de parc à voitures. Episodiquement, elle accueille des marchands forains. Cette place n’a pas de fonction sociale bien définie. Le plan Fonquerni prévoit, à juste titre, une structuration de cet espace par une reconstruction partielle avec des logements, des locaux professionnels ou culturels, les parkings étant maintenus en sous-sol » (Bulletin municipal d’informations, Millau, n°1, juin 1983).

Le projet est présenté en 1987 avec la création d’un parking souterrain de 400 places, sur deux niveaux. La rénovation de la place Emma Calvé s’inscrit dans un ensemble : le projet de quartier, Z.A.C. Cœur de ville.

Maquette de l’aménagement et du parking souterrain en 1987.

Second souffle

Au courant de l’année 1991, ce projet prend forme, on parle d’un nouveau souffle pour la place.

Un sondage est lancé à propos du « remodelage de la place »sur un échantillon de cinq cents personnes âgées de plus de 18 ans, et dont la résidence principale est située à Millau. A la question : « Etes-vous plutôt favorable ou plutôt défavorable à l’aménagement de la Place Emma Calvé comprenant la création d’un parking souterrain, la construction d’un immeuble et d’un jardin public ? », 68 % des Millavois avaient répondu « favorable », 31 % « pas favorable », et 1% ne se prononçait pas. (Enquête ARSH Midi Libre, du 20 et 21 mars 1991).

Les quatre exigences retenues sont : rendre la place aux piétons et faire de cet espace un lieu de convivialité, répondre à la demande croissante de stationnement de véhicules en centre-ville, restructurer l’espace actuel avec le souci de lui donner une forme et une échelle, amoindrir le moins possible l’espace végétal, poumon vert et capital affectif inscrit dans la mémoire de la population.

La réponse à ces questions nous est communiquée par le bulletin municipal de l’époque :

« L’étude d’urbanisme effectuée à la demande du conseil muncipal par M. Pierre Got, proposait trois principes et jetait les bases d’un programme d’aménagement : la seule façon de rendre la place aux piétons et d’accroître les capacités de stationnement des véhicules, est l’aménagement d’un parking souterrain d’une capacité supérieure au nombre d’emplacements actuellement disponibles, soit 210 places.
La restructuration de la place Emma-Calvé et son remodelage demande d’implantation de bâtiments.
Le maintien d’un maximum de platanes demeure une option de base à laquelle s’assujettit le parti urbanistique.
Concrètement, la traduction sur le terrain de ces principes s’appuie : sur la création de deux espaces collectifs, une place fermée avec une construction d’immeubles dans la partie nord, et un square visuellement ouvert dans la partie sud ; sur un reprofilage et un nouvel habillage des voiries » (Bulletin municipal, n°34, octobre 1991).

Depuis l’ouverture de la rue Saint-Martin, Emma Calvé est devenu le principal parking public de Millau.

La surface de la place Emma Calvé en 1992 est de 6 600 m2 sans aucun espace piétonnier. Le remodelage adopté par le conseil municipal prend en compte une superficie au sol de 7 710m2, soit la totalité de la place à laquelle il faut ajouter l’immeuble de Gualy et l’école Jean Macé. Sur ces 7710 m2, le projet Got prévoit une surface au sol bâti qui n’excèdera pas les 1700 m2. L’espace libre sera donc de 6000 m2 contre 6600 m2 aujourd’hui. Il comprendra la voirie, une cinquantaine de places de stationnement de surface et surtout 3750 m2 d’espace piétonnier (D’après le bulletin municipal de Millau, n°36, avril 1992)

En avril-mai 1992, les manèges viennent pour la dernière année sur la place Emma Calvé et sur la place de la Capelle. En 1993, l’ensemble de la fête foraine investira le parc de la Victoire.

La grande roue sur la place Emma Calvé.

La place Emma Calvé proposait jusqu’ici 208 emplacements. Le remodelage de la place offrira 400 places dont 50 à usage privatif, en souterrain et 50 en surface. Gain : 235 places.

Sur les vingt et un platanes de la place, treize arbres sont transplantés : neuf au parking de la Grave, un à la serre municipale, et trois en bordure de la place Emma Calvé, permettant un alignement de quatre arbres sur chaque côté de la place. Cinq arbres n’ont pas bougé, et trois arbres creux et au système racinaire insuffisant ont dû être débités.

L’école maternelle Jean-Macé est démolie dès janvier 1993 et réaménagée, aux portes des boulevards Saint-Antoine et Richard, au 20 rue de la Saunerie.

Le montant des travaux engagés pour le remodelage de la place Emma Calvé est estimé à 80 millions de francs. Il s’agit pour l’époque du plus gros chantier que la ville ait mené en centre-ville.

L’Histoire refait surface

A l’occasion de travaux d’édilité, l’entreprise Hernan met à jour au sud-est de la place en 1989-1990, deux tombes en lauze d’époque médiévale.

En 1992, en préambule à la création du parking souterrain, sept sondages archéologiques sont ouverts à la pelle mécanique les 23 et 24 novembre, permettant de retrouver outre des fragments de vaisselles datant du XIXe siècle, des vestiges d’un quartier ancien de Millau antérieur au XVIIIe siècle et pouvant vraisemblablement remonter à la fin du Moyen-Age. Suite à ces découvertes, M. J.E. Guibaut, responsable régional des Antiquités qui a supervisé le travail de sondage préconise une fouille en préliminaire des travaux.

Premiers sondages (24 novembre 1992).

En 1993, les fouilles de sauvetage auxquelles j’ai participé en tant que jeune bénévole du haut de mes 13 ans ont été mise en place par le service régional de l’Archéologie de Midi Pyrénées et dirigée par Ségolène-Agnès Poulain. Cette campagne a été menée de février à mai, sur une superficie de 3920m2 (emplacement du parking souterrain).

Les fouilles ont permis de mettre à jour au sud, les vestiges de l’église médiévale des dominicains (Eglise et couvent Saint Louis, cités en 1278). De 23 mètres de long, cantonnée de 5 contreforts, elle était constituée de blocs de calcaire gris-bleu à grain fin régulièrement appareillés, liés au mortier de chaux et de sable de rivière. Le calcaire gris-bleu a probablement été extrait des carrières du Pays Maigre, situé sur les hauteurs de Millau, au sud-ouest de la ville. On a découvert à proximité un puits rectangulaire. Ruinée en 1492, l’église fut reconstruite entre 1493 et 1496 et sert jusqu’à la Révolution.

Vue générale avril 1993. Au fond, à gauche le mur de l’église des dominicains. Devant celle-ci, le cloitre. Au centre, l’hôtel consulaire (maison commune).

Le cloître du couvent Saint-Louis ou frères prêcheurs, construit postérieurement s’élevait au nord de l’église sur environ 400m2, la galerie ouest prenant appui contre elle. A l’intérieur se trouvait un puits rond maçonné sur une profondeur de 2, 34 m. Enfin, une nécropole s’étendait au sud, contre l’église. Important site 42 sépultures ont été mises à jour, dont 23 dans les deux fosses ouvertes en périphérie de l’emprise lors des travaux de transplantation des platanes de la Place.

On sait concernant, le cloître du couvent Saint Louis, qu’en 1561, lors des guerres de religion, les couvents de Millau sont brulés ; les calvinistes expulsent les dominicains et brûlent les bâtiments. Les dominicains le feront reconstruire au XVIIe sur l’emplacement du Temple actuel.

Quelques pièces de monnaie ont été trouvées : Billon, denier de Charles Ier d’Anjou (1246-1285), Bion Louis IX, frappé à partir de 1245-1250 jusqu’en 1270, mais aussi des pièces de billon blanc, frappé à Lyon, monnayage épiscopal (XIVe siècle).

De l’hôtel consulaire (appelé aussi Maison commune) visible sur les plans les plus anciens de Millau, il subsiste avant tout les vestiges de l’imposante bâtisse rectangulaire, longue de 19,50 m et large de 8 m extérieurs (contreforts non pris en compte). Elle est conservée à peu près intacte sur trois côtés, et comprend une large citerne rectangulaire intérieure (3, 78 m sur 2, 90 m), elle est voûtée sur 2,80 m. de longueur.

Fouilles côté Hotel de Vezins (mai 1993).

Place au parking

Le chantier de fouilles archéologiques laisse la place en juin 1993 à celui de la construction du parking.

De puissants engins ont vite fait d’abattre les murs et d’emporter des montagnes de gravats.

Ces déblais sont déposés côte 415, boulevard Mendès-France où ils participent au comblement du ravin.

Le parking offrira sur trois niveaux 370 places de stationnements en souterrain dont 30 places privatives réservées aux besoins des bâtiments qui seront construits au-dessus, et le maintien en surface d’une trentaine de places, soit le doublement de la capacité possible jusqu’ici. Celui-ci sera inauguré en mai 1994.

Marc Parguel