Quand Mostuéjouls devait s’appeler « Tricolor »

En se promenant du côté de Liaucous, l’on a une vue « prise de profil » sur le charmant village de Mostuéjouls.

Il est tout d’abord dominé par son imposant château à tours carrées et qui abrite les descendants de cette vieille famille rouergate mentionnée dès le XIe siècle : les de Mostuéjouls.

Légèrement en contrebas, on aperçoit l’église construite en 1772 sur l’emplacement de la chapelle du château donnée à la communauté par la famille de Mostuéjouls. Puis complétant ce paysage, on voit une multitude de petites maisons les unes adossées aux autres.

Ce nom de Mostuéjouls rappelle donc au souvenir des seigneurs qui ont dominé ces lieux.
On sait que durant les temps révolutionnaires, nombre de villages durent changer de nom. Tout ce qui pouvait rappeler l’ordre religieux, la noblesse devait être banni. Mostuéjouls en fit partie.

Dès 1790, Mostuéjouls devint un centre important de chouannerie aveyronnaise : une activité contre-révolutionnaire se manifesta dans les villages de la vallée du Tarn, avec notamment les Brigands du Bourg. Alors que la plupart des nobles de la région étaient partis se réfugier soit à Millau, soit à Montpellier, les municipalités forment une « garde nationale » pour se protéger des Brigands : « des gens masqués qui désarment les patriotes de Mostuéjouls ».

Changement de nom

Les premiers changements de nom ont lieu dès le début de la Révolution suite au décret de l’Assemblée nationale du 20 juin 1790 qui autorise les « villes, bourgs, villages et paroisses auxquels les ci-devant seigneurs ont donné leurs noms de famille à reprendre leurs noms anciens » (Archives parlementaires, tome XIV, p. 389)

Dans leur séance du 22 février 1793, les membres du Directoire de notre département décidèrent de changer les noms de toutes les localités qui portaient jusque-là le nom d’un saint.

Comme nous le rappelle le Journal de l’Aveyron : « Ils se figuraient, ces braves sans-culottes, que par un simple décret ils débaptiseraient nos villes et nos villages et qu’ils effaceraient à tout jamais jusqu’au souvenir des saints sous la protection desquels les premiers habitants du pays avaient voulu placer leurs maisons et leurs familles. » (14 janvier 1890)

C’est ainsi qu’ils renommèrent Saint-Georges-de-Luzençon par « la Vallée Pure », Saint-Geniez-de-Bertrand prend le nom de « Lavencou » (ruisseau affluent du Cernon) , Saint-Beauzély : « Libre Muse », Sainte-Eulalie-de-Cernon « Source Libre », Saint-Félix-de-Sorgues : « Félix sur Sorgues », Saint-Rome-de-Cernon : « Fort Cernon », Saint-Rome-de-Tarn : « Pont Libre », Saint-Sernin : « Roc Montagne », Séverac l’Eglise : « Sévérac l’Union », Saint-Affrique : « Montagne sur Sorgues »…

Quant à Mostuéjouls dont le nom rappelait la famille noble de ce nom, les habitants du lieu manifestèrent leur civisme en voulant rebaptiser le nom de leur village par un titre plus républicain rappelant le drapeau tricolore qui flottait alors dans le village.

Ce fait nous est rappelé par J. D. : « Les citoyens de Mostuéjouls, Liaucous et autres municipalités exposent que la République Française ayant prescrit la féodalité, il convient d’extirper ses plus profondes racines en radiant de son vocabulaire géographique le nom que le ci-devant seigneur prétend lui appartenir comme nom de famille, d’où il résulterait qu’il aurait asservi ledit village à porter ce nom féodal de Mostuéjouls.
Lesdits citoyens prient en conséquence le comité de district de Millau de les autoriser de donner à ce lieu et paroisse de Mostuéjouls celui de Tricolor pour conserver à jamais le souvenir du rétablissement de la régénération française conformément à la lettre du président du comité d’instruction publique, etc. » (Journal de Millau, 14 juillet 1989).

Mais selon Jacques Astor, on préféra le renommer : Lacoste ( Nouvelle revue d’onomastique, année 1989).

De cette époque troublée, « Tricolor » ou « Lacoste » ne sont pas des noms restés dans les mémoires.

On sait ce qu’il est resté de cette conquête de la Révolution ! Très peu de villages ont conservé leur nom révolutionnaire. Une fois ces tristes années passées, Fort Cernon redevint Saint-Rome-de-Cernon en 1802.

Mais il faudra attendre le 8 juillet 1814 pour que Louis XVIII annule totalement les changements des noms de communes imposés pendant la Révolution par les sans-culottes.

Marc Parguel