Le calvaire du petit Bon Dieu (commune de Millau, vallée de la Dourbie)

Situé à la limite de la commune de La Roque Sainte-Marguerite et de Millau, « Le petit Bon Dieu » s’applique depuis près de 200 ans à ce lieudit de la vallée de la Dourbie, sis en aval de la Poujade et bien repérable grâce à un rocher, le seul que l’on rencontre au bord de la route du côté de la rivière, entre Millau et La Roque. Il a dû être ainsi coupé de la montagne, lors de la construction de la route vers Nant aux environs en 1852.

« Le petit Bon Dieu » : une appellation, bien populaire chez nous, qui a le don d’amuser tous ceux qui l’entendent pour la première fois ; ce nom se rapporte au calvaire érigé ou rétabli dans cet endroit par les soins du philosophe De Bonald en 1825 et relevé par son petit-fils en 1897. Une inscription qui rappelle ses dates accompagne cette croix et on y accède en escaladant le talus côté Causse Noir.

La plaque restaurée en 2007 en bordure de la route et la croix.

Louis Gabriel Amboise de Bonald fut maire de Millau de 1785 à 1791, date à laquelle il démissionna en raison de son hostilité à la constitution civile du Clergé. Emigré à Heidelberg, il composa en 1796 son ouvrage le plus célèbre : La théorie du pouvoir politique et religieux. Monarchiste de cœur et de raison, la Restauration combla ses vœux. Devenu académicien, il fut élu député en 1823, puis nommé ministre d’Etat et Pair de France. Louis de Bonald se retira définitivement au Monna en 1829 et mourut dans la solitude le 23 novembre 1840, à l’âge de 86 ans.

Ses fréquentes promenades l’avaient sans doute amené au Petit Bon Dieu. Là, en effet en escaladant le talus, côté Causse Noir, on découvre un calvaire érigé en 1825, à la croix de Bois et au christ en fonte, supporté par un socle maçonné où se lit l’inscription latine « In cruce Salus » (le salut est dans la croix), tirée de l’imitation de Jésus-Christ (XVe) qui y ajoute « In cruce vita » (la vie dans la croix).

Sur ces mots gravés, voilà ce qu’on pouvait lire dans la Revue religieuse du diocèse de Rodez : « In cruce salus, voilà la vérité et voilà pourquoi la croix doit être l’étendard du chrétien ; elle est l’étendard de son roi, Vexilla Regis. La croix a sauvé le monde, elle y a apporté la liberté avec la vérité, seule encore elle pourra le sauver, et c’est à elle, à la doctrine qu’elle enseigne, à la doctrine de Dieu mort sur la Croix, à son Eglise, gardienne et interprète de cette doctrine, qu’il faudra recourir si l’on veut être sauvé. » (14 avril 1876)

Edouard Mouly plus connu sous le nom de plume de « Mylou du Pays Maigre » écrivait en 1935, au sujet de cette croix : « De la route, ce calvaire se voit à peine. Il faut grimper un peu pour y accéder. Un socle de pierre, une croix en chêne, un beau christ de bronze. La falaise le surplombe un peu en s’arrondissant et a l’allure d’une abside romane. Un figuier est accroché à mi-hauteur, dans une faille du rocher. Du thym, de la lavande, à profusion. Dans ce site grandiose, à une époque où la route voyait passer de rares voitures, où le calme n’était troublé que par les sonnailles des troupeaux dans la montagne et par la chanson de la Dourbie, le penseur devait aimer se recueillir. Pour y avoir érigé un Calvaire, il fallait que ce fût pour lui un lieu privilégié. Peut-être est-ce là que furent méditées et forgées ses plus fortes pensées. N’y a-t-il pas ingratitude pour nous, Millavois, à ne pas honorer ainsi qu’il conviendrait, une pareille mémoire ? »

En 1897, le Calvaire fut restauré par les soins du petit fils du philosophe, comme le rappelle la plaque commémorative. Le «  petit fils » dont il s’agit n’est autre que le vicomte Victor Marie-Etienne de Bonald, né en 1814, décédé peu de temps après la restauration de la croix, et qui fut député de Millau, président du conseil général.
Le Messager de Millau dans son édition du 28 novembre 1891 nous fait part de la cérémonie de la restauration et nous donne quelques informations :

Un pieux souvenir du philosophe de Bonald

La Roque Sainte-Marguerite. « Une intéressante cérémonie réunissait dimanche dernier (22 novembre) un grand nombre d’habitants des paroisses de la Roque Sainte-Marguerite et du Monna. M. le curé de la Roque faisait la bénédiction d’une croix située sur sa paroisse et à la limite de celle du Monna, et à laquelle se rattache le souvenir de l’un des hommes qui ont le plus honoré notre département.
En un point des plus pittoresques et des plus solitaires de la vallée de la Dourbie, la route de Millau à Nant traverse un chaos de rochers, dont l’un offre à une cinquantaine de mètres de la route et la dominant, une niche gigantesque d’une étonnante régularité.
Frappé de cette singulière disposition, notre grand écrivain aveyronnais, le vicomte de Bonald avait érigé une croix au milieu de cette immense niche, à l’époque où se fit la première ouverture de la route, il y a environ 70 ans, et cet endroit porte depuis le nom de Calvaire.
Mais la route ayant été refaite dans ces derniers temps et abaissée de plusieurs mètres, la croix ne se voyait presque plus et, depuis peu d’années, soit par vétusté, soit par accident, elle était tombée.
M. le vicomte de Bonald, notre ancien député, n’a pas voulu laisser disparaître ce témoignage de la piété de son illustre aïeul. Il a tenu à honneur de rétablir cette croix, à laquelle il a donné des proportions plus monumentales et qu’il a placé assez haut pour que de la route les passants puissent lire l’inscription : IN CRUCE SALUS, gravé sur le piédestal dont la construction rustique s’harmonise bien avec la sauvagerie du site.
Au-dessous et encastrée, dans le rocher qui borde la route, une plaque de marbre rappelle que c’est au philosophe dont s’honore l’Aveyron qu’est due la première érection de ce calvaire. »

Vue de la route depuis le Calvaire.

La croix fut restaurée une nouvelle fois en 2007, et les lettres sur la plaque commémorative repeintes.

En 2009 des travaux ont été entrepris au bord de la route pour la rendre plus touristique. Un beau mur et de jolies barrières de sécurité ont été mis en place, tout en sauvegardant la vue que l’on peut avoir sur la magnifique rivière de la Dourbie.

Marc Parguel