Une nouvelle année commence. Le dernier chiffre du millésime précédent est à changer. L’habitude est si forte que, pour dater leurs devoirs ou leurs lettres, enfants et adultes se trompent… Le petit enfant regrette que le moment magique se situe en plein pendant son sommeil. Il aurait voulu toucher du doigt la chose, à l’image de cette vieille carte postale, voir les aiguilles de la pendule réunies sur le 12 et entendre sonner les douze coups de minuit.

Carte postale de 1927.

Dans un article paru dans le Journal de l’Aveyron, il est fait mention des origines du 1er de l’an, on peut y lire : « En Rouergue, l’année commençait autrefois le 25 mars, fête de l’Annonciation. Cela n’empêchait pas d’appeler du nom patois d’Anniou (annus novus) le premier janvier. Cette dénomination d’Anniou et/ou d’Anninou assez fréquente dans les documents anciens se trouve notamment sous la date de 1509, dans un état des quêtes faites dans l’église de Villeneuve : item lo jorn de anniou que era le permier de jenier, XX deniers. Ce fut l’ordonnance de Charles IX, dite de Roussillon, portée en janvier 1663, qui fixa au premier janvier pour toute la France le commencement de l’année, lequel variait jusque là d’une province à l’autre. » (Le Premier de l’an d’autrefois, Journal de l’Aveyron, 30 mars 1924)

Autrefois, la nouvelle année se préparait au moins une semaine à l’avance, c’est-à-dire au lendemain de Noël, les familles s’occupaient avec beaucoup d’attention et d’intérêt de leurs cartes qui avaient toujours à l’angle une image ou une forme agréable à regarder : un oiseau, un papillon, une fleur. Les cartes de Nouvel An n’ont jamais manqué de beauté.

Germain Crouzat à ce sujet nous apprend dans le livre « Autrefois les paysans » : « Le porte-monnaie en main, nous courions au bureau de tabac et en poussant la porte du café Chauchard, le même cri se répétait à la ronde : « Jeanne, je voudrai des cartes de bonne année ! »… Aussitôt, elle allait au buffet qui sentait le tabac gris, le papier Job, la monnaie longtemps réchauffée dans les poches et les timbres à coller. Elle en extrayait une boite à chaussures sans couvercle et étalait sur la table de la cuisine, les trésors de Noël et du Premier de l’an… « Tu choisis, disait-elle, cette année le représentant m’a laissé tout un assortiment. Prends ton temps, je reviens dans un moment »… Alors on demeurait seul avec le bruit du feu et le tic-tac tranquille de la pendule qui égrenait les dernières heures de l’année. Tout seul devant le choix qui allait de « Meilleurs vœux » à « Bonne année », en passant par « Nos bons souhaits » ou nos « Pensées du Nouvel An », avec leurs illustrations de houx vert et de gui blanc, de sapins croulant sous le poids des neiges et des cheminées qui fumaient doucement ». (G. Crouzat, Autrefois les paysans, novembre 2007).

La préparation du Nouvel An était autrefois une fête bien plus humble que celle que nous connaissons aujourd’hui. Comme l’indique dans ses souvenirs J. Andrieu : « Au soir de la Saint Sylvestre, toute la maisonnée se groupait autour de l’âtre où achevait de se consumer la grosse bûche de Noël. On devisait tout en regardant danser les flammes, on grignotait quelques douceurs jusqu’aux douze coups de minuit. De cette veillée, les enfants que nous étions étaient exclus. Nous avions rejoint nos lits tout en maugréant » (Journal de Millau, 18 novembre 1977).

Difficile de dormir lorsqu’on est enfant et qu’on veut être le premier à dire dès le lever du jour « Bonne année », et au moment venu, c’est comme encore aujourd’hui autant de baisers que de marques d’affection échangées. La coutume veut que ce soit d’abord les jeunes qui présentent leurs vœux aux personnes âgées de la génération précédente en leur souhaitant notamment une bonne santé. En retour, ces dernières les remercient en leur offrant des étrennes. Ces présents donnés aux enfants étaient des choses simples : un sac de billes pour les garçons, une corde à sauter pour les filles.

Après la messe auquel chacun se devait d’assister, la plupart se retrouvaient au café tandis que les plus jeunes passaient chaque maison en revue en disant : « Bono anada accompagnada de force maïssos ». Suzanne Vaissière de St Rome de Tarn, née en 1909 se souvient du temps de la nouvelle année et les visites dans la famille au village : « On allait chez les oncles, Emile celui du café, me donnait 2 francs, je m’en souviens encore » (Midi Libre, 3 janvier 2008) Juliette Ribas (1914-2018) elle aussi aimait à se souvenir de cette époque: « Le jour de l’an, c’est la coutume au village. Par petits groupes, nous, les enfants iront de porte en porte souhaiter une bonne année à tous. Notre récompense sera de quelques petits sous ou de quelques gâteries selon les maisons ».

J. Andrieu ajoute : « Dans une tirelire de tôle peinte, nous conservions précieusement le petit ou le gros sou de bronze, la piécette d’argent et plus rarement l’écu qui passait si difficilement dans la fente de la cassette qu’il ne pouvait plus en sortir. Quant aux oranges, elles allaient échouer dans le saladier familial pour corser le dessert ».

Voici pour terminer une histoire bien triste qui s’est déroulé en Lozère en 1873 : « Vous vous rappelez sans doute le jeune Buisson Jean-Pierre, dont vous avez entretenu les lecteurs du Courrier de la Lozère, dans le numéro du 6 février dernier. Ce jeune écolier du collège Sainte Marie, partit de Langogne le 31 décembre pour le village du Bonnetès, ou il comptait surprendre ses parents au réveil et leur porter avec une filiale piété ses vœux de bonne année et ses embrassements. Hélas ! le malheureux enfant ne devait plus revoir sa famille. Il s’égara dans la nuit sombre, à travers la montagne, et l’on n’entendit plus parler de lui. Après trois mois d’attente et d’espérances toujours déçues, sa mère le cherchait encore avec un zèle infatigable, scrutant avec amour le fond des ravins, le creux des rochers, les fourrés des bois, redemandant partout son fils à grands cris. Hélas ! le silence, un silence de mort régnait autour d’elle. On n’entendait que le bruit de ses pas et le battement de son cœur. Ces investigations infructueuses ne la rebutaient jamais. Une mère a toujours des trésors de persévérance. Hier matin elle était sortie de très bonne heure pour reprendre sa tâche de dévouement. L’obscurité avait retardé sa marche ; elle n’était qu’à un kilomètre du village quand le jour parut, et c’est là que les premiers rayons de l’aurore lui montrèrent le cadavre raidi de son malheureux fils, à genoux sur la mousse comme un martyr qui se recommande à Dieu. La pauvre femme poussa un cri de douleur et tomba évanouie près de son enfant qu’elle tenait convulsivement embrassé. Des passants l’avaient entendue ; bientôt des secours arrivèrent de toutes parts ; le père, la sœur et le frère du défunt accoururent des premiers. Je ne peindrai pas la scène de famille qui se passa à ce moment, c’est le spectacle le plus navrant auquel il m’a été donné d’assister. L’infortuné avait péri en vue du toit paternel. Accablé de fatigue, assailli par la tourmente, il s’était arrêté et son âme s’était échappée de ce monde dans une prière. Le froid si intense à cette époque de l’année sur la montagne du Goulet avait conservé son corps intact pour les derniers embrassements de sa mère » (Courrier, article repris dans la Revue religieuse de Rodez, 11 avril 1873)

Marc Parguel