Patrimoine millavois : La rue du Mandarous

La rue du Mandarous, une des plus courtes et des plus anciennes de Millau, relie le carrefour des rues des Fasquets, Bernard Lauret et Peyssière à la place du Mandarous où s’élevait autrefois la porte éponyme. Bien avant que la place du même nom n’existe, c’était la voie la plus fréquentée de Millau après la rue droite. Elle fut toujours commerçante et animée ; les développements des nouveaux quartiers au XIXe siècle durent accroître cet avantage, car jusqu’à la percée du Boulevard Sadi-Carnot (juillet 1896) on empruntait surtout cette artère à l’aspect médiéval pour pénétrer du Millau moderne au cœur du vieux Millau. Le beau pavé carré qu’on y voyait autrefois comme en rue droite nous donnait une première idée de ce qu’étaient les voies au moyen âge.

Origine du nom

Le nom de Mandarous vient d’une famille notable de Millau dont le principal membre « Guillem Mandaros » figure sur l’obituaire du prieuré de Notre Dame.

Quant à la rue, elle porte ce nom depuis le XIIIe siècle, comme nous le rappelle Dieudonné Rey (1845-1932) : « La mention la plus ancienne que nous connaissions de ce nom se trouve dans un acte de Gregoire Garnier, notaire à Millau, du 9 des calendes de novembre 1292, contenant une donation faite par Pierre Croisier,clerc de la ville de Millau, en faveur de l’ordre du Temple, de certaines maisons situées rue du Mandaros (Archives départementales de Haute-Garonne. Fonds de Ste Eulalie). On retrouve dans les livres consulaires, à une époque, il est vrai postérieure, et à deux reprises différentes, un habitant qui s’appelait Mandaros » (Millau, les fortifications au Moyen Age, 1924)

En effet au XIVe siècle, on retrouve dans des actes un «  Mandaros » qui exerce la profession de cordonnier.

La porte du Mandarous

L’entrée de la rue se fermait autrefois par une porte qu’une tour fortifiée mettait à l’abri des surprises. En 1310, les consuls de Millau exposent au puissant Pierre de Ferrières, sénéchal du Rouergue, que le portail appelé Mandarros réclame une restauration urgente, sans quoi la muraille du Roi menace de s’écrouler, et ils n’osent entreprendre ce travail sans son agrément. Celui-ci accepte sous condition que ce soit à la charge de la ville de Millau.

En 1470, cette tour s’étant écroulée par suite d’un effondrement du vieux portail qui lui servait de base, elle fut réédifiée l’année suivante ; en voici le croquis tel qu’il figure sur un livre de compte consulaire où sont consignés les détails relatifs à la reconstruction (Arch. Millau, cc.416).

Croquis représentant la Tour du Mandarous (D’après le livre de comptes consulaires de 1440 à 1480, archives de Millau)

Ce travail de reconstruction fut confié le 12 août 1471 à Guilhem Bouviala, maître maçon, moyennant le prix de 122 livres, plus 14 setiers de froment, 8 de seigle et 1/2 cane de bois de chauffage. L’extraction de la pierre de taille du portail, des archères et des meurtrières, las bombardieiras e cayrelerias, ainsi que toute main d’œuvre était à sa charge.

Son travail consista à édifier une tour ronde de 16 mètres de hauteur, reprise à pied d’œuvre.

Quand l’œuvre fut terminée, comme elle faisait honneur à la ville, un ouvrier d’art, qui était à la fois sculpteur, peintre et verrier, Me Pierre Olivier, fut chargé d’y graver et d’y peindre les armoiries du Roi, surmontées de la couronne royale : una am la cuberta sive corona desus.

Le chef de cette tour, c’est-à-dire le couronnement et les mâchicoulis, fut abattu une première fois, en 1565, en même temps que celui des Tours de l’Ayrolle, des Canals, du Jumel et du Boulevard, et définitivement en 1629, à la fin des guerres de Religion.

1509

Dans leur ouvrage « Millau, ses places, ses monuments » (1924), Jules Artières et Camille Toulouse nous donnent ces précisions : « Jusqu’en 1509, les Ecoles étaient établies dans des immeubles loués par la commune dans divers quartiers de la ville, tantôt dans la traverse de la rue Saint-Martin, tantôt dans la rue Haute (1357), tantôt dans celle des Jacobins (1367), tantôt dans celle des Fasquets (1418), tantôt enfin dans celle du Mandarous (1463).

En 1509, le Conseil communal décida d’acheter à cet effet, compra de las Escolas, un immeuble avec jardin situé dans la rue du Mandarous et appartenant à Jean Coffinier, prêtre, au prix de 100 livres. Une fois l’immeuble acheté, la ville l’aménagea et y fit élever un petit clocher.

Cet immeuble, abandonné plus tard, appartenait en 1668, à André Gély, fondateur ; on l’appelait encore l’Escole mage. Il confrontait du levant la rue et, du couchant, la muraille (rempart) de la ville. Il servit ensuite d’hôtel et fut acheté en 1697 par Paul Delbosc, « hôte » et, en 1744, par Jean Fomet, exerçant la même profession.

La point d’intersection de la rue et de l’impasse du Mandarous avec les rues des Fasquets, Bernard Lauret et Payssière forme une minuscule place triangulaire au milieu de laquelle se trouvait autrefois, comme il est encore d’usage dans beaucoup de campagnes, un ormeau (olm). C’était le Mandarous du Moyen Age ! Autant la place actuelle de ce nom est vaste et imposante, autant son aïeule était réduite et modeste. »

La place du Mandarous en 1860.

Vers la création de la place du Mandarous

C’est en pleine période révolutionnaire que fut décidé la création de cette place, suite à l’ouverture de nouvelles routes dont celle de Paris (avenue de la République) et la suppression du Couvent des Cordeliers en 1771, la commune hérita du jardin rectangulaire qui occupait une bonne partie du sol de notre Mandarous actuel, sur le côté Nord Ouest. Le 30 mars 1792, dans sa délibération, la municipalité de Millau évoque la création d’une demi-lune sur cet espace (Arch. Millau, 1D24).

Même si les travaux n’avaient pas encore réellement commencé, les révolutionnaires lui avait donné comme nom : « Place de la Montagne », tandis que la Place Foch actuelle avait été baptisée tout simplement « Place de la Révolution » (Arch. Millau, 4D79). Des aubergistes ne tardèrent pas à venir s’installer. Des travaux commencés côté nord est en 1799 furent terminés en juillet 1800. Quant à la partie Est, le processus fut plus long, car le sol était occupé par des propriétés privées, et ce n’est qu’au début de l’année 1802 que la place portant désormais le nom de la rue qui la rejoint a pris sa forme définitive.

En parcourant la rue

Laissons la plume à Léon Roux (1858-1935) pour nous décrire les commerces de la rue du Mandarous tel qu’il les voyait en 1870.

« Il y avait là l’une des épiceries les plus achalandées, celle d’Henry ; le cordonnier Bringuier, dit Pouffet, le boulanger Maury ; le « candelaïre » Bernad ; les demoiselles Aldy, sœurs du marchand d’amandes, uniques vendeuses de cierges de première communion et aussi de miel de Narbonne, ville dont leur neveu Félix devait un jour devenir député. Et encore deux pâtissiers : Bonhoure, spécialiste de meringues à la Chantilly ; et Trep, pourvoyeur de gimbelettes et de berlingots de « cinq-au-sou ».

Dans la rue du Mandarous, il y avait pour nous, les gosses, les écoliers, M. Cabassut, libraire, ou plutôt les demoiselles Cabassut, libraires, car le père était surtout cartonnier et l’unique fournisseur, alors, des fabricants gantiers. La librairie Cabassut vendait les plus beaux cahiers d’écoliers, je veux dire ceux dont les couvertures nous paraissaient les mieux illustrées, car nous préférions les images du recto du premier feuillet… à la table de multiplication, inventée, dit-on, par M. Pythagore, que nous croyions un professeur parisien. D’ailleurs, si nous savions tous cette table par cœur, aucun de nous ne savait l’appliquer » (Messager de Millau, 5 mars 1932)

La rue du Mandarous en 1905.

Plus proche de nous, Pierre Costecalde évoque lui aussi les commerces de notre rue du Mandarous dans les années 1945-50 comme suit : « Au départ de la rue et se faisant face, il y avait à gauche le bâtiment de l’hôtel du Commerce de la famille Canac et à droite le magasin de confection Pierre Jeanne. On trouvait ensuite à gauche l’épicerie fine d’Auguste Gasc fort achalandée, membre du groupement réputé de l’U.N.A. (Union des Négociants de l’Alimentation)… Après Gasc suivaient en ces années-là Pons le droguiste, les frères Bouyssou marchands de tissus, un magasin de laine, Desfour vendant santons et objets religieux, la pâtisserie Bismes tant renommée, l’armurerie Delaye (plus tard reprise par Celles), « Aux Elégantes », confection pour dames et jeunes filles puis Gaubert, le libraire Albinet, la Banque Marseillaise de Crédit et enfin « Chauchard Chaussures ». En revenant sur le côté droit, on trouvait le salon de coiffure Lepeux, le pharmacien Delmas (dont le coq chantait roque !), le charcutier Coulon, l’inévitable étoile du Midi, le fleuriste Marc, le boulanger Nicouleau, le boucher Arcival, Izaure l’électricien et pour finir, si je n’ai omis personne, les Salaisons et primeurs en gros Cabirou Arnal » (Des Millavois parlent aux Millavois, tome 2, récits de l’ancien temps, septembre 2011).

Marc Parguel

Le magasin de chaussures Chauchard (en 1898), le plus ancien commerce de Millau « Chauchard chaussures le chausseur sachant chausser avec ou sans chaussettes chic et pas cher. »