Patrimoine millavois : Les halles, ventre de Millau

La halle aux grains

Traditionnellement, la Place d’Armes, aujourd’hui Place du Maréchal Foch, a toujours été « le cœur et le ventre » de Millau.

Pendant tout le Moyen-Age, la halle au blé ou sestayral, était située au milieu de cette place. Dans un but d’embellissement, on la réédifia, en 1738, à côté de l’église de Notre Dame, « en bordure de la muraille du cimetière », ce qui dégagea beaucoup d’espace.

C’était une galerie longeant la place et qui abritait une série de mesures à grains, en pierre. C’est M. de Pégayrolles, conseiller au Parlement de Toulouse, propriétaire de l’hôtel en face, qui prit en charge tous les frais de démolition et de reconstruction (Archives de Millau, B.B.18).

En 1836, on la remplaça par une halle aux grains plus moderne, toujours à côté de l’église, l’édifice des arcades qui, muré, devint en 1904, l’école Paul Bert.

L’ancienne halle aux grains, près de l’église de Notre Dame (1900).

Là, maraîchers de Millau et agriculteurs venus des campagnes environnantes étalaient leurs produits, tandis que la population millavoise venait aux provisions et aux nouvelles…
La halle aux grains de Millau ne servait pas de marché couvert. Par contre, à l’occasion, s’y donnaient des fêtes, des réunions politiques ou autres, comme nous le rappelle Pierre-Edmond Vivier : « En 1879, Alfred Naquet, faisant campagne pour le divorce, y parla ou plutôt essaya de le faire, puisque, en dépit de la protection de deux brigades de gendarmerie, il dut vider les lieux, courbant sa bosse légendaire sous les huées des femmes de Millau. »

À la recherche de plus d’espace

La ville de Millau ayant vu sa population tripler en moins d’un siècle, la halle aux grains était devenue insuffisante. Les Millavois réclamèrent dès lors d’avoir un marché couvert.

Le 26 septembre 1884, en conseil municipal, l’avoué Jeanjean avait présenté une « proposition ayant pour objet la création d’un marché couvert en utilisant la halle aux grains ». Renvoyée à la commission des droits de place, cette suggestion n’avait pas eu de suite.

Il fallait en effet se dégager de là et trouver un plus grand espace, le vieux Millau étouffait dans ses ruelles.

Par l’un de ces hasards dont l’histoire, qu’elle soit grande ou petite, a le secret, c’est un incendie qui décidera de l’emplacement des halles municipales. En effet, dans la nuit du 16 au 17 mars 1884, le feu détruisit l’ancien hôtel des Roubin de Longuiers, situé sur la rue de l’ancien tribunal (actuelle rue Paul Bonhomme) et entre les ruelles d’Altayrac et des cultivateurs, autrement dit, sur l’extrémité sud de l’actuel boulevard Sadi-Carnot.

Le 19 février 1885, le colonel Viguier, maire de Millau rappelait le besoin de plus en plus urgent de places pour les foires et les marchés de la ville. La ville acheta ces ruines environ 15 000 francs, ainsi que trois maisons situées à la suite.

Le 14 mars 1885, le Conseil municipal adopte l’établissement d’une place sur l’emplacement de la maison de Longuiers et des trois maisons voisines appartenant aux familles Bru, Salgues et Froment. En rasant le tout, on obtiendrait une assez vaste place sur laquelle pourrait être installé un marché couvert. Mais c’était sans compter sur la préfecture qui s’opposa à ces aspirations municipales.

La situation resta sans issue pendant plusieurs années, et de nombreuses pétitions au sujet de l’insuffisance de place pour le marché de la Place d’Armes virent le jour.

En mai 1890, voici ce qu’on pouvait lire dans la presse locale : « Nous nous sommes déjà fait une fois l’écho des plaintes du public relativement au marché qui se tient le mardi et le vendredi sur la place d’Armes. Les abus que nous avions signalés n’ont pas cessé. Ils ont pris, dans ces derniers temps, des proportions considérables.
De tout temps, la place d’Armes avait été réservée, le mardi et le vendredi, pour le marché au jardinage, aux fruits et aux autres comestibles de toute nature, et, quoique sa superficie ne soit pas bien grande, les vendeurs pouvaient s’y établir convenablement et les acheteurs pouvaient circuler sans trop d’embarras.
Aujourd’hui, la place d’Armes est envahie de très bonne heure par une foule de marchands de bric-à-brac, de marchands de vieux fer, de marchands de drogues diverses pour la destruction des rats et des punaises, qui occupent les premières places.
Les jardiniers, les marchands de fruits et autres, refoulés du côté de la halle sur un espace de terrain exclusivement restreint, sont obligés de s’entasser les uns sur les autres, et leurs rangs sont si resserrés que la circulation y est de toute impossibilité. » (Le Moniteur de l’Aveyron, 20 mai 1890).

Jour de marché, Place d’Armes.

Les pétitions se multiplièrent de février à avril 1893 en faveur de la construction d’une nouvelle halle, celle de la Place d’Armes étant trop petite. On envisagea alors d’agrandir la place avec la construction d’une halle couverte qui comprendrait l’emplacement de la halle actuelle et le sol de la maison Agulhon jusqu’à la rue Claude Peyrot. Ce projet fut abandonné.

Le désenclavement et la création du boulevard Sadi Carnot

La réalisation d’un programme audacieux d’urbanisme susceptible de désenclaver la place d’Armes (Foch) par la percée du boulevard Sadi-Carnot (autrefois appelée Boulevard Central) et la rue Claussel-de-Coussergues permit la construction de notre halle sur une place nouvellement créée par la démolition en 1896 par l’entreprise Valette de plusieurs immeubles, décidée par le maire Etienne Delmas : ainsi disparurent pour 105 000 francs la maison et le jardin de la comtesse Ricard Rouvelet.

Ce nouvel espace qui allait s’appeler « Place des Halles » nous est présenté par Jules Artières et Camille Toulouse : « La place des Halles s’élève sur l’emplacement, très agrandi, de l’ancienne Cour Royale, ou ancien Tribunal. C’est un quadrilatère, presque un trapèze rectangle de 62 mètres de grande base, 42 mètres de petite base et 50 mètres de hauteur ; soit une superficie de 26 ares. La grande base est à l’est ; du côté de la petite base s’étendent les locaux de l’école libre du Beffroi ; vers le côté à peu près vertical naît la rue Clausel de Coussergues, la face nord est tournée vers le boulevard Sadi Carnot. » (Millau, ses places, ses rues, ses monuments, 1924)

Destruction des immeubles donnant naissance à la Place des Halles. Août 1896.

La situation de cette place pour construire un marché couvert était idéale, car une fois la rue Clausel de Coussergue créée, elle se situait dans l’axe de la place d’Armes (Foch).
Le maire Etienne Delmas en ayant pris conscience lors de la séance du conseil, le 18 novembre 1896, et ayant fait remarquer que « les travaux de percement touchent à leur fin », il demandait et obtenait l’autorisation de faire dresser un avant-projet pour la halle couverte à construire sur la « place de l’ancien tribunal agrandie ». Ce projet fit l’unanimité, moins une voix, celle d’André Balitrand pour des raisons financières.

L’architecte municipal Etienne Lacure fut chargé d’établir un avant-projet. Il s’inspira des modèles érigés par Victor Baltard de 1852 à 1872 à Paris, très en vogue à l’époque. Ce seront donc des halles métalliques. Le coût devait tourner autour des 60 000 francs, pour une surface à couvrir d’environ 800 mètres carrés. La ville se réservait, en dehors du marché couvert métallique, proprement dit, l’exécution des maçonneries et la construction possible des caves en sous-sol.

Le 9 juin 1897 fut adopté le projet présenté par la maison Guillot-Pelletier d’Orléans (les autres concurrents étaient principalement Lichtenfelder, de Paris et Schertzer, de Nancy).
En août : « Le maire de Millau a l’honneur d’informer ses administrés qu’une enquête de commodo et incommodo est ordonnée sur le projet de construction d’une halle couverte à Millau.
A cet effet, le dossier sera déposé au secrétariat de la Mairie et communiqué pendant 15 jours, du lundi 16 au mardi 31 août, à toute personne qui en fera la demande.
Passé ce délai, et pendant trois jours, les mercredi, jeudi et vendredi, 1er, 2, et 3 septembre, M. Lavabre, maire de Paulhe, commissaire-enquêteur désigné, recevra les déclarations qui pourraient être présentées pour ou contre ce projet. » (Messager de Millau, 14 août 1897). La préfecture approuva le 20 novembre.

« M. le Maire expose au conseil le mercredi 22 décembre 1896, les résultats de l’adjudication pour travaux de construction de la Halle. Le total de l’économie provenant des rabais consentis s’élève à plus de 3000 francs. En ajoutant à ce chiffre une somme de 3 à 4 000 francs, on pourra dès maintenant construire, dans les sous-sols, une trentaine de caves, pour l’entrepôt des denrées de tout genre qui seront vendues à la Halle. Le conseil adopte cette décision. Il est évident, en effet, que des caves sont absolument nécessaires à la Halle ; c’est maintenant qu’on doit les construire, en même temps que la Halle elle-même ; plus tard cette construction serait beaucoup plus coûteuse. » (Messager de Millau, 25 décembre 1897)

On adjugea terrassement et maçonneries aux entrepreneurs millavois Charles Connes et Victor Sérignac. Projet retenu : 853 m2 avec caves en sous-sol, recouverts d’une structure métallique, construite par la maison Guillot-Pelletier, d’Orléans.

Les nouvelles halles en 1898.

La construction des halles

Les travaux commencés fin 1897 se terminèrent en novembre 1898 et tout se passa sans incident. On profita des travaux, pour percer une autre rue, entre la rue droite et la place des Halles, qu’on nomma la rue Candon (délibération municipale, 23 février 1898).

Les halles et la rue Candon.

Au 27 août 1898, le Messager de Millau signale que deux drapeaux flottent au faite de la nouvelle halle : monteurs et ajusteurs ont terminé leur ouvrage, c’est la « soulenquo ».
Les halles municipales furent inaugurées le 1er janvier 1899. Le conseil municipal décida qu’à partir du 1er mars, les marchés de Millau se tiendraient les lundis, mercredis, et vendredis de chaque semaine abandonnant ainsi l’antique marché de mardi.

Vue de l’ensemble.

Cette halle, dite de style Baltard, conjugue fonte, verre, brique et fer.
Ce marché couvert a coûté en chiffres ronds 70 000 francs, soit 14 000 francs pour les travaux de maçonnerie et 56 000 francs pour les constructions métalliques.

Entretien des halles.

Voici les caractéristiques de nos halles d’après le « Mémoire descriptif » conservé aux archives de Millau (1 M 17) :

« L’édifice a la forme d’un « polygone dont trois pans sont à angles droits, les deux faisant face au boulevard étant seuls à angles variables.
Surface totale couverte (y compris les marquises des faces latérales et postérieures) : 853m2.
Longueur des façades (non comprises lesdites marquises) : façade principale : 22 mètres ; le pan coupé 9 mètres ; les façades latérales 24 mètres et 23 m 50 ; la façade postérieure 30 mètres. Ces mesures ont été prises d’axe en axe des colonnes externes.
Les hauteurs principales sont : 5 mètres sous chêneau de pourtour, de 7,95 mètres à l’intersection de la toiture des accotements et de la nef centrale, 10,45 mètres à la Sablière de la partie centrale et 13,15 mètres au faîtage sous lanterneau.
La nef centrale forme un rectangle de 12 m. sur 18. Les colonnes sont en fonte et creuses.
A la façade principale est prévu un pignon avec demi-lune vitrée, des bandeaux ornés de moulures et rosaces, le tout surmonté d’un écusson aux armes de la ville avec épi en fer forgé. Quatre portes sont prévues, une sur chaque façade. »

La façade en 1900

Après plus d’un siècle de bons et loyaux services, cette architecture fonctionnelle qui témoigne d’une époque est toujours remarquable, c’est celle d’un temps où le fer triomphait dans les constructions. On peut regretter la disparition des rosaces et de la demi-lune de la façade.

Rappelons que les halles municipales inscrites à l’inventaire des Monuments historiques depuis 1978 ont été entièrement rénovées en 1984-85 par la ville de Millau, sous la municipalité Deruy, dans le cadre de la « reconquête du Cœur de Ville », marquée également par l’installation, dans l’ancienne école Sainte-Marie, du centre de Rencontres d’Echanges et d’Animation (CREA), et plus récemment en 1997 sous la municipalité de Jacques Godfrain.

Marc Parguel

Les Halles en 2018.