Notre Dame de la Salvage (commune de Millau) (2/2)

Avec certitude, grâce à l’acte de 1162, nous pouvons dire que Sainte Marie de la Citerne, nom officiel du lieu dépendait du monastère de Gellone qui deviendra Saint-Guilhem du Désert en l’honneur de son fondateur Guillaume, et non des Templiers qui possédaient des domaines avoisinants.

Par suite des guerres de Cent ans et des passages multiples des routiers, le site perdu au milieu des bois disparut des archives au point que lors d’un procès verbal du 31 octobre 1499, il n’est fait aucune mention de la chapelle de la citerne, mais seulement de la forêt de la Salvage, ce qui ne prouve pas pour autant qu’elle ait cessé d’exister.

Ce qui est sûr, c’est que ces lieux sont désertés, au point que la ferme de Lamayou à proximité soit en ruine : « Au milieu dudit bois (de la Salvage) il y a une maison dans laquelle avait coutume de loger un religieux (de l’ordre de Malte) pour garder ledit bois. Et maintenant il n’y a personne qui l’habite, car la maison est détruite et en ruine et le bois se détruit. » (Document de M. Quiliquini de Marseille, prêté à M. Hérail, traduit par l’abbé Vivier).

La forêt de la Salvage brûla presque totalement en 1580. Cependant, preuve que la chapelle existait encore, un document du 21 avril 1648 mentionne l’édifice partiellement en ruine qui porte désormais le nom de la forêt qui l’entoure « Salvage » : « Il y a une petite chapelle appelée Notre Dame de la Salvage. Sans être orné, il y a un petit balustre de bois qui sépare le cœur de ladite chapelle avec le corps de celle-ci ». (Archives départementales de Marseille, H.267).

Chapelle de dévotion, elle dépend toujours de la métairie toute proche de Lamayou où loge le métayer. Dans ce domaine, on dénombre autour de la basse-cour : une citerne dans un petit membre couvert de lauzes joignant deux étables, surmontées d’un logement et d’un grenier (1648), une étable pour les brebis couverte de paille. A la fin du XVIIe siècle, cette métairie possède des terres labourables et de vastes espaces forestiers qui peuvent nourrir 2000 ovins et 200 bœufs, mais elle est exposée aux loups qui entrent dans les bâtiments (1696). Lamayou sert pour les troupeaux transhumants. Les habitants ont le droit d’y conduire leurs troupeaux jusqu’à 1800 bêtes à laine.

 

En 1743, le commandeur y dispose d’un logement et d’une loge pour ses chiens : il venait donc chasser dans la forêt de la Salvage. Notre Dame n’est plus église paroissiale, n’a plus de service régulier le dimanche, est dépendante désormais de l’ordre de Malte et du membre de la Cavalerie, et son curé de paroisse «  a été chargé verbalement des soins de la chapelle ». Elle n’est nullement abandonnée, reste un centre spirituel et de pèlerinage qui chaque 2 juillet attire toujours « un grand concours de peuple ».

Sous la Révolution

Parce qu’elle était vénérée et connue du plus grand nombre, la chapelle de la Salvage était le lieu tout indiqué à détruire pour les révolutionnaires. Ce fut chose faite en 1794, mais d’une façon bien involontaire. En septembre de cette année, afin de recueillir du salpêtre qui servirait alors à fabriquer de la poudre à canon et à fusil, on eut l’idée de le rechercher dans des cendres de buis. Aussi on envoya une douzaine de femmes dans la forêt de la Salvage pour se charger de ce travail qu’elles firent pendant dix jours sans repos avant d’être relevées.

Ne sachant pas où mettre en dépôt la poudre, la chapelle du lieu semblait être l’endroit le plus sûr. On déposa des quantités de cendres dans l’asile de la prière, mais une nuit d’automne 1794, quelques braises mal éteintes se rallument, enflamment des bûches à proximité, le feu se dispersa au mobilier et la charpente de l’édifice. L’oratoire qui avait survécu tant de siècles devint en l’espace d’une nuit une ruine fumante. L

es ruines devaient rester en l’état plus de quarante ans, ce qui n’empêcha pas que se perpétue le pèlerinage du 2 juillet : « La dévotion à Notre-Dame de la Salvage s’est conservée pendant toute la Révolution. Les vieillards de la Cavalerie racontent qu’on allait prier et pleurer sur les ruines de l’antique chapelle devant une bien modeste madone que le marteau des démolisseurs avait respectée » (Livre de Paroisse de la Cavalerie).

Durant les troubles révolutionnaires, la Salvage et Lamayou n’échappèrent pas à la vente des biens nationaux. Le 19 juin 1796, quatre bourgeois achetèrent ces domaines (dont la chapelle non citée dans l’acte de vente) pour une superficie de 957 hectares. Le tout vendu 86.350 livres. Trois mois plus tard, le 8 septembre 1796, les deux tiers de ces biens se trouvaient entre les mains de Jean Louis Antoine Rouvelet, homme politique millavois (1766 – 1826).

Les acquéreurs de la première vente déclarant qu’ils avaient acquis le domaine de Lamayou- la Salvage le 3 Messidor an IV (19 juin 1796) au profit de Jean Louis Rouvelet. Sa famille le garda 112 ans. Par suite de son mariage avec Marie Jeanne Montialous le 20 janvier 1794, J.-L.Rouvelet, eut un fils qu’il prénomma Aristide (1795-1865), ce dernier hérita du domaine de Lamayou et des ruines de la chapelle. Encouragé par sa femme, Marie-Agathe-Etiennette Vacquier, pieuse séveragaise qu’il épousa et qui lui donna deux enfants, Aristide Rouvelet entreprit de relever les ruines en 1835.

Sa situation d’avocat et d’hommes d’affaires lui permit de reconstruire à ses frais la chapelle de la Salvage, avec l’intention d’y aménager à l’intérieur un emplacement pour les sépultures de sa famille. Afin d’en être seuls propriétaires, les Rouvelet refusèrent l’aide du vicomte de Bonald, ancien pair de France, résidant au Monna.

Il en fut de même trois ans plus tard, avec l’offre généreuse d’une mère de famille reconnaissante de Florac qui attribuait la guérison miraculeuse de son enfant à Notre Dame de la Salvage (P.E.Vivier). Les réparations ont duré 27 ans, de 1835 à 1862. Durant tout ce temps, la chapelle s’agrandira à plusieurs reprises et en tout sens. Prévue au départ pour accueillir 200 personnes, elle pouvait en contenir 800 en 1862 lorsque les 4 chapelles latérales étaient bien garnies.

 

Aristide Rouvelet sous l’impulsion de son épouse, restaura et fit agrandir de façon conséquente la chapelle en ruine de la Salvage. Des dons affluent de toutes parts, aussi bien matériels que financiers, statues de pierre, statues de bois sont mis en avant dans ce nouveau lieu de culte, qui comprend désormais quatre chapelles latérales sensiblement carrées. L’ensemble de la construction est assez rustique et sombre. En 1848, Aristide Rouvelet fait construire le clocher à l’autre bout de l’édifice, une inscription gravée sous la fenêtre Ouest en témoigne.

Dans un précédent clocher existait une cloche fabriquée par un nommé Gély en 1768. Elle porte le nom de son parrain Etienne Boyer et de sa marraine Catherine Réfrégié. Enfin, en 1936, la paroisse ajoutera une nouvelle cloche baptisée Marie Jeanne Julie. Après sa reconstruction, la chapelle fut desservie par les curés successifs de St Martin du Larzac jusqu’en 1919. En 1857, le fils des Rouvelet, Antonin, âgé de 17 ans sera le premier à entrer dans la sépulture familiale de la chapelle.

Huit ans plus tard, c’est Aristide Rouvelet qui le rejoindra. Entre temps, en 1858, voulant se rapprocher du tombeau de son fils, la famille Rouvelet fit construire sa maison d’habitation adossée à l’église et à l’ancien oratoire. On en profita pour restaurer l’enceinte quadrilatère flanquée de quatre tours carrés aux quatre angles qui entoure la chapelle. Aristide Rouvelet eut le temps de contempler la restauration de l’édifice, mais il n’eut pas la joie d’accueillir dans la chapelle récemment terminée Mgr Delalle, évêque de Rodez, le 24 mai 1865.

En effet, celui qui fit renaître la Salvage de ses cendres décéda le 9 janvier 1865, sa femme le rejoignit deux ans après le 11 janvier 1867. Des deux enfants qu’ils eurent ne restait désormais que Marie-Clémence Rouvelet qui épousa le comte Edmond Ricard ; elle fut l’unique héritière du domaine de Lamayou et de la chapelle restaurée par sa mère. Elle mourra au château de Varès (Aveyron) à l’âge de 85 ans le 25 juillet 1908, sans laisser de postérité.

Elle fut ensuite inhumée dans la chapelle du transept gauche de la Salvage. Antoine Talon (1860-1922) qui était le cousin de Marie-Clémence Ricard hérita du domaine de Lamayou-La Salvage avec Jeanne Serpantier son épouse.

Une partie des terres fut mise en vente du vivant d’Antoine Talon comme en témoigne cet acte : « A vendre aux enchères publiques, le dimanche 20 mars 1910, à neuf heures et demie du matin, en l’étude et par le ministère de Maître J. Monestier, notaire, un corps de domaine dit Les Baumes et la Salvage situé commune de Millau, appartenances de St Martin du Larzac, comprenant : bâtiments, terres, bois et pâtures d’une contenance cadastrale totale de 389 hectares, 48 ares, 56 centiares, dont environ 202 hectares en bois, environ 137 hectares en pâtures, et environ 30 hectares en terres. Revenu cadastral : 1979 fr. 62 cts Mise à prix : 25 000 francs ». (Indépendant Millavois, 26 févr. 1910).

Une fois Antoine Talon décédé, ses sœurs vendirent le 7 janvier 1922, Lamayou-la Salvage, domaine de 300 hectares et 50 ares, à Léon Calixte Sauveplane (1977-1972), agriculteur à Pierrefiche. Le 25 mars 1923, elles lui vendirent aussi le corps d’immeuble dit « Notre Dame de la Salvage » qui avait été exclu de la vente de janvier 1922 (H. Nogaret, la Salvage, 2003).

Le même auteur nous apprend que « Dans un acte notarié du 30 novembre 1946, Léon Sauveplane, homme charitable très estimé dans le pays ainsi que son épouse Alexandrine firent don à l’association diocésaine de Rodez de la chapelle dite Notre Dame de la Salvage, insérée dans l’enclos délimité par les quatre tours basses et de l’enclos ovale délimité par des murs. En 1953, l’abbé Massol Chapelain alors curé de la Cavalerie, fera construire l’autel extérieur sur socle et escalier de pierre ; ce socle sera agrandi en 1992… En 1957, à l’instigation de l’abbé Pierre Caubel, curé de la paroisse Notre Dame, était crée le centre aéré de la Salvage. Le but de ce projet était de sortir les enfants de la promiscuité des rues et de faire à leur intention une œuvre sociale et éducative. Durant 5 semaines, 500 petits millavois ont fréquenté le Centre Aéré (Centre Presse du 28 août 1961). Par un acte notarié du 25 février 1962, Léon Sauveplane vendit à l’association d’éducation populaire «Jeunesse et Vacances millavoises » constituée le 28 novembre 1960, une parcelle de terrain attenante à l’enclos de la chapelle. Ainsi s’implanta le Centre Aéré dit aujourd’hui : « Centre de Loisirs La Salvage ».

La statue en bordure de la route, en entrant à la Salvage (1986).

Afin d’éviter que la chapelle se dégrade à nouveau, de nombreux dons affluèrent (1970-1977) et quinze à vingt bénévoles se mirent courageusement à l’œuvre pour couvrir de belles lauzes 250 m2 de toiture, mais aussi œuvrèrent pour le remplacement de poutres, des portes et de l’installation électrique…car la chapelle était ouverte à tout vents et de nombreux biens notamment des statues ont disparu.

Enfin, en 1986, Fernand Lavabre fit remettre à neuf l’intérieur de la chapelle. Il installa une statue sur un socle en bordure de la route en arrivant au site de la Salvage.

Récemment il a été question de réhabiliter ce centre : « 2011. Depuis plus d’un demi-siècle, plusieurs générations de petits Millavois, débarqués sur le Larzac par cars entiers depuis la place de la Capelle, y ont fait leurs premières expériences de vacances en plein air et de nuits à la belle étoile (sans oublier la piscine), sous la responsabilité de dames patronnesses. Site historique de 4 hectares qui comprend quatre tours templières, la chapelle et un grand préau qui appartient au diocèse de Rodez. Une réhabilitation est envisagée (augmentation des capacités d’accueil, cuisine à vocation collective, plus grand confort). Cout évalué de la réhabilitation : 800 000 euros » (Midi Libre, 9 juin 2011).

Cue aérienne de la Salvage (© Groupe Facebook La Salvage)

Vu le coût important de la réhabilitation, il fut envisagé en 2014 de fermer ce centre faute de financement, mais en octobre 2015, une subvention symbolique permit de remettre sur les rails ce projet de réhabilitation laissant un peu de répit à la vie de cet espace si apprécié des enfants.

Petit à petit, avec persévérance, la directrice du centre de la Salvage et de nombreux bénévoles ont su mobiliser les élus et œuvré pour que le site de la Salvage continue à vivre et le samedi 15 septembre 2018, a enfin été inauguré un centre de la Salvage réhabilité, au grand bonheur de tous.

Marc Parguel